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Revendications féminines dans la littérature | Revendications des femmes dans la comédie d’Aristophane. 

Revendications des femmes dans la comédie d’Aristophane.

SEMLALI Mohamed
Revendications des femmes dans la comédie d’Aristophane.-SEMLALI Mohamed

Elles ont du caractère, elles ont du charme, elles ont de l'audace, elles ont de la subtilité, et elles ont mis au service du pays leurs qualités de bon sens !
Aristophane, Lysistrata, 602

1 La société grecque de l'Antiquité (Ve et IVe siècles av. J.-C.) était une société très masculine. Les hommes grecs, une fois la majorité civique atteinte, avaient tous les droits politiques et décidaient en exclusivité du sort de la Cité, de ses alliances, de ses traités économiques et de ses guerres. L'espace politique public, notamment le tribunal, l'Agora, l'Assemblée et le Théâtron, était le domaine exclusif des mâles. Même si les femmes pouvaient aller au marché pour vendre des produits, comme la mère d'Euripide qui était une vendeuse des quatre saisons, et même si quelques courtisanes, comme la Milésienne Aspasie et l'amante de Périclès, avaient une certaine influence sur les hommes politiques, la femme restait dans une zone d'ombre. Périclès lui-même conseillait aux Athéniennes qui ont perdu leurs maris dans les guerres du Péloponnèse d'être vertueuses et de garder le silence et l'anonymat. La femme, certes, jouait un rôle essentiel dans cette société antique, mais ce rôle se confinait à la sphère privée du foyer, au gynécée, à la reproduction et à la gestion du budget familial et des affaires courantes du ménage.

2 En tant que fervent opposant aux politiques bellicistes du camp démocratique, Aristophane multiplie les représentations qui tournent au ridicule les puissants démagogues Cléon et Hyperbolos, auxquels s'ajoutent les généraux Nicias, Lamachos et d'autres noms influents d'Athènes. De plus, le dramaturge se réfugie dans une sorte d'utopie sociale et politique où les rapports de force s'inversent. Ainsi, un seul individu sage et juste, comme le protagoniste des Acharniens, Déciopolis, peut s'opposer à la politique de la canaille et instaurer une paix personnelle, faisant face au refus que lui oppose une majorité politique corrompue. Dans le même ordre d'idée, Aristophane consacre plusieurs pièces, notamment Lysistrata, Les Thesmophorieuses1, et Les Femmes à l'Assemblée, à la mise en place d'une utopie politique où les femmes, pacifistes, sages et excellentes gestionnaires, parviennent à renverser l'ordre établi de la domination masculine2, à troquer leur rôle traditionnel de femmes au foyer, soumises et obéissantes, contre un rôle plus actif et plus déterminant où elles deviennent les gouvernantes de la Cité. Bien avant la révolution de la pilule, de la crèche et du travail qui libère beaucoup de femmes des tracas de la maternité, Aristophane donne à voir dans ses comédies une réplique de ce que Kristeva appelle « la surfemme3 », celle qui gouverne d'une main de fer cité, foyer, mari et enfants. Dans les sortes de saturnales généralisées qu'il développe dans ses pièces, Aristophane utilise de manière récurrente le thème de la rébellion féminine comme motif comique mais aussi comme argument politique qui interpelle les Athéniens et entend les amener à réfléchir sur la politique désastreuse de leurs chefs, surtout en matière de guerre.

3 Il serait donc utile d'interroger cette révolte féminine pour voir si elle s'agit, en l'occurrence, d'un simple artifice dramatique qui offre un support à l'opinion politique d'Aristophane ou si, derrière cette représentation osée pour son temps, se profile une forme de pensée féministe avant l'heure.

1- La femme grecque : de la gestion du logis, à la gestion politique.

4 Dans les trois comédies qui constituent notre corpus principal, il y a des meneuses qui guident les autres femmes, conçoivent le projet révolutionnaire et exhortent leurs campagnes à adhérer pleinement à une action commune pour renverser l'ordre politique machiste qui a montré ses limites et ses dérives. C'est le cas de Lysistrata et de Praxagora dont les noms respectifs, comme la plupart des noms dans le théâtre d'Aristophane, sont porteurs de la fonction politique du personnage. Nomen omen, le nom est destin, celui de Lysistrata signifie celle qui dissout les armées (pour instaurer la paix) et celui de Paraxagora, l'héroïne principale des Femmes à l'Assemblée, désigne littéralement celle qui agit sur l'Agora, la scène politique par excellence. Dans les deux cas, le nom contient le germe de l'action révolutionnaire ; les deux meneuses des troupes sont destinées à pousser les limites de l'action féminine vers de nouveaux horizons pour empiéter sur un territoire (l'armée ou l'agora) qui a toujours été le domaine exclusif et la chasse gardée du mâle. Mais ces deux meneuses n'agissent pas en solo ; elles tirent leur force de la coalition des femmes qu'elles ont réussi à former et à entretenir.

A- L'union des femmes.

5 Unies autour d'un objectif politique fédérateur et autour d'un projet revendicatif, les femmes se découvrent comme un acteur politique particulièrement efficace et doté d'une puissance insoupçonnée. C'est le message même que Lysistrata transmet à ses concitoyennes en brandissant un oracle qui promet aux femmes la victoire et la réussite de leur entreprise pour peu qu'elles persévèrent dans leur action et qu'elles restent unies. Voilà ce que dit l'oracle :

Mais le jour où les hirondelles se blottiront en un seul lieu, pour fuir les huppes, et se tiendront loin des dards, ce sera la fin des malheurs, et il placera dessus ce qui est dessous Zeus Haut-tonnant […] mais si elles se dispersent et s'envolent à tire-d'aile du temple sacré, les hirondelles, de ce jour nul oiseau ne sera réputé plus dépravé. (Lysistrata, 615)

6 En bonne stratège, Lysistrata utilise le discours religieux pour renforcer les rangs et donner une assise légitime à l'action qu'elle a initiée. Les femmes doivent observer, sans faillir, la grève du sexe (se tenir loin des dards) et se barricader dans l'Acropole (temple sacré) jusqu'à obtention de la victoire et le renversement des rapports de force traditionnels qui fondent la domination masculine. Cette lutte est, pour les femmes, une question de vie ou de mort, car, si elles viennent à faiblir et à céder avant la réussite parfaite de leur démarche risquée, elles seront définitivement discréditées et maintenues dans le rôle subalterne qu'elles ont accepté jusqu'alors. Il ne faut pas oublier que l'action révolutionnaire initiée par les femmes dans Lysistrata et dans Les femmes à l'Assemblée comporte une prise de risque énorme : « c'est que le risque n'est pas mince, remarque la Coryphée des Femmes à l'Assemblée, si nous sommes prises à porter dans l'ombre une entreprise d'une telle ampleur. » (837) Le renversement d'un système politique qui a toujours reconnu et accepté la domination masculine n'est pas une mince affaire. Lysistrata est consciente de la difficulté que sa décision de boycotter le sexe pose à beaucoup de ses compatriotes qu'elle décrit comme des « baisomanes » (611) ; elle connaît leur incapacité de résister longtemps sans jouissance sexuelle, comme en témoigne son échange avec Myrrhine et Calonice qui avancent, toutes les deux, plusieurs prétextes et quelques mensonges dans l'espoir d'aller rejoindre leurs maris et « branler juste un petit coup » avant de revenir (613). Lysistrata parvient à les assagir en rappelant l'oracle précédemment évoqué, mais aussi en leur expliquant que la capacité de gérer le manque et de contenir le désir est un prérequis de la victoire. N'ayant d'autres armes que leurs charmes, les femmes doivent tirer profit du manque qu'elles vont provoquer ; elles bloqueront l'accès aux hommes à la satisfaction de deux désirs : les jeunes épouses refuseront de satisfaire le désir sexuel de leurs conjoints et les vieilles femmes, en occupant l'Acropole et en bloquant l'accès au Parthénon4, protégeront le trésor de la Cité et son fond financier en empêchant les hommes d'y puiser l'argent nécessaire à leurs équipées militaires. La réussite de cette entreprise osée prouvera la supériorité des femmes en maintenant les hommes dans un état de dépendance qui mettra fin à leur domination.

B- Des meneuses qualifiées et citoyennes.

7 Pour briller sur la scène politique, un caractère fort et déterminé n'est pas un critère suffisant ; une bonne éducation est un autre prérequis. Dans la vision utopique que propose Aristophane et avant lui Socrate, l'éducation est indissociable d'une pratique saine et efficace de la politique : « la politique, affirme Paul Ricoeur en analysant l'utopie, n'est pas seulement la tâche pratique des politiciens professionnels, mais […] elle implique une sorte de maïeutique intellectuelle5. » En tant que meneuse, Lysistrata n'a pas seulement les qualités d'un bon stratège qui conçoit des projets et les met en exécution, elle a reçu une formation de qualité qui fait toute la différence. Comme elle le déclare elle-même, pour mener des hommes et des femmes, un bon jugement et une bonne éducation sont indispensables :

Je ne suis qu'une femme, mais j'ai de l'esprit : je suis douée d'un jugement point trop mauvais, et grâce aux propos de mon père et des anciens que j'ai souvent écoutés, mon éducation n'est point trop mauvaise. (637)

8Autrement dit, ce n'est pas le sexe qui détermine la qualité de la personne, ses compétences et ses capacités de gérer les hommes et les choses, mais son tempérament et les dons naturels qu'elle a reçus, lesquels doivent être entretenus et affinés par une bonne éducation et une bonne écoute qui permettent d'assimiler les leçons des anciens et de s'approprier leur expérience.

9 Le cas de Praxagora, l'héroïne principale des Femmes à l'Assemblée, confirme cette règle. À l'instar de Lysistrata, le bien de la Cité et l'intérêt général motivent son action et lui font perdre le sommeil. D'entrée de jeu, elle informe les spectateurs qu'elle est restée éveillée durant toute la nuit à attendre ses campagnes (824). Elle prend le soin de vérifier si celles-ci avaient respecté ses consignes à la lettre et, tout en rappelant les étapes de l'exécution de leur projet révolutionnaire, elle intervient plusieurs fois pour corriger le maintien et le langage de ses camarades en leur enseignant l'attitude à observer pour garantir la réussite de l'opération. En effet, il suffit d'une petite négligence dans le déguisement, dans le maintien ou dans le langage, ou l'oubli d'un petit détail pour que l'entreprise révolutionnaire tout entière échoue lamentablement. En maîtresse rigoureuse qui veille sur ses disciples et les pousse à réaliser la meilleure performance possible, Praxagora rappelle tantôt à sa voisine qu'elle doit éviter de jurer par les deux déesses (Déméter et Perséphone), juron spécifique aux femmes, et reproche tantôt à une seconde femme qui a pris la parole d'avoir oublié le but du jeu en appelant les femmes déguisées en hommes ‘Mesdames'. En dernier lieu, elle décide d'assurer elle-même le rôle de porte-parole des insurgées en condamnant la corruption et la stérilité de la politique masculine. Le discours de Praxagora suscite l'admiration de ses concitoyennes : « où as-tu bien appris tout ça, malheureuse ? » lui demande sa voisine qui souligne la subtilité terrible de l'oratrice : « Pendant l'exode, répond Praxagora, mon mari et moi habitions sur la Pnyx6, et du coup, j'ai fait mon apprentissage en écoutant les orateurs. » (Les Femmes à l'Assemblée, 835). Comme pour Lysistrata, l'adresse oratoire de Praxagora et ses compétences de meneuse ne sont nullement le fruit du hasard, mais le résultat de la conjonction d'une disposition naturelle et d'un apprentissage de qualité qui a eu lieu à l'école de l'agora, espace oratoire par excellence. Mais, tous ceux qui fréquentent assidûment l'agora, y compris Blépyros, le mari de Praxagora elle-même, ne sont pas pour autant de bons citoyens qui portent le souci de l'intérêt collectif, et ne deviennent pas spontanément de bons orateurs, car ils n'ont pas tous le profil nécessaire7. Reconnaissant les qualités certaines de Praxagora, la Coryphée lui demande d'être la meneuse des femmes : « Dès à présent, c'est toi le stratège que nous choisissons, nous les femmes, si tes projets se réalisent. » (835).

10 La capacité d'apprendre, de penser et de gérer les affaires politiques et économiques de la Cité n'est pas l'apanage des hommes. Dans un climat guerrier où les évidences vacillent et où la politique d'Athènes est de plus en plus contestable, des voix s'élèvent pour revendiquer le changement et encourager la prospection de nouvelles voies. Praxagora et Lysistrata ont convaincu leurs concitoyennes de leurs compétences, de la possibilité d'élargir l'horizon de l'action féminine, de contester la séparation traditionnelle et tacite des tâches pour conquérir des domaines qui étaient jusqu'alors la chasse gardée des mâles. Les femmes s'insurgent et défendent un idéal politique et social qu'elles présentent comme une alternative valable à la politique essoufflée et corrompue des hommes. Les trois comédies d'Aristophane qui partagent la thématique de l'insurrection féminine représentent l'inévitable guerre des sexes qui résulte de l'effritement des frontières traditionnelles entre l'espace vital masculin et l'espace désigné de la féminité.

2- Vers une guerre des sexes.

11 Cette guerre prend dans Les Thesmophorieuses une dimension individuelle ; les femmes ont une dent contre Euripide et l'accusent de calomnie, de médisance et de misogynie, car il les représente mal dans ses tragédies8. Informé de la conspiration des femmes qui vont décider, au troisième et dernier jour des Thesmophories9, de la meilleure façon d'assouvir leur vengeance, Euripide imagine un stratagème tordu pour essayer de déjouer le complot. « Les femmes, dit Euripide à son parent Mnésiloque, ont ourdi un complot contre moi, et aujourd'hui, au Thesmophorion, elles doivent à mon sujet tenir une assemblée afin de me supprimer. » (Les Thesmophorieuses, 655). Le dramaturge tragique décide de travestir Mnésiloque en femme et de l'envoyer auprès de ses ennemies pour assurer sa défense, car seules les femmes ont accès à cette fête et sont initiées à ses mystères.

A- Masques et travestissements.

12 Le motif du déguisement est récurrent chaque fois qu'il est question pour un sexe d'accéder à l'espace réservé de l'autre sexe comme s'il fallait s'aliéner pour accéder, de manière frauduleuse à l'espace de l'autre. Dans une société très compartimentée où les genres (femme, homme) sont l'expression d'une condition sociale implacable, un dialogue direct semble inimaginable, d'où le recours obligatoire à cette forme de caméléonienne où masques et travestissement permettent de cacher l'identité sexuelle d'origine en simulant l'identité sexuelle de l'autre. Au-delà de la similitude, aucun échange fructueux n'est possible. Au-delà des limites du foyer, les rapports entre hommes et femmes se transforment en un jeu de dupes où chaque partie s'évertue à tromper l'autre en manipulant l'apparence et le discours. Même les personnages qui représentent une identité transgénérique (le troisième genre) ou un flottement identitaire, comme Agathon, Clisthène et Epigonos, ne peuvent pas assurer la liaison entre les genres parce qu'ils sont confinés dans un entre-deux, une zone grise qui les empêche d'appartenir à l'une ou l'autre partie. Ceci justifie le refus d'Agathon de prendre la défense d'Euripide lorsque celui-ci le lui demande ; les femmes, s'explique-t-il, n'hésiteraient pas à le faire périr lui-même d'atroce manière car elles le considèrent comme un usurpateur d'identité qui leur ravit ce qui leur revient de droit, notamment la « Cypris féminine10 » (662).

13 Le déguisement joue un rôle fondamental dans Les Femmes à l'Assemblée où les femmes ont préparé leur coup d'éclat durant des mois. Ayant jeté leurs rasoirs11, elles n'ont pas rasé leurs aisselles et leurs jambes pour être couvertes de poils; elles se sont frotté le corps d'huile et ont passé des journées à se bronzer en plein soleil pour avoir le teint basané des hommes. Elles ont subtilisé les habits de leurs maris et, munies de barbes postiches, elles se sont introduites à l'Assemblée pour renverser l'ordre politique et accéder au pouvoir. Entre-temps, leurs maris, n'ayant pas trouvé leurs manteaux et leurs brodequins à leur réveil, étaient obligés, comme Blépyros, de mettre la crocote, couleur safran, de leurs femmes. Dans Les Thesmophorieuses, Mnésiloque doit accomplir un exploit identique et commettre un sacrilège en siégeant incognito au milieu des femmes ; il ne peut pas assurer son rôle d'avocat sans changer d'identité et d'apparence en gommant tout ce qui le distingue extérieurement en tant qu'homme. Pour réussir cette métamorphose, Euripide demande l'aide d'Agathon, un poète efféminé qui, pour écrire sur les femmes et composer des pièces comme Phèdre, n'hésite pas à imiter les femmes en tous points car, dit-il, « il faut qu'un poète, selon les pièces qu'il doit composer, adapte son comportement à celles-ci [...] s'il compose des pièces avec des personnages féminins, son corps doit être en connivence avec leur comportement... » (659) Il faut s'imprégner de l'élément féminin, l'imiter extérieurement, penser comme lui, s'habiller comme lui et s'identifier à lui pour le représenter. Contrairement à Euripide qui a les cheveux blancs et qui porte la barbe, Mnésiloque, son parent, a plus de chance de réussir sa métamorphose en ‘‘homme femme'', sa femmisation : « toi, remarque Euripide, tu es joli, bien blanc, bien rasé, doté d'une voix de femme, délicat, ravissant ! » (661). Poussant le travestissement à ses extrémités, Euripide flambe le corps de Mnésiloque pour le débarrasser de ces moindres poils, l'habille d'un soutien-gorge, d'une crocote, d'un châle et de souliers féminins, tout un attirail vestimentaire prêté par Agathon pour permettre à Mnésiloque de s'infiltrer au milieu du peuple des femmes rassemblées au temple des Thesmophores. Si les femmes à l'Assemblée menées par Praxagora parviennent à tromper la vigilance des hommes et à voter la transmission du pouvoir aux femmes, Mnésiloque, ayant réussi dans un premier temps à jouer son rôle de femme, est bientôt dénoncé et démasqué par Clisthène, un « femmolâtre » efféminé, qui avertit les Thesmophorieuses de la présence d'un intrus parmi elles. Capturé et condamné à être brûlé vif, Mnésiloque échappe de justesse à cet effroyable châtiment grâce à l'ingéniosité d'Euripide qui recourt lui-même à plusieurs déguisements pour tromper la vigilance du soldat scythe chargé de garder le prisonnier en attendant sa mise à mort. Habillé en vieille entremetteuse et accompagné d'une charmante danseuse qu'il a engagée, Euripide parvient à éloigner le soldat et à libérer son parent, non sans avoir au préalable proclamé publiquement qu'il ne dirait plus le moindre mal des femmes à l'avenir.

B- Éloge de la supériorité féminine : un réquisitoire contre l'incompétence masculine.

14 Mais quels sont les griefs de ces femmes grecques de l'Antiquité contre leurs conjoints masculins ? Qu'est-ce qui les pousse à la révolte ? Dans la parabase des Thesmophorieuses, Critylla avance que les femmes sont fondées à « adresser de nombreux reproches aux hommes » (697) dont l'un des plus importants serait l'absence de reconnaissance et l'ingratitude que les hommes en général et les politiciens, en particulier, opposent aux femmes. Et pourtant, ce sont ces mêmes femmes qu'on maltraite qui mettent au monde des hommes utiles à la Cité, notamment les taxiarques et les stratèges. Pour ce service inestimable, ajoute Critylla, on aurait dû leur rendre tous les honneurs en leur réservant les meilleures places dans toutes les fêtes célébrées par la Cité. Faisant leur propre éloge, les Thesmophorieuses refusent l'opinion commune qui médit de la gent féminine en la représentant comme un fléau nécessaire et inévitable. La Coryphée indignée se dresse contre la doxa injuste qui tient un langage sexiste et volontairement humiliant pour les femmes, en les représentant notamment comme « une vraie calamité pour les hommes » (695), leur imputant la responsabilité de tous les maux qui s'abattent sur la Cité : les querelles, les guerres civiles et les souffrances :

Si nous sommes une calamité, pourquoi nous épousez-vous, si effectivement nous sommes une calamité, pourquoi nous défendez-vous de sortir, d'être prises à mettre le nez dehors ? Pourquoi, dans ces conditions, tenez-vous à garder la calamité avec un tel zèle ? Et si votre petite femme est sortie quelque part, et que du coup vous la trouvez dehors, vous devenez furieux… alors que vous devriez faire des libations et vous réjouir, si effectivement vous trouvez la calamité partie de chez vous, et ne tombez plus dessus à la maison. (Les Thesmophorieuses, 695)

15 Clamant haut et fort que les femmes valent mieux que les hommes, la Coryphée des Thesmophorieuses ne se contente pas de l'argument onomastique puisque beaucoup de femmes ont des noms de vertus (Victoire, Prudence), elle accuse ouvertement les hommes de corruption, de concussion et de dilapidation de l'argent public :

Nous nous targuons de valoir bien mieux que les hommes. Une femme n'irait pas non plus voler des cinquante talents12 au trésor public, et puis après rouler carrosse vers l'Acropole ! La pire malversation qu'elle fasse, un sac de blé volé à son mari, elle l'aura rendu le jour même ! (Les Thesmophorieuses, 696)

16 Attribuant d'autres vices à la gent masculine (le vol, la gloutonnerie, le sacrilège, la négligence des traditions, le commerce des esclaves, etc.), la Coryphée soutient que les femmes sont, à maints égards, bien plus sages, bien plus économes et bien plus respectueuses des traditions grecques. En ce sens, comme Athéna, déesse protectrice d'Athènes, et Déméter, la nourricière de la Grèce, les femmes sont les vraies protectrices de l'âme grecque et de ses valeurs ancestrales alors que les politiciens véreux qui gèrent la Cité, de l'engeance de Cléon et d'Hyperbolos, sont accusés d'être la vraie calamité qui menace la survie et la prospérité de la Cité.

17 Ces mêmes arguments motivent la guerre des sexes et l'action des femmes dans Lysistrata et Les Femmes à l'Assemblée, sauf que, dans ces deux dernières comédies, ces arguments prennent une portée nettement politique. Dans Les Femmes à l'Assemblée, Praxagora s'attaque de manière frontale aux hommes, à leur faiblesse de caractère et à leur vénalité, autant de vices et de faiblesses de caractère qui font d'eux une proie facile à la corruption dès qu'ils commencent à s'intéresser à la politique : « pour chaque jour où l'un d'entre eux se conduit en honnête homme, c'est dix jours où il devient une canaille ! Si vous tournez vers un autre, celui-ci fera pis encore ! » (832) Par ailleurs, si les hommes assistent aux réunions de l'Assemblée et des tribunaux et participent à la vie politique de la Cité, c'est pour une raison parfaitement triviale : l'appât du gain ; ils sont, comme en attestent plusieurs autres comédies d'Aristophane, notamment Les Guêpes, Les Arachniens, les Cavaliers et Les Oiseaux, des opportunistes motivés par la rente politique et par les oboles qu'ils reçoivent comme salaire que par un réel sens civique. Autrefois, les citoyens grecs ne touchaient pas d'argent pour s'occuper des affaires de l'État, ils apportaient eux-mêmes leur nourriture, du pain sec, des oignons et quelques olives, et accomplissaient leur devoir sans attendre une compensation, alors qu'aujourd'hui, comme en témoigne le chœur des Femmes à l'Assemblée, « ce sont trois oboles qu'ils réclament quand ils accomplissent un devoir civique tout comme des gâcheurs de mortiers. » (FA, 839) En effet, comme le rappelle Praxagora, il fut un temps où de rares personnes mettaient les pieds à l'Assemblée. Lorsque le salaire se limitait à une obole, les gens préféraient rester au marché à bavarder, mais dès l'instant où la rémunération des fonctions citoyennes13 a été augmentée par Cléon à trois oboles par jour, l'intérêt des hommes pour la politique et pour les fonctions judiciaires a subitement augmenté et ils ont commencé à se disputer les places à l'Assemblée, à multiplier les procès14 pour avoir de quoi remplir leurs sacs de farine. Du coup, revers de la médaille, les hommes sont devenus aussi des sujets facilement corruptibles par des politiciens encanaillés qui n'hésitent pas à utiliser l'argent public pour détourner les processus démocratiques, pour tromper les citoyens et s'acheter des partisans. Praxagora s'en prend directement au peuple qui a accepté de se vendre, d'être complice de cette corruption de la démocratie en contrepartie d'un misérable salaire15 : « Et c'est vous, ô peuple, qui êtes les responsables de tout cela ! Vous tirez votre salaire du trésor public, et soupesez chacun ce que vous avez à y gagner. Mais l'État, lui, va clopin-clopant comme Æsimos16. » (FA, 834)

18 Ayant brossé ce tableau sombre et grotesque de la psychologie du mâle grec qui porte une grave atteinte à l'esprit même de la démocratie, Praxagora, déguisée en homme, plaide pour la supériorité morale des femmes qui les rend mieux aptes à diriger la Cité et à défendre ses valeurs fondamentales : « Je soutiens, dit-elle, que la cité, c'est aux femmes qu'il nous faut la confier ! D'ailleurs, dans nos maisons, c'est elles que nous employons comme surveillantes et intendantes. » (FA, 834). Cet argument domestique occupe une place primordiale dans le plaidoyer de Praxagora car, selon la logique de son raisonnement, la femme qui dirige d'une manière très efficace et très consciencieuse le budget de son foyer et ses affaires courantes est plus à même de diriger la Cité qu'un homme qui ignore comment faire la vaisselle et qui prétend néanmoins être un expert quand il s'agit de diriger la Cité. Celui qui ne connaît pas le moins peut-il avoir la prétention de connaître le plus ?

19 Dans une longue tirade laudative, Praxagora représente les femmes comme les gardiennes des anciennes coutumes d'Athènes et les dépositaires de son passé, de ses traditions et de son précieux héritage. Le projet utopique défendu par Praxagora et ses compagnes s'inscrit dans une logique qui est la fois progressive parce qu'elles veulent dépasser le blocage et la stérilité de la politique masculine et régressive dans la mesure où elles cherchent à retrouver la pureté d'origine des mœurs grecques. Contrairement aux hommes qui sont souvent attirés par des nouveautés nuisibles, les femmes font tout « comme au bon vieux temps 17» et perpétuent la gloire de la Cité là où les hommes, plus aventureux et moins sages, bafouent sans cesse les valeurs ancestrales et menacent de conduire la Cité au gouffre. Alors que les hommes enveniment la scène politique par des pratiques immorales comme la délation, la calomnie et le parjure, les femmes « ne s'adonnent ni aux mouchardages, ni aux procès, ni aux menées antidémocratiques » (846) ; elles sont décrites comme des citoyennes qui méritent la confiance car elles savent garder le secret des Thesmophories et possèdent plein d'autres qualités. « Être intelligentesque et argentifère » (846), la femme, proclame la stratège, ne possède pas seulement de meilleures compétences de gestion des ressources et de meilleures qualités communicationnelles, elle est aussi animée d'un esprit plus civique. Les femmes ne risquent pas de gérer la Cité comme des politiciennes intéressées puisqu'elles agissent avant tout en mères protectrices et affectionnées qui auront à cœur de sauver les soldats et d'assurer la subsistance de leurs concitoyens. Même les défauts qu'on leur reproche seront bénéfiques à la Cité : « Rien de plus doué qu'une femme pour trouver de l'argent, affirme Praxagora, et si elle gouverne, on ne pourra jamais la tromper, tant elles-mêmes sont habituées à tromper. » (FA, 835)

C- Un modèle politique masculin constipé.

20 La supériorité des femmes, proclamée par Praxagora, trouve un exemple dans le rapport que cette meneuse entretient avec son propre mari. En effet, quand à son réveil, Blépyros découvre l'absence conjuguée de sa femme et de ses vêtements, il songe aussitôt à une trahison de sa femme et redouble de geignements en se reprochant d'avoir songé à se marier malgré sa vieillesse : « elle n'est certainement pas sortie pour faire quelque chose de propre », songe-t-il (839). Aristophane établit alors un parallèle très comique, mais hautement symbolique, entre la douloureuse constipation de Blépyros et l'action sublime de Praxagora. Portant la chemise de sa femme, Blépyros passe une bonne partie de la représentation à essayer, en vain, de « chier » en plein air ; il demande à son voisin d'aller lui chercher un médecin, spécialiste du trou du cul constipé, pour mettre fin à sa torture. C'est alors qu'arrive sur scène Chrémès avec son sac de farine vide pour apprendre au vieux constipé et aux spectateurs les détails du déroulement de l'Assemblée et la douce révolution qui a transmis le pouvoir politique aux femmes. Ayant réussi son coup, Praxagora se faufile dans sa maison et affronte les soupçons de son mari en prétendant qu'elle s'était absentée toute la nuit pour faire accoucher une de ses bonnes amies. Ainsi, s'opposent le mari constipé qui n'arrive pas à déposer sa crotte (841) et Praxagora qui a réussi à accoucher la Cité en lui donnant une nouvelle orientation et une nouvelle naissance. L'échange entre les deux époux prend alors une dimension très symbolique :

– Blépyros : Te rends-tu donc compte que tu as perdu un setier de blé, ce qu'aurait dû me rapporter l'Assemblée ?
– Paraxagora : Ne t'inquiète pas : elle a donné naissance à un petit garçon.
– Blépyros : L'Assemblée ?
– Praxagora : Mais non, pardi !… celle chez qui je suis allée. (FA, 853)

21 Outre sa fonction comique et grotesque, la constipation de Blépyros trahit, sur le plan psychologique, un blocage, une impuissance, mais aussi un refus de lâcher un pouvoir qui devient un fardeau et une volonté irrationnelle de s'accrocher à une situation qui ne mène qu'un à cul-de-sac. Le personnage évoque à plusieurs reprises « une poire qui bloque le passage », un « goujon à la porte » (841) ; il est l'otage de sa propre merde dont il n'arrive pas à se débarrasser comme tous ces politiciens et généraux athéniens qui se sont empêtrés dans une guerre qui épuise la Cité et menace son intégrité. Malgré la crise qui affecte son bas corporel, Blépyros continue à inféoder la politique et la démocratie à son estomac, ne voyant dans l'Assemblée qu'une opportunité de satisfaire un besoin primitif et trivial. L'acte politique, tel qu'il est pratiqué par les hommes d'Athènes, n'a plus de sens supérieur. En revanche, Praxagora exprime, à travers l'allégorie de l'accouchement et de la naissance d'un petit garçon, une libération émotionnelle et politique de la femme. L'action d'éclat des Athéniennes a des vertus laxatives puisqu'elle affranchit la Cité et lui donne un nouvel espoir et un nouvel horizon et promet de la purger de tout ce qui l'empêche d'avancer et de prospérer. La naissance d'un garçon est ici un symbole fort d'un nouveau départ. Les Athéniens ne tarderont pas à profiter du fruit de ce réveil de la féminité.

3- La femme grecque : de la revendication à la révolte.

22 Comme son nom l'indique, Lysistrata est celle qui dissout les armées. Son action a une dimension corrosive, mais elle a des vertus essentielles puisqu'elle lutte pour les valeurs de la vie et de la paix et défend le droit à la solidarité et à la chaleur familiales. D'entrée de jeu, elle reproche aux femmes qui tardent à venir au lieu de rencontre leur indolence et le peu d'importance qu'elles accordent aux affaires importantes qui touchent à leur propre condition et au destin de la Cité. Cette forme de mollesse qui nourrit les préjugés sexistes des hommes d'Athènes révolte Lysistrata : « Mais c'est que j'ai des brûlures d'estomac, Calonice, et que j'en ai vraiment par-dessus la tête que nous autres, les femmes, nous ayons chez les hommes la réputation d'être des gredines... » (566). Le destin de la Grèce et du Péloponnèse dépend entièrement de ces femmes méprisées par les mâles, car elles sont capables de réaliser tous les miracles, pourvu qu'elles réussissent à parler d'une seule voix : « si toutes les femmes se réunissent ici, dit Lysistrata, les Béotiennes, les Péloponnésiennes et nous, ensemble, nous sauverons la Grèce ! » (568) Là apparaît une particularité de Lysistrata par rapport aux deux autres comédies où les Athéniennes sont les instigatrices d'une action qui se déroule essentiellement dans le périmètre de leur Cité. Lysistrata, comme Dicéopolis dans Les Acharniens, vise plus loin puisqu'elle implique dans son action politique et dans son combat les citoyennes des autres cités de la Grèce (Sparte, Corinthe, Mégare, Béotie, etc.) avec lesquelles elle collabore et concerte pour atteindre l'objectif : faire cesser les hostilités entre les citoyens grecs.

A- Pour une politique de la paix et de la prospérité.

23 En effet, si les hommes d'Athènes et de Sparte ne conçoivent pas les rapports entre leurs deux Cités puissantes et rivales en dehors d'une hostilité mutuelle particulièrement destructrice et coûteuse, les femmes proposent une alternative pacifique où toutes les cités de la Grèce vivraient dans l'harmonie, dans la paix et dans le respect mutuel des particularités culturelles de chacun, comme le montre, sur le plan dramaturgique, le choix d'Aristophane de garder les accents spécifiques aux femmes des différentes régions. Au-delà de toutes ces différences, l'esprit féministe, qui transcende les particularités régionales, offre aux femmes de l'archipel grec un terrain d'entente et les amène sans accrocs à signer un pacte prévoyant une action commune pour « affranchir de la guerre et des folies la Grèce » (587)

24 Bien évidemment, les hommes ne tardent pas à crier au scandale. Leur volonté de puissance, qui ne conçoit la femme que dans une posture de soumission, est ébranlée : l'action des femmes est jugée comme une fronde sacrilège et impudente par des mâles qui ne tolèrent point qu'une femelle puisse oser sortir de sa maison pour envahir leur espace vital et leur disputer le privilège de l'action politique. Ces fléaux qu'ils nourrissent dans leurs maisons et qui sont exécrées d'Euripide et des dieux (584) méritent le pire châtiment : « Dressons un bûcher commun, vitupère Strymodôre, pour les faire griller de nos propres mains, toutes dans le même sac » (584) ; « si elles avaient déjà pris dans les mâchoires deux ou trois bons coups de poing […], ajoute-t-il, elles ne seraient pas en train de donner de la voix ! » Pour les vieux machos grecs, le seul rapport tolérable avec les femmes est celui qui a lieu dans le cadre strict de l'obéissance et de la dépendance traditionnelles des femmes. Le fait même que celles-ci parlent et protestent est perçu comme une bizarrerie inacceptable.

25 Quand ces mêmes femmes osent interdire au commissaire d'Athènes l'accès à l'argent de la Cité en soutenant que cet argent incite les hommes à faire la guerre, le commissaire ressent ce refus et cet argument comme un affront à la masculinité. Les femmes transgressent l'ordre naturel et conventionnel en prétendant mettre les hommes sous tutelle. Profondément indigné, le commissaire opte pour une démarche violente en donnant l'ordre aux archers scythes de tordre les bras aux femmes, de forcer la porte du Parthénon : « Pas question que des femmes prennent jamais le dessus sur nous ! » (594) Mais avant même que les soldats ne passent à l'acte, Lysistrata ouvre la porte et oppose à la brutalité belliqueuse et à la nervosité exagérée du commissaire la force de son discours et de sa conviction : « Ne forcez rien : je sors de moi-même…, leur dit-elle. Quel besoin avez-vous de leviers ? Pas besoin de leviers… mieux vaut du bon sens et de la réflexion ! » (593). Gardant son calme et sa lucidité, Lysistrata donne une autre preuve de la supériorité féminine en refusant de jouer le jeu du commissaire. Arrêtant net l'élan de sa brutalité, elle le déplace de son terrain favori (la guerre et la violence) dans l'arène oratoire où le soldat perd complètement ses moyens. Reprenant l'argument des Femmes à l'Assemblée, Lysistrata soutient que les femmes, ayant toujours bien géré le budget familial, sont les mieux habilitées à gérer le budget de la Cité, ce à quoi le commissaire rétorque, en faisant référence à la traditionnelle division des tâches, « Mais, qu'est-ce qui vous a pris de vous mêler de la guerre et de la paix ? » (599)

B- Contre la domination masculine : retrouver la parole.

26 Cette question déclenche l'exposition de l'argument principal de la pièce et motive l'explication de Lysistrata. Les femmes sont obligées de se justifier, alors que les hommes considèrent leur pouvoir comme allant de soi. Pierre Bourdieu fait la remarque dans La Domination masculine : « La force de l'ordre masculin, écrit-il, se voit au fait qu'il se passe de justification : la vision androcentrique s'impose comme neutre et n'a pas besoin de s'énoncer dans des discours visant à la légitimer18. » L'acte d'explication est ici fondamental parce que l'enjeu de la confrontation tourne tout entier autour de la maîtrise de la parole. En effet, dans une démocratie masculine qui réserve la parole politique et ses espaces (l'Agora, l'Assemblée, le Théâtre, le Tribunal) à l'homme et en exclut les femmes comme les enfants et les étrangers, l'acte de résistance le plus éclatant consiste à revendiquer la parole comme un attribut féminin et comme substitut à l'acte guerrier brut. Lysistrata rappelle que les femmes, citoyennes mineures, n'avaient aucun droit de regard sur la politique athénienne et sur ses décisions cruciales. Les épouses supportaient les frustrations de la guerre et les conséquences fâcheuses des mauvaises décisions de leurs conjoints en silence : « tout ce que vous faisiez, dit-elle au Commissaire, vous ne nous permettiez pas un murmure. » (599). Méprisée par l'homme qui lui impose le bâillon, la femme ne peut même pas s'enquérir d'une décision de l'Assemblée sans recevoir en retour une réponse humiliante « qu'est-ce que ça peut te faire ? Tais-toi donc ! » (600) disait le mari à son épouse indiscrète. Mais ce temps est révolu : les muselées ont décidé de reconquérir le droit à la parole et le droit à l'action politique. Face au Commissaire qui s'étrangle d'indignation, Lysistrata, dans l'un des moments forts de la pièce, lui lance une injonction capitale : « Tais-toi ! », lui ordonne-t-elle, signifiant ainsi le renversement des rôles traditionnels. Si, dans Les Femmes à l'Assemblée, les femmes ont dû s'affubler de barbes postiches et jouer la comédie pour conquérir la parole, ici, Lysistrata revendique cette conquête à visage découvert en bravant les soldats. N'en croyant pas ses oreilles, le Commissaire, déjà trop énervé, est au bord de l'explosion ; il vit cette confrontation comme une tentative d'émasculation : « Moi ! Me taire devant toi, espèce de maudite… et en plus quand tu portes un voile autour de la tête ? Plutôt tomber raide mort ! » (601). Pour toute réponse, Lysistrata lui enjoint une deuxième fois de se taire, lui entortille son voile autour de la tête et de la bouche et lui met une corbeille à ouvrage entre les mains : « ajuste ta robe, tisse et mâchouille des fèves ! » (601), lui ordonne-t-elle.

C- Renversement utopique des rôles traditionnels.

27 Le renversement des rôles et des genres atteint ici son point culminant : il s'agit ni plus ni moins d'une passation forcée et hautement symbolique du pouvoir. Ce ne sont plus les femmes qui se déguisent en hommes et s'aliènent pour avoir droit à la parole, c'est plutôt la femme qui enlève les attributs conventionnels de son sexe (le voile et la corbeille à ouvrage) pour en affubler le Commissaire trop imbu de sa masculinité : la castration symbolique est consommée. L'aliénation a changé de camp comme la virilité. En effet, la virilité n'est plus associée à une particularité physique et corporelle, c'est-à-dire au vir qui désigne à la fois l'organe génital masculin et le guerrier, mais à la nature de l'action et à la force du caractère. Quand les femmes de l'Assemblée ont pu obtenir gain de cause grâce au stratagème de Praxagora, celle-ci félicite ses compagnes en mettant en avant leur courage exceptionnel : « là-bas, dans le tumulte et les dangers, vous avez été vraiment viriles ! » leur dit-elle. Le vrai courage se manifeste sur la scène politique d'autant plus que les femmes ont risqué gros pour défendre leurs convictions et leur patrie. Ce courage est encore plus marqué dans Lysistrata où les femmes joignent à l'action politique une action pratique en boycottant le sexe et en occupant le terrain (l'Acropole). Alors que le Commissaire, symbole de la masculinité dominante et du guerrier intraitable, est accoutré comme une femme, Lysistrata lui annonce sur un ton solennel : « Les femmes se chargeront de la guerre » (601). Bien évidemment, la meneuse n'entend pas, par cette déclaration, que les femmes conduiront les opérations guerrières à la place des hommes, elle signifie, au contraire, qu'elles vont mettre fin à la guerre en supprimant ses causes. Or, cette prise de décision est à maints égards bien plus virile et bien plus courageuse que les déportements colériques des hommes. Le choix de la paix, loin d'être un signe de faiblesse, est la marque de la puissance d'Éros incarnée par les femmes, d'une puissance de caractère et de sagesse qui transcende les limites de la force militaire aveugle. En luttant pour la paix et pour la vie, les femmes sont bien plus courageuses que leurs conjoints belliqueux : « Allons, proclame Stratyllis, ô les plus mâles des grand' et des p'tites mères orties, avancez avec fureur, et ne mollissez point. » (602). Les hommes eux-mêmes reconnaissent à la fin, sur le mode superlatif, la virilité des femmes, celle de Lysistrata en particulier, parce qu'elles ont su mener le combat jusqu'à obtention de la victoire : « Salut, ô la plus virile de toutes » (637) dit l'ambassadeur athénien à Lysistrata en l'accueillant à la fin de la pièce et en lui demandant de résoudre les différends entre les citoyens grecs qui sont tous venus pour accomplir la paix.

28 Dominé par la forte personnalité de Lysistrata, le Commissaire, qui ne supportait pas d'entendre parler une femme au début de l'échange, demande à son interlocutrice de lui expliquer sa recette pour démêler le conflit qui oppose les contrées de la Grèce et débrouiller les problèmes qui empêchent la prospérité de la nation. La meneuse s'exécute en filant la métaphore de la pelote de laine. Quand l'écheveau est emmêlé, dit Lysistrata, « nous le dégageons avec des fuseaux, un coup par-ici, un coup par-là. C'est comme cela que cette guerre, nous la débrouillerons aussi, si on nous laisse faire, en tiraillant avec des ambassades, un coup par-ci, un coup par-là... » (603) Ainsi, Lysistrata oppose à la brutalité de la solution militaire les vertus du dialogue, de la négociation et du compromis qui sont le propre de toute approche politique saine. S'inspirant de l'univers féminin, la métaphore de la pelote substitue à l'approche masculine stérile et destructrice une approche constructive puisque les mouvements des fuseaux démêlent les fils embrouillés mais permettent aussi, après nettoyage et cardage, de les tisser, de mélanger des éléments disparates pour obtenir un corps solide et homogène, un entrelacs où les différences deviennent une richesse. La réponse à la question initiale du Commissaire concernant l'intérêt des femmes à se mêler de la paix et de la guerre arrive alors spontanément : les femmes, étant les principales victimes de la guerre, sont pleinement dans leur droit de faire entendre leur voix et de prendre part aux décisions capitales de la Cité.

29 Devant la montée en puissance des femmes, le demi-chœur des hommes et leur coryphée Strymodôre, représentants de la vieille génération qui a remporté la victoire à la bataille de Marathon, se montrent récalcitrants à tout changement qui nuirait à leurs intérêts et évoquent une probable tyrannie19 que les femmes chercheraient à imposer aux hommes. Utilisant leurs anciens exploits comme un fonds de commerce qu'ils ne veulent pas céder, les vieillards athéniens, fidèles à leurs préjugés sexistes20, s'acharnent à diaboliser les femmes : « si l'un de nous donne la moindre prise à ces femmes, affirme Strymodôre, rien n'échappera à leur inlassable industrie : elles iront jusqu'à construire des navires, et tenter encore de nous envoyer en l'air et de voguer sur nous » (609). Face à ces vieillards misogynes et vieux jeu, les femmes démuselées n'hésitent plus à revendiquer la place et le rôle qui leur reviennent de droit au sein de la Cité. Stratyllis s'attaque aux vieux guerriers qui constituent un fardeau pour la Cité et la conduisent à la débâcle ; elle n'hésite pas à leur dire leurs quatre vérités :

Vous, pitoyables vieillards, vous n'apportez aucune contribution : notre patrimoine commun, qui remontait, dit-on, aux guerres médiques, vous l'avez dilapidé, et non contents de cela, vous ne payez pas vos impôts, si bien que par-dessus le marché nous risquons la débâcle par votre faute ! Croyez-vous avoir droit au moindre murmure ? (609)

30 À l'instar des deux autres comédies (Les Femmes à l'Assemblée et Les Thesmophorieuses), les hommes athéniens sont décrits, dans Lysistrata, comme des êtres opportunistes et dépourvus de sens civique, des parasites politiques qui privilégient leurs intérêts individuels égoïstes aux dépens des intérêts de la nation. Inversement, les femmes, conscientes des bienfaits de la Cité qui les a nourries, se montrent redevables à leur pays et croient qu'il est de leur devoir de prodiguer des conseils salutaires à leurs concitoyens : « même si je suis née femme, affirme Stratyllis, ne m'en veuillez pas d'apporter ma contribution à l'amélioration de la situation actuelle. Je contribue à la caisse commune, moi : c'est en hommes que j'apporte ma cotisation... » (608). Contrairement à leurs détracteurs mâles qui ne considèrent la Cité et ses charges administratives que comme une source de revenus et de sacs de farine, les femmes inversent l'équation en mettant en avant la responsabilité du citoyen et ses devoirs envers sa patrie : elles parlent en termes de contribution là où les hommes ne pensent qu'aux revenus et aux oboles.

31 La stratégie de Lysistrata et la détermination de ses compagnes permettent, au final, d'obtenir l'effet escompté. Comme Euripide qui capitule dans Les Thesmophorieuses, le vieux Strymodôre, porte-parole des hommes et coryphée de leur demi-chœur, reconnaît implicitement sa défaite et la nécessité de faire la paix avec les femmes : « le fameux proverbe, remarque-t-il, […] ne ment pas quand il dit : ‘‘ Rien avec ces calamités, rien sans ces calamités'' » (634). Se réfugiant derrière un proverbe qui renvoie derechef à une conception machiste du monde, il admet l'importance de la femme, cette calamité nécessaire, sans laquelle rien ne peut se construire. Le clivage de départ qui mettait la femme dans la dépendance de l'homme disparaît au profit d'une relation équilibrée où chaque sexe est dépendant de l'autre comme l'a prouvé la grève sexuelle menée avec brio par les femmes : « je ne vous causerai plus de torts, dit Strymodôre, et vous ne m'en ferez plus subir. » (634). Les termes de ce nouveau pacte prononcés, les deux demi-chœurs des femmes et des hommes se confondent pour ne former qu'un seul chœur, signe d'un retour de l'harmonie sur des bases plus saines. Les jeunes femmes, grévistes du sexe, sont invitées, quant à elles, pour fêter la victoire d'Éros et les bienfaits d'Aphrodite, à ramener sur scène les hommes frappés de priapisme, par leurs mains ou par leurs engins, pour admirer le cul admirablement beau de Réconciliation (638). Après purification, Hommes et femmes entrent ensemble dans l'enceinte sacrée de l'Acropole pour y échanger les serments et les gages de fidélité. Contrairement à la fin des Femmes à l'Assemblée où l'utopie politique se transforme en un cauchemar pour les hommes lorsque les femmes leur ôte le pouvoir et l'utilise pour les obliger à coucher avec les plus laides et les plus vieilles d'entre elles, la fin de Lysistrata est plus réjouissante : les époux longtemps séparés par la guerre se retrouvent dans la liesse générale provoquée par la restauration de la paix. Lysistrata a réussi son pari en recomposant les familles dispersées par la guerre : « que le mari se tienne près de sa femme, et la femme près de son mari. Là-dessus, pour fêter ces heureux événements, dansons en l'honneur des dieux, et veillons à ne pas retomber dans ces erreurs à l'avenir. » (645). N'ayant aucune prétention à garder le pouvoir pour les femmes seules à l'image de Praxagora, Lysistrata ne rêve que d'une vie tranquille où les hommes, revenus à la raison, entretiendront la paix et respecteront comme il se doit leurs partenaires féminines.

32« Si une femme avait une chose à perdre, dit Julia Kristeva, ce n'étaient que ses chaînes.21» Les trois comédies d'Aristophane démontrent ce principe en défendant une société plus égalitaire qui écouterait la voix de la sagesse et les conseils salutaires de sa moitié féminine ; néanmoins, derrière cette utopie féministe très chère à Aristophane, lui-même grand défenseur de la paix et grand détracteur des politiques du parti démocratique, derrière le comique grotesque des femmes qui lèvent les jambes au lieu des mains à l'Assemblée pour voter, se profilent une angoisse vague et une appréhension de l'avenir. En effet, la réalité historique sera moins réjouissante comme le montrent le lent déclin d'Athènes après sa défaite en -411, puis sa défaite finale en -404 lorsque la ville est prise par les Spartiates. Ce déclin, confirmé ensuite par la défaite capitale des cités grecques devant la Macédoine dans la bataille de Chéronée (-338), scellera définitivement la courte période du Ve siècle (-490 -404) qui constitue l'âge d'or de l'Antiquité hellénique, cette période fulgurante qui a connu la naissance de toutes les figures célèbres de cette Antiquité dans la philosophie, dans la politique, dans les Arts et dans le théâtre.

33 En défendant une conception panhellénique de la Grèce, celle qu'incarnent l'accord conclu par Lysistrata ou la trêve signée par Dicéopolis dans Les Acharniens, Aristophane avait un rêve d'union et d'harmonie qu'il a essayé de matérialiser grâce à la révolte de ses femmes. Toute utopie, quel que soit son éloignement du réel, présuppose une possibilité de réalisation même lorsqu'elle tend vers l'impossible ; elle implique surtout que l'ordre critiqué n'est pas le seul ordre valable : tout modèle s'inscrit dans la contingence et, en tant que tel, tout modèle peut se substituer à un autre. Face à un ordre politique stérile qui continue à dominer malgré ses échecs, l'utopie devient l'unique ressource22. Ainsi, même lorsque la représentation utopique dégénère en une forme caricaturale, comme en témoigne, par exemple, la dérive sexuelle des Femmes à l'Assemblée, on reste dans l'optique de départ de la construction utopique qui ne recourt à la déformation et à la distorsion du réel que pour mieux critiquer ce réel. C'est une remarque qui a été faite par Paul Ricoeur : « Il y a, dit-il, dans l'utopie un élément d'ironie. L'utopie a l'air de dire quelque chose de plausible, mais elle dit aussi quelque chose de saugrenu. Et en disant quelque chose de saugrenu, elle dit quelque chose de réel23. »

34 Dans la plupart des comédies d'Aristophane, on peut dire sans exagérer que la femme est le meilleur de l'homme24, car en tant qu'altérité qui lutte pour se faire entendre, la femme militante incarne toutes les valeurs positives de la vie (Éros), de la paix, du patriotisme désintéressé et de l'honnêteté. Ce sont ces mêmes valeurs que les femmes dans Les Thesmophorieuses, Les Femmes à l'Assemblée et Lysistrata cherchent à partager avec leurs partenaires masculins. Dans une certaine mesure, Aristophane trouve dans la féminité une altérité qui est à la fois si proche de la masculinité et si différente d'elle. Les femmes, même si plusieurs comédies d'Aristophane les prennent pour cible des critiques, sont cette part de l'homme qui n'est pas encore entachée par les pathologies de la politique. Elles peuvent, par conséquent, constituer une alternative légitime à une politique masculine dominante qui a depuis longtemps montré ses limites.


SEMLALI Mohamed

Bibliographie :


ARISTOPHANE, Œuvres Complètes, Gallimard, Coll. La pléiade, de Pascal Thiercy, 1997.
Pierre BOURDIEU, La Domination masculine, Seuil, 1998.
Julia KRISTEVA, Seule une femme, éditions de l'aube, 2013.
Paul RICOEUR, L'Idéologie et l'utopie, Seuil, [traduit de l'anglais en français par Myriam Revault d'Allonnes et Joël Roman], 1997.

Notes

1Le titre de cette comédie est différent dans d'autres traductions (Les Thesmophories, Les Femmes à la fête de Cérès)
2Pour reprendre le titre de l'ouvrage de Pierre Bourdieu.
3Julia KRISTEVA, Seule une femme, éditions de l'aube, 2013, p.15
4Le Parthénon, qui domine l'élévation de l'Acropole et la cité d'Athènes, a été construit sous l'impulsion du stratège Périclès. Cet édifice de marbre blanc sublime et grandiose, avec les fresques et ses sculptures qui ornaient ses frontons et ses frises, symbolisait la puissance d'Athènes et sa prospérité. C'était à la fois un temple et un trésor, il enfermait la splendide statue d'Athena Parthénos sculptée d'ivoire et de bois couvert de centaines de kilos de feuilles d'or. Derrière l'édifice, l'adyton protégeait les fonds de la ville et ceux de la ligue de Délos.
5Ricoeur Paul, L'Idéologie et l'utopie, Seuil, [traduit de l'anglais en français par Myriam Revault d'Allonnes et Joël Roman], 1997, p.391.
6Petite colline qui surplombe l'Agora d'Athènes.
7Dans Les Nuées, le vieux paysan Strepsiade a eu Socrate en personne comme enseignant, pourtant, il n'a pas pu apprendre l'art oratoire car il lui manque la disposition nécessaire (défaillance de la mémoire) et le don naturel qui sont un prérequis à tout bon orateur.
8C'est un stéréotype qui revient dans plusieurs comédies d'Aristophane.
9Fêtes à l'honneur des deux déesses (Déméter et sa fille) réservées aux femmes athéniennes mariées.
10En rapport avec Aphrodite, la Cypris ici désigne la jouissance sexuelle propre aux femmes.
11À l'Antiquité, le rasoir était un attribut plutôt féminin. Tous les hommes, hormis les efféminés gardaient portaient la barbe et n'avaient pas besoin d'un rasoir.
12Le talent, monnaie grecque antique vaut environ 6000 drachmes, ce qui est l'équivalent d'une fortune colossale.
13Dans Les Guêpes, Aristophane rappelle comment Cléon en instaurant le triobole (il a augmenté le salaire des cojurés et des juges d'une obole à trois oboles)
14Aristophane dénonce justement la multiplication des sycophantes, de ces professionnels de la délation qui gagnent leur vie en dénonçant les uns et en intentant des procès aux autres pour s'enrichir à leurs dépens.
15Le même argument est développé par Bdélycléon dans Les Guêpes en cherchant à convaincre son vieux père et les autres cojurés de l'arnaque du démagogue Cléon, de ses généraux et de ses administrateurs qui achètent le silence et la complicité des vieux Athéniens en leur payant « un salaire riquiqui », le triobole, alors qu'en réalité, tous les citoyens d'Athènes pourraient vivre comme des rois si les ressources de la Cité sont distribuées équitablement : « En fait, ils veulent que tu sois pauvre, et je vais te dire pourquoi : c'est pour que tu reconnaisses ton dompteur...du coup, il n'a, lui, qu'à siffler et à t'exciter contre un de ses ennemis, pour que tu leur sautes sauvagement à la gorge. Car s'ils voulaient donner au peuple de quoi vivre, cela leur serait facile. » (Les Guêpes, 311)
16Un Athénien boiteux.
17Praxagora répète cette expression comme un leitmotiv dans sa tirade (p. 834)(pas moins de neuf fois) pour renforcer l'argument de la femme comme légitime légataire de l'histoire de la Cité.
18Pierre BOURDIEU, La Domination masculine, Seuil, 1998, p.22.
19À l'époque, les politiciens brandissent à tout vent l'idée d'un probable retour de la tyrannie comme un épouvantail pour faire peur aux citoyens et freiner leurs ardeurs et leur volonté de changement. C'est justement ce discours basé sur la peur et la répression que dénonce Bdélycléon dans Les Guêpes lorsque le chœur des vieux Dicastes l'accuse de préparer la tyrannie : « vraiment, leur dit-il, vous voyez partout de la tyrannie et des conspirateurs dès qu'on vous désapprouve, que ce soit sur un point essentiel ou sur un détail ! La tyrannie ! Il y a bien cinquante ans que je n'en ai pas entendu parler... » (Les Guêpes, 299)
20Le coryphée Strymodôre ne se contente pas de considérer la femme comme la créature la plus impudente, mais il proclame et revendique sa misogynie : « Non, dit-il, je ne cesserai jamais de haïr les femmes ! » (632)
21Julia KRISTEVA, Seule une femme, op.cit., p.4
22C'est la conclusion de Paul Ricoeur qu'elle formule au chapitre qu'il a consacré à l'utopie de Saint-Simon : « A une époque où tout est bloqué par des systèmes qui ont échoué mais qui ne peuvent être vaincus [...], l'utopie est notre ressource. Elle peut être une échappatoire, mais elle est aussi l'arme de la critique. », in L'idéologie et l'utopie, op.cit., p.394.
23L'idéologie et l'utopie, op.cit., p.398.
24C'est une citation que l'on attribue à Félix Lope de Vega
Mots-clés : Revendications | féminines | Aristophane | comédie | Antiquité

Pour citer cet article :
SEMLALI, Mohamed, "Revendications des femmes dans la comédie d’Aristophane.", in Revendications féminines dans la littérature [isbn:9789920358040], pp.15-50


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