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Appel à contribution (Ouvrage collectif)


Histoire et fiction : méfiance, influence et confluence

Lieu : FLSh - Saïs - Fès

Echéances:


Date limite pour soumettre une proposition : jeudi 30 avril 2020
L'événement aura lieu à partir de : mardi 30 juin 2020
Responsable scientifique:Mohamed Semlali



Histoire et fiction : méfiance, influence et confluence

Argumentaire :

Le mot histoire, au sens large du terme, désigne la totalité des récits, y compris, les légendes, les romans et autres fictions. On réserve alors le mot Histoire, avec un grand H, à l'historiographie comme écriture codée du passé. Ricœur situe la différence entre l'Histoire et la fiction dans le pacte tacite qui engage l'historien ou le romancier envers son lecteur : « Le trait le plus visible, mais non nécessairement le plus décisif, de l'opposition entre temps fictif et temps historique est l'affranchissement du narrateur — que nous ne confondons pas avec l'auteur — à l'égard de l'obligation majeure qui s'impose à l'historien : à savoir de se plier aux connecteurs spécifiques de la réinscription du temps vécu sur le temps cosmique » (Ricœur 1985:185). La fiction et l'Histoire créent deux horizons d'attente différents. La fiction a toujours la possibilité de prendre une certaine liberté vis-à-vis des faits, ne serait-ce qu'en les associant à des péripéties ou à des personnages inventés. La contamination de l'événement historique par l'imaginaire, le mythe ou la légende dépouille le récit fictif de toute prétention de représentance, mais cela ne l'empêche pas d'apporter une réelle lumière aux faits. L'Histoire, quant à elle, même si elle revendique une intentionnalité propre, distincte de celle de la fiction, recourt constamment à une mise en intrigue qu'elle emprunte à la littérature.

La lutte intestine entre l'historien et le poète, entre l'Histoire et la fiction est très ancienne ; il fut un temps d'ailleurs où le poète (l'aède, le griot, l'amdiyaz) était aussi le seul historien de la tribu, le seul dépositaire de la mémoire, celui qui concilie le mythos (narration au sens aristotélicien) et la mimésis au sens de représentation qui favorise l'imaginaire là où la représentance1 historique suppose un rapport d'équivalence, de lieutenance entre le passé raconté et le récit. L'Histoire et la fiction apparaissent dans un premier temps comme deux représentations du réel incompatibles, voire antinomiques, l'une réclamant la vérité du discours2 et l'objectivité de l'approche là où l'autre se réfugie sans vergogne dans les mondes éthérés de la création, de l'invention, cultivant la fantaisie et assumant pleinement son rôle de fille putative du mensonge romanesque. Pourtant, les choses ne sont pas si simples ; l'Histoire et la fiction entretiennent une troublante, voire une périlleuse ressemblance : leur frontière, loin d'être nette et catégorique, est, au contraire, brouillée et floue. Après tout, une fiction, même lorsqu'elle refuse d'être une reproduction fidèle du réel et se donne comme un discours métaphorique plurivoque, une invention de toutes pièces, reste fondamentalement une histoire qui s'inspire du réel et revendique le vrai ou du moins la vraisemblance. Si elle n'assume pas toujours la vérité des faits qu'elle raconte, la fiction ne désavoue jamais la Vérité comme catégorie esthétique et philosophique. Michel de Certeau constate que si la fiction est déportée du côté de l'irréel, elle fait cependant partie de ces discours capables d'instaurer un ordre, une cohérence, dont la pertinence (comme pour la science-fiction) tient moins à ce qu'ils expriment qu'à ce qu'ils rendent possible. (Certeau, 1987 : ch.1)

Pareillement, l'Histoire, qui aime à se présenter comme un discours qui tend vers l'objectivité et la scientificité, ne peut transcender sa nature de production humaine ; loin d'être une science dure et formelle, elle garde en elle une bonne part de la mollesse des sciences humaines et sociales. Un historien a beau prétendre la neutralité du discours et la rigueur scientifique de la démarche, il y aura toujours une part de subjectivité qui se manifestera dans son énoncé, ne serait-ce que dans les postulats de départ, dans les choix de la perspective, dans les critères de la sélection des faits ou de leur classement, sans omettre le travail d'interprétation du fait historique qui présuppose, comme toutes les lectures, l'intrusion de l'humain avec toutes ses défaillances. L'idéologie comme distorsion, à en croire Ricœur, s'immisce dans les discours les plus légitimes pour en manipuler le sens, pour contrôler la compréhension de la mémoire collective, pour forger une identité nationale ou tribale et, ce faisant, elle entraîne une perversion du réel, ce défaut même que l'historien reproche au romancier. De même, si les États ressentent le besoin d'établir et d'imposer une Histoire officielle, un roman national, c'est essentiellement parce que tout récit comme médiation, comme transposition langagière du réel, ouvre la voie tant à des représentations différentes des mêmes événements qu'à des herméneutiques variées. Cette nécessité du langage pour la représentation historique amène Hayden White à dire que même l'Histoire, vue de cet angle, est « une fiction verbale », « Le fait, ajoute-t-il, n'a jamais qu'une existence linguistique » (Ricoeur 2000:324 et 364)

L'Histoire et la fiction, à en croire Ricœur, fonctionnent par « empiétement réciproque »; « le moment quasi historique de la fiction [change] de place avec le moment quasi fictif de l'histoire », associant, dans ce mouvement commun, « la représentance du passé par l'histoire et les variations imaginatives de la fiction » (Ricœur 1985:279). L'Histoire et la fiction ont en commun le recours au récit, à la relation des faits réels ou imaginaires. Dans les deux récits, comme l'affirme Ricœur, il s'agit d'une représentation du temps humain; cela implique la possibilité d'une « historicisation du récit de fiction et [d'une] fictionnalisation du récit historique. » (Ricœur 1985:150). Outre le fait que leurs champs d'investigation se chevauchent et s'influencent, l'Histoire et la fiction ont un besoin identique de l'illusion référentielle. Le recours à l'imagination n'est pas l'apanage des récits imaginaires : Le Goff affirme qu'« une histoire sans l'imaginaire, c'est une histoire mutilée, désincarnée » (p. VII), d'autant plus que l'historien n'a pas un accès total aux éléments du passé ; il doit souvent se contenter de ce que Michel de Certeau appelle « les traces muettes » et la « présence manquante » du passé. Tel un archéologue de la mémoire, l'historien est dans l'obligation de recourir à une reconstitution des faits « historiques », et, pour ce faire, il ne peut pas, comme le remarque Roland Barthes, se passer des « structures imaginaires » liées au signifié. Dans ce sens, ajoute Barthes, l'Histoire est « essentiellement élaboration idéologique, ou, pour être plus précis, imaginaire » (Barthes 1984 : 73).

Dans notre ouvrage collectif, nous voulons interroger les modalités de la rencontre entre la fiction et l'Histoire dans les textes littéraires ou d'autres supports de l'imaginaire (peinture, cinéma, etc.). Nous proposons, à titre non exhaustif, ces quelques pistes :

– La fiction comme support de la représentation historique.

– L'Histoire comme matière romanesque.

– Le langage de la fiction, le langage de l'Histoire.

– Les formes littéraires et le devoir de mémoire : les chroniques, les témoignages, etc.

– La problématique de la vérité et du mensonge dans le texte littéraire ou historique.

– L'idéologie comme perversion du discours historique.


Bibliographie indicative :

Aron, Raymond, (1948) Introduction à la philosophie de l'histoire, essai sur les limites de l'objectivité historique, Paris, Gallimard, (1981 pour l'édition consultée).

Barthes, Roland, (1984) “Le discours de l'Histoire” dans Le Bruissement de la langue, Paris, Seuil.

Certeau, Michel de, (1973) L'Absent de l'histoire, Paris, Maison Mame.

Certeau, Michel de, (1987) Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Gallimard, Folio histoire.

Cioran, Emil, (1960), Histoire et utopie, Paris, Gallimard.

Citron, Suzanne, (2017) Le Mythe national, L'histoire de France revisitée, Paris, Les Éditions de l'Atelier/Éditions Ouvrières, (2008 pour la première édition).

Goody, Jack, (2010) Le vol de l'Histoire. Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde [The Theft of History], Trad. de l'anglais par Fabienne Durand-Bogaert, Paris, Gallimard.

Lavisse Ernest, Manuel : (1900) La Nouvelle année préparatoire d'Histoire de France, Paris, Armand Colin.

Le Goff, Jacques, (1985) L'Imaginaire médiéval essais, Paris, Gallimard.

Le Goff, Jacques, (2003) L'Europe est-elle née au moyen âge ?, Paris, Seuil.

Marrou, Henri-Irénée, (1954) De la connaissance historique, Paris, Seuil.

Nora, Pierre, “le nationalisme nous a caché la nation“, in Le Monde, publié le 17 mars 2007 à 11h35 - Mis à jour le 26 mars 2007 à 08h18, Propos recueillis par Sophie Gherardi.

Renan, Ernest, (1997) Qu'est-ce qu'une nation ? Éditions Mille et une nuits.

Ricoeur, Paul, (1983) Temps et récit (Tome 1), Paris, Seuil.

Ricoeur, Paul, (2000a) L'écriture de l'histoire et la représentation du passé, in Annales. Histoire. Sciences sociales 4 p.731-747.

Ricoeur, Paul, (2000b) La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli, Paris, Seuil.


Modalités de participation :


  1. Les propositions d'articles sont à envoyer avant le 29 février 2020.

  2. Nous recevrons les articles définitifs jusqu'au 30 avril 2020.

  3. Les articles accompagnés d'une notice biobibliographique doivent être adressés en pièce jointe au courriel suivant : mohamed.semlali@usmba.ac.ma.

  4. L'indication biobibliographique indiquera le nom et le prénom de l'auteur, son organisme d'attache, le nom de son laboratoire d'appartenance, son adresse email et toutes autres informations jugées utiles.)


Conditions de participation :


• Les articles soumis doivent être complètement inédits, n'ayant jamais fait l'objet d'une communication ou d'une publication quelconque. Les extraits de thèses ou de mémoires ne sont pas acceptés.

• Les articles doivent comporter entre 6 et 12 pages (A4) (sans pour autant dépasser 50 000 caractères maximum, espaces comprises).


Pour faciliter le travail de mise en page et d'uniformisation des articles, il faut absolument respecter les indications graphiques suivantes :


Style graphique :

  • Numérotation : aucune

  • Aucun en-tête ou pied de page.

  • Marges : 1,5 cm partout (haut, bas, à gauche, à droite)

  • Paragraphe : interligne simple, alinéa : 1,10 cm, espacement en haut et en bas du paragraphe : 0 cm. Alignement du texte : Justifié. Aucun arrière-plan.

  • Police de caractère : Times New Roman (12 p pour le corps du texte, 10,5 p pour les notes de bas de page)

  • Citations : les citations qui ne dépassent pas trois lignes seront intégrées au corps du texte. Les citations plus longues doivent être mises en exergue (espace en haut et en bas 0,50 cm, Times New Roman 11 points, 1 cm de marge à gauche, 1 cm à droite).

  • N'oubliez pas la bibliographie ! Respectez l'exemple suivant :

    Victor BROMBERT, La Prison romantique. Essai sur l'imaginaire, Paris, José Corti, 1975.

  • Notes de bas de page : à la première indication d'un ouvrage, il faut donner la référence entière en suivant l'exemple suivant : Brombert, Victor, La Prison romantique. Essai sur l'imaginaire, Paris, José Corti, 1975.

    → Pour les indications suivantes au même ouvrage, mettre :

    La Prison romantique. Essai sur l'imaginaire, op. cit. p.122.

    → La numérotation des notes de bas de page doit être automatique et non manuelle !

1Ricœur forge ce concept pour désigner la représentation historique des faits : « Nous donnerons le nom de représentance (ou de lieutenance) aux rapports entre les constructions de l'histoire et leur vis-à-vis, à savoir un passé tout à la fois aboli et préservé dans ses traces. », Paul Ricœur, Temps et récit III (Le temps raconté), Seuil, 1985, p.149.

2Michel de Certeau soutient que l'historien n'a la prétention de la vérité, il s'attelle à « pourchasser le faux plus qu'à construire le vrai » (Certeau, 1987 : ch.1)



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