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L'écriture du délire et de la folie dans le roman maghrébin de langue française. Cas de La Répudiation de Rachid Boudjedra

(publié le: 24/12/2019)Cet article a été consulté 431 fois
ABAHANI Loubna

1 La Répudiation1 est le premier roman de Rachid Boudjedra. Il gravite autour du récit du narrateur Rachid. Un récit libérateur stimulé par Céline, l'amante étrangère, et dont le pivot est la mère: « Inutile de remâcher tout cela, disait-elle, parle-moi plutôt de ta mère » (p.14). Indûment répudiée par un père despote, agressif et imbu de lui-même, l'événement a profondément bouleversé la psychologie de Rachid, enfant-adolescent, et déstabilisé sa personnalité. Il est à l'origine des traumatismes les plus atroces et des complexes les plus terribles. De là l'insiste de l'amante pour qu'il parle de sa mère : « Parle-moi encore de ta mère » (p. 16). Au cours de ce récit qui se déploie sous la forme d'une cure psychanalytique, Rachid ne cesse de délirer, de divaguer et d'errer dans les méandres de son psychisme morbide. Il entre dans un état second marqué par la négation de soi et par la fuite hors de la réalité:

j'appréhendais tout le temps d'être mis au pied du mur et de me retrouver une nouvelle fois désemparé, nez à nez avec la réalité dont j'avais l'intuition que, de toute manière, elle serait effrayante si, un jour, je poussais l'affolement jusqu'à essayer de la connaitre entièrement […] lorsque Céline me demandait de reprendre le récit que j'avais abandonné la veille au milieu d'une phrase, je ne me faisais pas trop prier, heureux d'avoir échappé et réalisé le miracle de ma propre négation et de ma propre fuite devant moi-même (pp.11-12).

2On remarque qu'à cet état il attribue une vertu heuristique. La réalité serait effrayante si tout en était connu, dévoilé et éclairci, non par un effort intellectuel qui l'obscurcirait et la compliquerait davantage, mais par un affolement poussé à son paroxysme, c'est dire par l'excès du délire et de la folie. C'est ainsi que Rachid saurait voir clair en lui-même et mieux saisir la réalité devant laquelle il bat en retrait, justement parce qu'il la sent se dérober à ses tentatives d'explication et de compréhension rationnelles, ce qui la rend intenable. Plus il s'affole, plus il devient lucide : « C'était en ces moments-là que je ressuscitais, revenu soudainement à un état d'extraordinaire lucidité, proche de l'extase » (p.9). Cela signifie que le délire et la folie sont capables de lucidité et de discernement, peut-être beaucoup plus que la raison. Schopenhauer affirme à juste titre qu'« un fou est capable de traits d'esprit, de certaines idées sages, parfois même de jugements exacts2 ».

3 Ne pouvant faire preuve de résiste, Rachid se met à raconter son passé si douloureux à son amante sur le qui-vive, prête à happer les mots insensés et le moindre geste insignifiant. Après le souvenir mi-joyeux de la fête du Ramadhan, il évoque « la maison de Ma ». Il raconte comment le chef du clan Si Zoubir, fort de la religion, a répudié sa mère et s'est marié avec Zoubida, enfant de quinze ans. Pour venger la mère devenue un « Galimatias de meurtrissures ridées » (p.38), Rachid devait tuer boliquement le père en couchant avec la jeune marâtre. Pendant leur étreinte amoureuse, le délire bat son plein et la folie est à l'affût : « Le délire ne faisait que s'amplifier et s'ouvrir, telle une immense plaie purulente, à même l'inconscient mis à nu, violé ; après le flux, il ne restait qu'une sensation aveuglante de couleur […] Sensation grossie par la folie à l'affût » (p.125). N'est-ce pas de cela que Rachid a besoin pour chasser, ne fût-ce qu'un instant, la pensée du péché qui le hante au moment qu'il jouit des délices de la chair défendue ? : « Je voulais, dit-il, pourrir en elle un peu plus, retrouver l'état de vacuité riche de puisse et de délires ; je farfouillais dans ma transhume, à la recherche de quelque brèche, de quelque hiatus vulnérable qui pût définitivement m'absoudre. » (p.121). Perdu et égaré dans ses délires, Rachid oublie tout, jusqu'au lieu de l'inceste, la chambre à coucher de la marâtre et de Si Zoubir : « Hôpital. Les malades rangés sur les chaises avaient les chats dans les mains ; ils donnaient l'impression d'attendre le train. Était-ce une clinique ? Était-ce une gare ? Je bousculais l'amante pour qu'elle m'expliquât. Elle me calmait. ». Ainsi, le délire et la folie lui offrent-ils un refuge contre les pensées fâcheuses et les souvenirs exécrables. Ils fonctionnent comme une mise entre parenthèse de la réalité cruelle, pénible, somme toute, inacceptable.

4 Dans l'inceste, Rachid éprouve la fonction délirante du sexe qu'il a avoué ignorer en évoquant les moments salaces de la fête du Ramadhan3. Le délire sexuel est tel qu'il profane sa mère : « Retour au fœtus imprécis et dégoulinant mais solidement amarré aux entrailles de la mère-goitre ; je confondais, dans l'abstraction démentielle de l'orgasme, ma marâtre avec ma mère. ». Cette profanation est rendue également par l'effusion du lait, de même délirante, du sein de « la-mère-sœur-amante goitreuse » (p.133) : « Le bébé, dans l'autre chambre, pleurait et elle s'en allait toute nue lui donner un sein encore meurtri par mes caresses et humide de ma bave ; puis elle revenait dégoulinante du liquide lacté qu'elle essayait en vain d'arrêter. »(p.119). On touche ici à l'une des obsessions linantes du narrateur : l'obsession du lait. La première fois qu'elle l'envahit, ce fut pendant l'amour avec sa cousine Yamina. L'idée du lait empêtrait leurs jeux érotiques. Son odeur âcre gâtait la joie sublime du gamin en passe de s'engouffrer dans l'intimité secrète de sa cousine : « Pendant quelques instants, l'envie me prit de gambader à travers l'énorme triangle velu, mais l'idée du lait, qui pouvait arriver jusque sous le lit de ma mère et dont l'odeur âcre la réveillerait, gâchait ma sublime joie de gamin assis sur le sommet d'un cul. » (p.52).La même impression est ressentie dans l'inceste. La vue du liquide lacté dégoulinant sans arrêt du sein de Zoubida réveille en lui la peur du lait restée attachée au souvenir des seins chétifs de la cousine. Elle trouble un instant leur « jouisse tonitruante et alcaline » (p.119) : « Je me rappelais les seins malingres de la petite cousine et mon odieuse peur du lait se réalisait. Nous nous taisions. Tout le coton qu'elle utilisait n'arrivait pas à faire cesser l'hémorragie blhe. Nous étions excédés, car le lait remettait tout en cause » (p.119).Cependant, il n'y a pas que l'obsession lactée qui vient empoisonner le plaisir charnel. Il y a aussi l'obsession du sang : « Comment l'aimer quand la prophétie du sang et du lait devenait plus envahissante ? » ajoute-t-il. Cette obsession trouve son origine dans la société qui baigne dans le sang. En témoignent dans le texte plusieurs images sanglantes telles que : les menstrues féminines, la défloration des jeunes mariées, la fête de l'Aïd et la mort de Zahir qui, de même que les moutons de l'Aïd, était une victime expiatoire destinée à prémunir l'unité du clan contre la violence: « Zahir n'était que la victime expiatoire d'une violence obligatoire qui allait se déverser sur la contrée et n'épargner personne » (p.152). L'obsession du sang constitue un point commun entre Rachid et son frère ainé Zahir. Au demeurant, tous deux pâtissent des séquelles psychologiques de leur enfe saccagée et cherchent à s'en guérir en se frayant une voie dans la débauche. Mais au lieu que le premier recourt à l'inceste, le second se réfugie dans l'alcool. Depuis que la mère est répudiée, Zahir se saoule de plus belle et se perd en des délires et des divagations interminables. Il parle d'une façon incohérente, mais sans manquer de lucidité, de son attentat inabouti contre le père et contre le fœtus de Zoubida :

J'étais décidé à tuer le père… J'ai été à la villa, mais je n'ai pas pu accomplir mon acte car Zoubida dormait dans le grand lit avec Si Zoubir et le fœtus dormait dans Zoubida. Je n'ai pas pu… J'ai même été emprunter son couteau au vieil Amar. Dans son antre, les fleurs poussent dans des bouteilles de bière parmi le pavot et le kif […] Je voulais demander le couteau à cran d'arrêt et m'en aller vers ma terrible nuit…vers la villa de Zoubida, pour en finir avec le père et avec le fœtus […] (pp.102-103).

5 L'excès d'alcool lui permet d'atteindre le summum de l'extase, de faire, selon l'expression de Georges Bataille, « l'expérience intérieure4 » apte à l'émiper de la réalité odieuse. Zahir vit la mystique à sa manière. Il tend au nirvana en s'enivrant, sinon en pratiquant l'ataraxie grecque : « Zahir était souvent malade. Lorsqu'il gardait le lit, il se trifouillait le fond de la gorge avec ses doigts pour essayer de vomir. Il disait qu'en réalité il cherchait son âme et essayait de s'en débarrasser. Il arrivait rarement à ses fins. Il restait immobile des journées entières (je pratique l'ataraxie grecque parce que je suis un mauvais Arabe, répétait-il). »Rachid d'ajouter : « Je ne comprenais pas toujours. » (p.103). En effet, ce n'est que plus tard, dans un carnet de Zahir découvert après sa mort, qu'il a trouvé une explication à ces gestes insolites. Il y va du sang, et précisément du sang des femmes dont la sensation putride à caractère cénesthésique5 lui donne envie de vomir. Zahir se souvient dans son carnet de sa rencontre calamiteuse avec l'intimité féminine qui a fait éclore son penchant homosexuel et des images nauséabondes peuplé ses rêves infantiles : « Dans mon enfe, écrit-il, je rêvais de monceaux stagnantes de saleté qui attirait un grand nombre de mouches et de bestioles avides de sang féminin. Je rêvais aussi que toutes les femmes étaient mortes et qu'elles étaient parties en ne laissant pour trace que cette puanteur. » (p.105). Au début, il croit avoir senti pour la première fois la sensation putride quand il a vu le sang longer la cuisse gauche de sa mère : « Ma était assise et du sang coulait le long de sa cuisse gauche, vite une rigole se forma par terre. » (p.104). Or, sa mémoire involontaire lui dévoile l'origine véritable : « Un déclic dans ma mémoire : je retrouve une origine plus lointaine à mon malaise, impression. Huit ans. Découverte, derrière la porte de la cuisine, de chiffons imbibés de sang noirâtre. Odeur fétide […] Ce jour-là, je compris que c'était le sang de femme. Je vomis pour la première fois. » (pp.104-105). Cette découverte marque un tournant décisif dans sa vie sexuelle. Zahir devient homosexuel6 à cause de sa haine du sang féminin dont il se complaît, malgré tout, à regarder de loin les sillons sirupeux et malodorants sourdre d'entre les cuisses des cousines. Il est à la fois attiré et répulsé par le suintement rouge :

6 cependant, il m'arrivait d'éprouver une terrible attire pour ces sillons sirupeux et malodorants que je regardais sourdre d'entre les cuisses des cousines, quand elles ne laissaient parvenir jusqu'à leur creux […] Les formes alors me rendaient fou et je battais en retraite, préférant regarder de loin la douceur de l'entrecuisse vague… » (p.105)

7 Rachid n'est donc pas le seul à délirer jusqu'à friser la folie et confier sans retenue ses obsessions personnelles. En plus de Zahir, il existe, en fait, d'autres personnages qui présentent des cas de délire ou de folie. Ces cas varient d'un personnage à l'autre selon les situations qui les inspirent. Ainsi, Si Zoubir fait état de fou pris d'hystérie au moment où il déverse son courroux sur ses deux fils et les bat à mort : « Nous ne le reconnaissons plus. Il braillait, gesticulait, s'asseyait, se relevait, tenait des propos incohérents, trouait d'air ses bras mous, nous giflait, ahanait, hennissait, crachait sur nous, nous culbutait, nous reprochait notre lâcheté. » (p.86) ; « Vite, il revenait à son hystérie fondamentale. […] Il nous battait. » (p. 90) ; « Il était fou » (p. 91).

8 La mère, elle aussi, manifeste des comportements anormaux, et cela à différentes reprises : durant les noces de Si Zoubir, le cœur meurtri, « Elle flageolait sur ses jambes, nous étreignait, nous repoussait, éclatait en sanglots. Puis, lorsqu'elle s'était assez donnée en spectacle, elle prenait son chapelet et remercient mille fois Dieu pour sa bonté ; allumait des cierges, empestait la maison en brulant des plantes […] Magie noire ! Transe à bl ! Nous avions peur pour la mère, entrée dans un état second. Nous ne la reconnaissons plus tellement elle bêtifiait. » (p.77), et aux funérailles de Zahir qui ont vu l'entrée en « transe fondamentale7 » de toute la maison mortuaire, y inclus la marâtre, amoureuse discrète de Zahir :

l'on craignait pour sa mémoire, car elle [la mère] s'était mise depuis quelque temps à affubler les choses et les êtres de noms, talentueux peut-être, mais complètement faux ; dès qu'elle s'embrouillait dans une phrase, elle la laissait tomber et s'organisait une sieste abondante d'où elle ne sortait que pour partir à ma recherche dans toute la maison.(pp.159-160).

9 Un autre cas très remarquable est celui de Yasmina, la sœur de Rachid. Yasmina est victime de la défloration sanglante. Elle sombre dans la folie après les noces organisées derechef comme pour remuer le couteau dans la plaie : « on organisa de nouvelles noces et on exhiba une chemise pleine de sang humain. Yasmina devenait livide. » (p.138). Le retour du refoulé se réalise à travers le fantasme. Yasmina s'imagine violée par son infirmier dans un hôpital. Tout se passe comme si elle essayait de revivre sur un mode hallucinatoire l'expérience traumatisante de sa défloration :

Elle m'écrivait : “fontaine de sang ; frelon pavoisé de la couleur du feu ; je déambule dans des extases jamais soupçonnées. Violée sur le fauteuil dans lequel je subissais l'électrochoc, ma rage tomba. Pépites d'or. Un enfer en travers des cuisses. Au lieu de mourir de honte, je choisis de dormir dans un vague paquet de chair molle appartenant à mon horrible infirmier bedonnant […]''.Un peu plus loin, Rachid affirme que : « L'histoire de l'infirmier n'était que pure imagination. (p.138).

10 En dernier lieu, c'est tout le clan familial qui se trouve livré à la folie par ses gestes quotidiens, même les plus anodins : « Bruits divers. Chasse d'eau. Chute de corps solides. Voix pâteuses. La folie reprenait l'énorme tribu » (p.53), et aussi par ses rites : « La maison retrouvait son effervescence à chaque fête, mais avec la fête de l'Aïd, c'était l'affolement général, entretenu sciemment par les femmes adoratrices du sang des animaux » (p.194).

11 Après avoir fait le tour d'horizon de la poétique du délire et de la folie à travers le récit de Rachid, considérons maintenant le rapport qui existe entre l'auteur et son personnage-narrateur. Sont-ils une seule et même personne qui dit « je » et qui délire dans le texte ? Ce qui revient à s'interroger sur le genre : s'agit-il d'un roman autobiographique ? Jean Déjeux voit que le roman, La Répudiation,pourrait être considéré comme autobiographique dans la mesure où Boudjedra était lui-même victime du système patriarcal polygame : « j'ai eu personnellement, dit-il, des problèmes avec mon père quand il a répudié ma mère. J'en ai énormément souffert. Mon père a épousé trois femmes. J'ai une vingtaine de frères et de sœurs8. ». Donc, le « je » appartient au fond à Boudjedra qui tente de s'exorciser par le biais des mots d'un mal qui le harcèle depuis l'enfe. Dans l'interview accordée à L'Afrique littéraire et artistique, il déclare avoir écrit son roman sous l'empire d'extase, d'état second, de délire : « Frhement, je crois avoir écrit ce roman dans une sorte d'extase, d'état second […] je m'étais proposé de raconter une destinée concrète, celle de ma mère, et puis, peu à peu, le roman a pris une autre direction. Le délire est venu se greffer sur le corps du récit9. ». Cette écriture du délire se manifeste notamment à travers une parole incontrôlée, échappée à l'individu, une parole libératrice dont la vertu première est d'aider l'auteur/narrateur à extérioriser le mal qui le tenaille, à se défouler. Ainsi, pour Céline, parler est essentiel, quitte à être une logorrhée. La signifie des mots, la cohérence des phrases, la chronologie et autres traits constitutifs du discours intelligible ne lui importent guère, tellement ils enferment dans « le mutisme superbe 10 ». Il faut que Rachid s'épuise à travers une palabre intarissable et stérile, qu'il se vide de la substantifique folie jusqu'à ce qu'il ne reste de lui qu'un résidu bavant et fumant, aux traces indéfinissables11. Pour aboutir à ce résultat, l'amante est prête à encourager ses tendes à la mythomanie qui consiste à fabuler, c'est-à-dire présenter comme réels des faits imaginaires : « au besoin, elle eût été jusqu'à m'encourager à inventer des détails surprenants auxquels je n'avais pas pensé, faisant preuve elle-même de virtuosité pour déformer ce que j'avais déjà arrangé ! » (pp.177-178). De temps à autre, elle remet en question ses dires afin de l'inciter à parler et à fabuler de sorte que le récit se pare de nouvelles variantes qui déroutent. Elle rend par là dérisoires les limites qui séparent le réel et l'imaginaire :

[…] je partais à nouveau dans un récit, que mon amie avait certes déjà entendu, mais paré de nouvelles variantes, si bien qu'elle ne pouvait savoir où elle était véritablement ; je profitais de sa surprise pour mieux l'acculer et introduire en elle ce monde dont elle persistait à croire qu'il n'était qu'une pure invention de mon imagination malade(p.178).

12 Au délire verbal de Rachid répond en écho le délire scriptural. Boudjedra simule la parole incontrôlée de son personnage en employant un style haletant, haché, fragmentaire et laconique. Des phrases comme électrochoquées, phrases nominales, simples mots (souvent rares et insolites), images outrées et scatologiques, distorsions syntaxiques et grammaticales émaillent les propos de Rachid, entre autres :

Cigarettes innombrables. La ville est verte comme un gros bourdon crissant. Stridence aussi des criquets rendus fous par la dure clarté de la lune. Mettre un sommeil en travers de ta peau. Et le ba-la-der. Jusque vers un éveil-bidonville. Ma folie pointe à ras d'un pot de nuit entrevu dans la chambre de ma mère ? Était-ce un pot qui appartenait à Zoubida ? […] était-ce tout simplement le pot du chat qui trainait dans le jardin envahi par les mauvaises herbes ? Vouloir m'emmener à l'hôpital est une bévue. Latence d'un pubis triangle. Pénétrée à nouveau, tu invoquais la salacité aigre fine d'un marchand de taupes […] (p.131).

13 Pour cet écrivain qui refuse qu'on ramène la littérature à un simple et fidèle reflet de la réalité, le délire, aussi bien que la folie, est une forme suprême de la poétique dans la mesure où il arrache le texte au simplisme et au réalisme plat. En effet, comment serait le récit de Rachid s'il était écrit dans un style descriptif et linéaire, usant des mots plats et directs ? Sans doute serait-il un récit pornographique qui captiverait uniquement l'attention du lecteur naïf, surtout érotomaniaque. L'écriture du délire et de la folie permet une poétisation du récit romanesque. Elle déclenche un dépoilement inouï des performes langagières et stylistiques qui contribuent énormément à purger l'âme et la conscience.

14 Grâce au camouflage esthétique qui brode le récit romanesque de ce beau liséré poétique, ladite écriture permet, de surcroît, un dévoilement et une critique indirects de l'Algérie bourgeoise hypocritement dévote, de ses pratiques traditionnelles, superstitieuses, machistes, et de sa politique corrompue. Écrivain réputé sulfureux et scandaleux, Boudjedra se dissimule derrière le délire et la folie pour dénoncer et subvertir en toute liberté ce qui dans la société algérienne et, en général, arabo-musulmane fleurit la putréfaction et la décadence. Ils le protègent contre les menaces et les machinations ourdies par des gens d'une ignore crasse et d'un esprit borné, des gens on ne peut plus récalcitrants au changement radical qui demeure la fin ultime de sa grande entreprise littéraire contestataire et subversive. Ce constat est bien illustré dans le texte par l'attitude de Rachid vis-à-vis des membres secrets du clan politique à ses trousses parce qu'il est suspecté d'être en connivence avec les communistes et pour la révolution. Tombé sous leur emprise, il n'y a pas une autre issue pour échapper aux représailles que de simuler la folie et feindre le délire verbal : « Les Membres continuaient de me menacer mais je persistais à chercher désespérément la fin de cette première et fondamentale menace ; je lâchais ainsi bêtement le fil de leurs idées, et les mots perdaient sens et consiste et devenaient, non plus menaçants ou banals, mais grotesques, absurdes et prêtaient au fou rire » (p.221) ;

15« Les Membres Secrets venaient parfois nous rendre visite pour s'enquérir de notre évolution politique et nous effrayer par des menaces de mort ; nous avions le loisir de simuler la totale folie, ce qui les mettait mal à l'aise, et ils finissaient par partir pleins de doutes et d'appréhension, soupçonnant certains d'entre nous d'être déjà entrés en état de sainteté » (p.249). Le narrateur explique encore que : « la folie simulée n'était qu'une attitude de défense contre les bourreaux qu'effrayait notre mutisme radical dès qu'ils prétendaient nous interroger sur les détails de notre action clandestine contre le Clan des bijoutiers et des gros propriétaires terriens » (pp.250-251)

16 En faisant du délire et de la folie le ressort principal de son écriture romanesque, Boudjedra œuvre à ce que la littérature outrepasse toutes les limites et soit une pure subversion. N'est-ce pas là ce qui crée le plaisir du texte selon Roland Barthes ? Le roman, La Répudiation, a tous les atouts qui en font un texte de jouisse12, un texte qui perturbe, déconforte et désenchante le lecteur, particulièrement celui habitué à consommer la littérature mollassonne et fade, dépourvue de toute profondeur13. Il ébranle ses assisses historiques, culturelles et psychologiques, rompt avec ses goûts et ses valeurs esthétiques et met en crise son rapport au langage. Par ailleurs, il accorde une grande importe à la névrose. Ce pis-aller, comme l'appelle Barthes, permet non seulement d'écrire, mais aussi de lire. La névrose de Boudjedra séduit le lecteur et lui fait savourer le plaisir de l'un des textes les plus virulents et outrageux de la littérature maghrébine de langue française.


ABAHANI Loubna

Bibliographie

Corpus de base

BOUDJEDRA, Rachid, La Répudiation, éd. Denoël, Paris, 1969

Autres ouvrages cités ou consultés

BARTHES, Roland, Le Plaisir du texte, éd. Seuil, Paris, 1973

BATAILLE, Georges, « La somme athéologique I », in Œuvres complètes, Tome V, éd. Gallimard, Paris, 1973

BOUDJEDRA, Rachid, Lettres algériennes, éd. Grasset et Fasquelle, Paris, 1995

DÉJEUX, Jean, Littérature maghrébine de langue française, éd. Naaman de Sherbrooke, Montréal, 1980

SCHOPENHAUER, Arthur, Le Monde comme volonté et comme représentation, éd. PUF, Paris, 1966

ZELICHE, Mohammed-Salah, L'Écriture de Rachid Boudjedra. Poé(h)tique des deux rives, éd. Kathala, Paris, 2005

Notes

1 Rachid Boudjedra, La Répudiation, éd. Denoël, Paris, 1969. Désormais, les numéros de pages des citations se réfèrent à cette édition.

2 Arthur Schopenhauer, « De la folie » [Chapitre XXXII. Supplément au livre troisième], in Le Monde comme volonté et comme représentation, éd. PUF, Paris, 1966, p. 1131

3 « […] chaque fois qu'une mégère soulevait très haut, nous laissant rêveurs et perdus dans nos supputations au sujet du sexe, qui était presque bedonnant et dont nous ne savions pas encore la fonction délirante. » p. 22. Au sujet de l'érotisme, Boudjedra affirme : « je le considère comme une sorte de folie. ». Cité par Jean Déjeux, Littérature maghrébine de langue française, éd. Naaman de Sherbrooke, Montréal, 1980, p. 402

4 « J'entends par expérience intérieure ce que d'habitude on nomme expérience mystique : les états d'extase, de ravissement, au moins d'émotion méditée ». Georges Bataille, « La somme athéologique I », in Œuvres complètes, Tome V, éd. Gallimard, Paris, 1973, p. 15

5 « Au fond, ce besoin de vomir n'est pas dû à la nausée mais à l'incompréhension » p. 104

6 « Heimatlos est comme moi : il n'aime pas le sang des femmes, et c'est pour cette raison que nous nous aimons. » Ibid. Heimatlos est le giton de Zahir.

7 « Ma, dès qu'elle sortait de sa léthargie, me réclamait et exigeait de moi une conduite exemplaire, et malgré toutes les promesses, elle finissait par m'agripper et hurler ; le chœur surpris dans sa défaille mesquine se remettait d'une façon peu ordonnée à se lamenter et à gémir, aiguillonné par la voix merveilleuse de la marâtre, infatigable et jamais à bout de ressources, jetant dans la mêlée des cris stridents qui retombaient sur l'assiste en lamelles et en éclairs et ramenaient la meute endormie, d'une jouisse précaire à une transe fondamentale » p. 159.À l'arrivée du cercueil, cette transe fondamentale se transforme en hystérie radicale : « Lorsque le corbillard s'immobilisa devant la maison de ma mère, les hurlements des femmes, livrées à une hystérie radicale, nous accueillirent brutalement et réveillèrent les fumeurs assoupis. » p. 166

8 Cité par Jean Déjeux, Littérature maghrébine de langue française, op.cit., p. 382

9 Ibid., p. 401

10« Moi, coincé entre le délire verbal et le mutisme superbe » p. 19

11 « elle me voulait proie, mais pas n'importe quelle proie ; elle me voulait vivant et ne rêvait que de me prendre mes souvenirs, non pour en faire quelque choses mais afin de m'épuiser à travers mon palabre intarissable et stérile, me vider de la substantifique folie ; il ne serait alors resté de moi qu'un résidu bavant et fumant, aux traces indéfinissables, après l'égarement, après la spoliation d'un langage trituré dans sa signification et craquelé dans ses signes. » p. 16

12 Nous renvoyons ici à la distinction faite par Roland Barthes entre le texte de plaisir et le texte de jouisse : « Texte de plaisir : celui qui contente, emplit, donne de l'euphorie ; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à la pratique confortable de la lecture. Texte de jouisse : celui qui met en état de perte, celui qui déconforte (peut-être jusqu'à un certain ennui), fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques du lecteur, la consiste de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage. »Roland Barthes, Le Plaisir du texte, éd. Seuil, Paris, 1973, pp.22-23

13 Dans ses Lettres algériennes, Boudjedra insiste sur le fait que la littérature doit être subversive à travers l'éloge qu'il fait du nouveau roman français : « Le nouveau roman français dérange parce qu'il est subversif et s'oppose à la littérature française mollassonne et fade. Celle-ci s'acharne à se perpétuer comme une forme de loisir qui tend à faire oublier au lecteur la dramaturgie du monde, son pathétisme, sa complexité et jusqu'à sa conscience même ! ». Rachid Boudjedra, Lettres algériennes, éd. Grasset et Fasquelle, Paris, 1995, p. 38

Mots-clés : écriture | délire | folie | roman maghrébin | répudiation | Boudjedra

Pour citer cet article :
ABAHANI, Loubna, "L'écriture du délire et de la folie dans le roman maghrébin de langue française. Cas de La Répudiation de Rachid Boudjedra", url https://www.opinaverba.com/articles/2019/ABAHANI-Loubna-ecriture-delire-folie-roman-maghrebin-langue-francaise.-repudiationde-rachid-boudjedra.php
Article publié le: 24/12/2019


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