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Revendications féminines dans la littérature | Voix et mythe dans le roman Bilqiss de Saphia Azzedine. 

Voix et mythe dans le roman Bilqiss de Saphia Azzedine.

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ZAOURI Rachid
Voix et mythe dans le roman Bilqiss de Saphia Azzedine.-

1 À travers son roman Bilqiss, Saphia Azzedine illustre un cas de figure où l'écriture féminine va très loin dans une entreprise de dévoilement des mécanismes répressifs de la domination masculine et de démystification du logos de la phallocratie religieuse1. Sous la plume indignée de l'auteure franco-marocaine sourd un cri de révolte qui met à nu les paradoxes de la doxa, retentit un rire iconoclaste qui dégonfle toutes pseudo-valeurs au nom desquelles l'être de la femme est codifié dans le rôle de la servitude volontaire. En plaçant au cœur de la trame narrative le personnage de Bilqiss, l'auteure nous brosse le portrait à la fois flamboyant et tragique d'une héroïne éprise de liberté et assoiffée d'absolu qui veut payer de sa chair et de sa vie l'inestimable prix de la liberté : la liberté de dire non aux diktats phallocrates, la liberté d'être à l'écoute de ses passions et de ses désirs dans l'infini bouillonnement de l'inconscient, en un mot la liberté d'être un Soi souverain d'avant la castration. Dans ce portrait, on le verra, le texte devient un palimpseste. Dans une perspective comparatiste, nous montrerons que, Bilqiss , dans ses lignes essentielles, baigne dans la même matrice affectivo-intellectuelle que le personnage de Shéhérazade.

1. Bilqiss, une voix de la dissidence.

2 L'incipit du roman enclenche à lui seul la dynamique sémantique qui sous-tend l'histoire et qui reflète sans ambages le credo de Saphia Azzedine : la volonté de se réapproprier Allah en empruntant les chemins de l'intériorité mystique au-delà des sentiers battus de la foi commune : « Contrairement à vous, dit Bilqiss, je ne parlerai pas en Son nom. Mais j'ai une intuition. Vous adorez Dieu mais, Lui, Il vous déteste. » 2(p.11).

3 Cette citation constitue à notre sens l'épicentre du livre dans la mesure où elle donne le ton de toute la charge subversive qui le traverse de bout en bout en contenant en germe deux types de discours antagonistes : un discours qu'on pourrait appeler à la suite de Derrida phallologocentrique3 et un discours féministe. Dans le texte, parler au nom de Dieu est le prédicat dont le sujet d'énonciation est représenté par « ces imposteurs du divin » (p.13), attribut sous lequel la narratrice désigne la communauté des mollahs, un « Nous » grégaire qui se cuirasse derrière les diktats de la Loi phallique qui n'a pas à se justifier puisqu'elle provient, au prix d'un aveuglement consenti, d'une instance divine hétéronome. Parler au nom de Dieu serait cet élément magico-rituel dont parle Pierre Bourdieu pour asseoir symboliquement la domination masculine4. Une lecture immédiate des premières pages du roman laisse entrevoir l'héroïne non pas comme une voix plaintive qui joue les Cassandre mais plutôt une altérité forte qui, loin de se complaire dans un quelconque rôle victimaire, semble mue par le désir de lever le voile sur un ordre patriarcal institué par les mollahs qui essentialise la supériorité de l'homme et l'infériorité de la femme. Dans l'atmosphère inquisitoriale qui s'installe avec le juge Hassan et la foule fanatisée venue assister à son procès avant la lapidation finale, elle affirme :

« Je laissais ces gredins en robe blanche, au front fièrement tatoué, s'essouffler sur des discours ankylosés qu'ils débagoulaient avec l'énergie de la haine, propre à ceux qui abominent les femmes parce qu'elles ne sont pas des hommes. Je réfutais toutes les charges qui pesaient sur moi puisque je ne me considérais pas comme l'actrice de ma vie. Elle m'avait été confisquée à ma naissance » (p.12).

4 Et quelques lignes plus loin, en deux phrases ramassées, elle règle ses comptes avec le sexisme5 atavique de la phallocratie religieuse des mollahs : « Vieille d'une heure et déjà accusée par mon sexe », et encore : « J'étais une femme dans un pays où il valait mieux être n'importe quoi d'autre, et si possible un volatile. » (p.12).

5 Le récit commence in media res, l'auteure semble faire l'impasse sur le chronotope6 et les portraits des personnages au profit d'un type de récit où la mise en intrigue vise à créer un effet de dramatisation en privilégiant les scènes dialoguées sur les passages narratifs. L'histoire est en effet racontée au rythme des épisodes successifs d'un procès. Après avoir osé déclamer l'adhan à la place du muezzin du quartier qui n'a pas pu se réveiller, tombé ivre-mort à cause des « hectolitres d'arak » qu'il a bus la veille, Bilqiss doit répondre de son acte jugé blasphématoire par ses principaux accusateurs. Le topos narratif du procès est ce qui permet au plus haut degré de reconfigurer les rapports de force dominant/dominé ou mieux encore de les renverser. Le personnage de Bilqiss accède à l'espace symbolique de la parole, et, à travers elle, la femme sort du mutisme imposé pour dire le Non du grand refus qui met à plat l'imposture de la justice des hommes. La venue à la parole chez Saphia Azzedine est puissamment iconoclaste, elle vise ce centre du typhon qui n'est autre que les gardiens du Temple phallique. Ainsi, s'adressant au juge Hassan, présenté sous les attributs d'un cerbère de l'ordre judiciaire des mollahs :

« Je n'ai rien fait de mal, je n'ai donc pas à me défendre, seulement à vous répondre, et encore parce que j'y suis forcée. Je n'ai jamais eu besoin que l'on s'exprime à ma place. Il existe, dans ma religion, un principe d'égalité absolue face à Allah. Il n'y a qu'à Lui que je doive rendre des comptes et il n'y a que Lui qui soit apte à me juger. Vous pouvez continuer à prétendre Le représenter, mais cette imposture ne me concerne pas. Je ne suis pas dupe de votre dévotion» (p.16)

6 L'une des clés de compréhension du roman serait de reconsidérer à sa juste valeur la thématique de la voix, de percevoir son rôle architectonique dans l'économie du récit, d'en saisir les nuances et les multiples vibrations.

7 La voix est d'abord perceptible dans la quête mystique de Dieu en se démarquant de la doxa religieuse qui par une institutionnalisation du divin a vidé la religion de sa substance pour en faire un instrument de domination masculine, un revêtement idéologique pour faire taire toute expression individuelle de la vie. À travers la voix de Bilqiss, l'auteure semble promouvoir la possibilité d'une autre lecture de l'islam qui rétablit la source vive de la foi en faisant fi de la gangue des interprétations rigoristes qui enferment l'esprit dans la lettre. Le Féminin devient dès lors la promesse d'une parole neuve qui ferait éclater la dure écorce de la lecture androcentrique du texte coranique.

« Qui vous octroyé ce droit et m'en a dénuée ? Le Coran vous appartient-il ? Le nom d'Allah a-t-il été déposé ? Vous avez volé Sa parole et L'avez pris en otage pour faire de lui la marionnette dont vous êtes le ventriloque, Lui faire dire des abominations et vous réfugier derrière Sa Grandeur. Car Allah est grand mais Il peut aussi être tout petit, invisible, s'Il le décide. » (p.151)

8 Ainsi conçu, le Féminin devient une arme redoutable dirigée contre le rempart des dogmatismes et de l'unanimisme mortifère des traditionnaires ; un ferment de l'utopie qui aspire à fluidifier un imaginaire par trop masculin, à donner à voir d'autres dimensions inexplorées du réel. Bilqiss incarne cette volonté obstinée d'introjecter une dose de poésie et de libre arbitre dans le bloc granitique des certitudes aveuglantes et des identités meurtrières. Ce pouvoir d'emprunter les chemins de traverse qui, par définition, échappe aux esprits obtus s'appelle « la Fantaisie ».

« [Les mollahs ont besoin de] De fantaisie. D'un peu de frivolité qui ferait dérailler leurs automatismes, d'un zeste de folie qui donnerait du relief à leur prétendue sagesse, et d'un soupçon d'inconséquence qui insufflerait à leurs actes de la générosité. Donc voilà, j'avais fait quelque chose juste comme ça et, pour cette raison, j'allais être lapidée » (p.28).

9 En véritable héroïne éprise de l'idéal de la liberté, Bilqiss lutte contre la pesanteur de la rhétorique sociale, elle refuse de payer la petite monnaie de la dette à l'égard d'un instituant symbolique qui l'écrase. En escaladant le minaret pour appeler les fidèles à la prière en modifiant la formule canonique de l'adhan, elle est saisie par une lévitation mystique, une errance verticale qui la propulse vers l'accomplissement de son destin de liberté. Elle brouille les repères axiologiques du haut et du bas qui assignent toujours à la femme une position d'infériorité, lui interdisant ainsi toute forme d'accès à la verticalité héroïque. Du point de vue de l'imaginaire, le dynamisme ascensionnel qui anime le personnage peut être interprété à partir de ce que Gilbert Durand appelle le régime diurne de l'image7 et qui condense les thèmes de la séparation, de la lumière et de la conquête. La féminité sort du monde de la caverne pour réinventer le Sens : « La hauteur me donnait des ailes et c'est sans réfléchir que je me mis à amender ici et là des passages un peu trop doctrinaux pour les enrichir de nuances, de miséricorde et de quotidien. » (p.31).

10 Or ce désir de la verticalité apparente Bilqiss à une Icare féminine puisqu' à trop vouloir s'approcher du soleil, elle court le risque de se brûler. En portant le schisme au cœur de la Cité, l'héroïne donne de sérieux coups de boutoir au monisme sécurisant du Sens, elle s'attire par là la foudre des villageois qui, pour restaurer l'ordre menacé, doivent se constituer en ce que René Girard, dans La Violence et le sacré8, appelle l'unanimité moins un. Il s'agit de canaliser la violence en la recentrant sur la figure du pharmakos9. Bilqis devient, de ce fait, une victime sacrificielle désignée à la vengeance collective. Le tragique devient ainsi la rançon à payer pour accéder à la liberté.

« Ce qu'ils attendaient, après tout, c'était de me tuer : se désaltérer avec mon sang, se gargariser avec mes larmes, valser au son de mes hurlements et bénir mon ultime gémissement. » (p.33) « Ils me haïssaient par nécessité. J'étais le pivot sur lequel reposaient toutes leurs croyances. Si je devenais le bien, leur monde s'écroulerait et, avec lui, leur destinée. Il fallait à tout prix que j'incarne le mal absolu. » (p.34)

2. Bilqiss, une réinvention du mythe de Shéhérazade.

11 Vu sous un angle mythocritique10, le travail d'écriture Saphia Azzedine pourrait être interprété, dans ses lignes de force essentielles, comme une broderie sur le mythe littéraire de Shéhérazade. En s'inscrivant dans l'optique d'une réécriture féministe du mythe11, l'auteure adopte un discours narratif qui judiciarise l'affrontement entre le persécuteur et le persécuté. Bilqiss campe le rôle de Shéhérazade, celui de la femme, prise au piège de la vengeance misogyne sur qui pèse la sentence de la mort et à qui il ne reste de moyen de défense que la puissance du langage pour conjurer le spectre de la mort. Le juge Hassan est le lointain héritier de Shihrayar en ce sens qu'il incarne le despotisme oriental qui voit dans la femme une espèce de continent noir, une incarnation de tous les maux. Il va falloir savoir dans quelle mesure, la vertu persuasive et curative des mots sera en mesure de consacrer le triomphe de l'Amour sur la Loi, et jusqu'à quel point Éros revendiquera ses droits devant Thanatos.

« Je démêlai le tout et réalisai que mon juge n'était en fait qu'une pâle copie du roi Shahryar, menant à bien ce qu'en termes juridiques on appelait une stratégie dilatoire. On revisitait Les Mille et une nuits. Moins impressionnant que le sultan dans son costume (seules les broderies au col et aux manches donnaient à sa cape défraîchie un reste de splendeur) et certainement plus pervers, le juge venait donc en secret se faire chahuter par sa condamnée, chercher une excuse. » (p.46)

12 Ce passage fait office d'une mise en abyme du roman entier. À ceci près que la Shéhérazade de Saphia Azzedine n'est pas seulement une conteuse12 mais une éveilleuse des consciences qui ne manie le verbe que pour passer sous la percée du ridicule toutes les charges qui pèsent sur elle. Dérouler le fil du récit consiste dès lors à donner à voir cette possibilité où la langue s'inscrit dans une logique de temporisation héroïque et où la parole de la victime tend ses pièges au despote. Sous le joug d'airain de la Loi qui domine et persécute, les ultimes ressources de l'être féminin persécuté sont les ruses de la langue. Il ne reste à Bilqiss/Shéhérazade qu'à manœuvrer pour tendre au juge Hassan/ Shihrayar le miroir qui lui renvoie l'image amère de sa misère affective, tout soumis qu'il est à ses instincts de la mort. Par-delà la relation conflictuelle entre les deux antagonistes, le récit laisse entrevoir la possibilité d'une réconciliation qui pourrait ramener le bourreau à l'humain grâce au fil salvateur de l'amour :

« Pourvu que le procès traîne. Pourvu que l'affrontement s'éternise. Certes, je n'étais pas aussi éblouissante que Shéhérazade, mais elle et moi partagions quelque chose de sacré pour une femme prise au piège : la maîtrise de la langue. Celle qui dit, qui fâche, qui fait jaser, qui taquine, qui lèche, qui narre, qui flatte, qui supplie, qui abuse, qui enjolive, qui transgresse puis se rétracte puis retransgresse sans se rétracter. » (p.47)

13 De larges pans du roman sont consacrés à ce débat entre l'intelligence et la puissance. Grâce à un arrière-plan mythique qui emprunte ses arguments à l'univers des Mille et une nuits, Saphia Azzedine, par le truchement de la fiction, semble donner corps à ce que Malek Chebel, dans sa lecture des Mille et une nuits, appelle une féminisation du monde13 : cloîtrées qu'elles sont dans leur harem, les femmes empruntent les voies de l'imagination créatrice pour réinventer un monde à leur mesure. C'est le cas de Nafisa, une autre voix dissidente dans le roman et qu'on pourrait présenter comme une sœur symbolique de Bilqiss. Elle n'échappera au carcan de son lien conjugal forcé avec son oppresseur le juge Hassan qu'en se donnant la mort. Elle est l'initiatrice de Bilqiss. C'est une femme éclairée et détentrice d'une culture humaniste qui s'abreuve à la poésie mystique de Hafez et de Jallal Din Roumi. Elle « répare le monde par la poésie » et soutient que « les artistes ne recherchaient pas la vérité mais l'harmonie » (p.77). L'art est l'antidote de la vérité quand celle-ci devient un enfermement dans la lettre, un dogmatisme stérile, un voile qui ensevelit l'infinie beauté du monde. Sans conteste ici Saphia Azzedine .fait signe vers cette glorieuse époque de l'humanisme islamique qui déculpabilise le rapport à la beauté et à l'amour, qui pratique un islam de l'affirmation et non un islam du ressentiment. Citant ces beaux vers de Hafez, l'auteure écrit :

« Mais la beauté, par nature, ne supporte pas d'être voilée, Le beau visage ne peut endurer le voilement, Et si tu fermes la porte à la belle face, elle se montrera Par une autre ouverture. Regarde la tulipe dans la montagne, Comme elle se montre joyeuse et verdoyante au printemps, Fendant la pierre dure Et révélant alors sa beauté » (pp.77-78).

14 Après le suicide de Nafisa, Bilqiss assure la relève. Entre elle et le juge, un processus d'identification psychique s'installe à mesure que le procès s'éternise et la mise à mort constamment remise à plus tard. Le désir de voir Bilqiss devient chez lui une obsession, l'écouter une jubilation sûre mais secrète. L'amour inavouable s'exprime par de multiples tendresses. La passion de l'être aimé s'invite comme une pluie qui tombe sur une terre désertique. Le persécuteur devient dès lors persécuté. Le juge en la figure d'un Shahrayar assiégée par les démons de l'archaïque, capitule devant la force de l'amour qui sauve ou plus exactement il renaît au langage du désir qui apaise et endigue les tendances mortifères de la Loi, lesquelles réduisent la femme à un cliché sur lequel s'exerce la violence et le machisme misogyne de l'homme. La Loi, à elle seule, est incapable d'humaniser le monde, il y faut cette puissance raccordante de l'Amour.

« Mes cinq piliers étaient construits sur du sable mouvant. T'avoir aimée en a renforcé le socle. Cela m'a éloigné des dogmes mais rapproché de ma foi. Je pars la conscience lourde mais, grâce à toi, le cœur léger. Aimer comme je t'ai aimée, Bilqiss, est la preuve tangible qu'Allah existe. Mourir pour toi sera mon salut. Et, s'il t'est impossible de m'aimer en retour, que mon passage ici bas alimente au moins le terreau de ta vie future. Laisse-moi être le feu qui animera tes combats. Combats-les, Bilqiss, combats-moi. » (p.220).

15 Pour mieux comprendre cette ultime conversion du juge sur les chemins de l'intériorité mystique, nous nous permettons de convoquer le concept d'aimance chez A. Khatibi :

« J'appelle aimance cette autre langue d'amour qui affirme une affinité plus active entre les êtres, qui puisse donner forme à leur désir et à leur affection mutuelle, en son inachèvement même. Je pense qu'une telle affinité peut libérer entre les aimants un certain espace inhibé de leur jouissance. En cela, l'aimance réclame le droit à l'art et à la pensée dans l'univers si complexe et si paradoxal des sentiments. C'est donc un art de vie, telle qu'elle est et telle qu'elle advient… »14

16 Il n'en demeure pas moins qu'il faudrait signaler ici que réécrivant le mythe littéraire de Shéhérazade, Saphia Azzedine ne procède pas sur le mode de la mimesis mais sur le mode de la poesis, celle de la recréation libre qui fait subir des torsions majeures au modèle original au nom d'une réinterprétation féministe radicale de l'intention d'ensemble du récit-cadre des Mille et une nuits. Certes Bilqiss partage avec Shéhérazade ce désir d'humaniser l'homme et le monde par le pouvoir métaphorique de la langue qui initie à l'amour mais la comparaison ne peut pas aller au-delà. Et ce pour deux raisons principales :

17 La première en est que Bilqiss refuse d'incarner le destin final de Shéhérazade qui finit somme toute par être une bonne épouse et une bonne mère suivant une codification rigoureuse des rôles que la société de l'époque imposait et qui consacre la soumission de la femme :

« Je me rendis compte que Les Mille et une nuits en avaient inspiré plus d'une. Les ruses de Shéhérazade se déclinaient à l'infini. L'on pouvait se targuer d'être dotées d'une grande habileté à gérer nos hommes, nous n'en restions pas moins tributaires. Nafisa disait que les femmes sur la terre étaient semblables aux pieuvres de l'océan : supérieurement intelligentes, elles se faisaient pourtant dévorer par des bébés phoques. » (p.188).

18 Sur ce point Bilqiss en se définissant comme « une beauté tragique au regard puissant » est plus proche d'Antigone ; elle nourrit cette exigence de l'héroïsme total qui s'inscrit dans la logique du tout ou rien et qui refuse le langage des demi-mesures, le compromis avec l'ordre établi.

19 La seconde raison, c'est que Shahrayar revisité par l'auteure, en son ultime confession, porte l'étendard de la lutte féminine. En termes bachelardiens, l'animus reconnaît la part de l'anima en lui.

20 En conclusion, l'écriture de Saphia Azzedine est puissamment engagée, elle porte le combat sur le terrain des représentations religieuses, sa stratégie est évidemment de ne pas jeter l'enfant avec l'eau du bain mais de donner à voir la possibilité d'un rapport au divin non médiatisé par l'homme. Dans la lignée d'Assia djebbar, il s'agit de proposer une autre lecture de l'imaginaire musulman qui le purifie de ses tendances misogynes. Cette lecture, nous l'avons entrevue dans le cadre d'une réinterprétation féministe du mythe littéraire de Shéhérazade. Il n'en demeure pas moins que par-delà ce décor mythique, le féminisme chez Saphia Azzedine est profondément une volonté de dialectiser avec le réel : il traduit la trajectoire du retournement du stigmate en emblème. Dans le portrait de Bilqiss, on pourrait lire aussi le destin des femmes opprimées -Malala du Pakistan et bien d'autres- qui portent l'étendard de la résistance. Celle- ci prend d'abord pour chemin principal l'écriture en tant que création. Comme le dit Deleuze, créer c'est résister et résister c'est créer.


ZAOURI Rachid

Bibliographie

AZZEDINE S., Bilqiss, éditions stock, collection J'ai lu, 2015.
BAKHTINE, M., Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978
BENCHEIKH J. E., Les Mille et une nuits ou la parole prisonnière, Gallimard, 1988.
BOURDIEU P., La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998.
CHEBEL, M., La Féminisation du monde, essai sur les Mille et une nuits, Paris, Payot, 1996.
DERRIDA, J., Eperons, Les Styles de Nietzsche, Paris, Flammarion, 1978.
DURAND, G., Figures mythiques et visages de l'œuvre, de la mythocritique à la mythanalyse, Paris, DUNOD, 1992.
Les Structures anthropologiques de l'imaginaire ; introduction à l'archétypologie générale, Paris, Bordas, 1969
GIRARD, R., La Violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972,
JULLIEN D., Les Amoureux de Schéhérazade, variations modernes sur les Mille et une nuits, Genève, DROZ, 2009.
KHATIBI, A., Le Livre de l'aimance, Casablanca, Editions Marsam, 1995
REY, A., Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Éd. Le Robert, 1995.

Notes

1Le rejet de l'islam patriarcal et la contestation des codes de conduite qui oppriment la femme sont en effet des thèmes obsédants chez cette romancière franco-marocaine qui dès, Confidences à Allah paru en 2008, ne cesse de tremper sa plume dans l'encre de la subversion. Bilqiss est la continuatrice de Jbara dans Confidences à Allah ; elle porte jusqu'à ses ultimes conséquences cette volonté commune d'instaurer un rapport au divin non médiatisé par le patriarcat.
2Saphia AZZEDINE, Bilqiss, éditions stock, collection J'ai lu, 2015 (N.B : Les pages des citations tirées de Bilqiss seront indiquées entre parenthèses après les guillemets.)
3Le phallologocentrisme est en effet un terme cardinal dans le vocabulaire derridien de la déconstruction. Il permet de rendre compte de l'impensé de la tradition de pensée occidentale déterminée qu'elle est par la centralité du logos et le triomphe de l'Un phallique. Dans Éperons, les styles de Nietzsche, Derrida reprend la question de « la femme », dans le cadre d'un discours anti-essentialiste qui libère le potentiel du sens du féminin et repense en termes radicalement nouveaux la différence sexuelle : « Il n'y a pas, écrit-il, d'essence de la femme parce qu'elle écarte et s'écarte d'elle-même. Elle en voile par le fond, sans fin, sans fond, toute essentialité, toute identité, toute propriété. », Paris, Flammarion, p.38.
4Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998.
5Le terme vient du latin, Sexus : secare couper diviser. Cf .Alain REY, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Éd. Le Robert, 1995, t. II, p. 1937.
6Nous retenons ici le sens littéral que lui donne Bakhtine : « Nous appellerons chronotope, ce qui se traduit, littéralement, par « temps-espace » : la corrélation essentielle des rapports spatio-temporels, telle qu'elle a été assimilée par la littérature. », Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978, p.237
7Gilbert DURAND, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire ; introduction à l'archétypologie générale, Paris, Bordas, 1969, p.203.
8René GIRARD, La Violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972, p.386.
9Ibid. Le rôle du pharmakos est occupé dans la Grèce antique par les personnes qui ont un statut dégradé. C'est le cas de Bilquis, une « veuve esseulée et marginalisée ».
10Voir Gilbert DURAND, Figures mythiques et visages de l'œuvre, de la mythocritique à la mythanalyse, Paris, DUNOD, 1992.
11Pour les quatre lectures et réécritures du mythe de Shéhérazade : politique, féministe, esthétique, introspective, voir Dominique JULLIEN, les amoureux de Schéhérazade, variations modernes sur les Mille et Une Nuits, Genève, DROZ, 2009.
12Jamel Eddin BENCHEIKH écrit dans ce sens : « Shahrazâd ne raconte pas : elle mime, elle re-présente le drame. Elle n'est rien d'autre qu'un lieu où se met de nouveau le désir à parler », Les Mille et Une Nuits ou la parole prisonnière, Paris, Gallimard, 1988, p. 12.
13Malek CHEBEL, La féminisation du monde, essai sur les Mille et Une Nuits, Paris, Payot, 1996.
14Abdelkébir KHATIBI., Le livre de l'aimance, Casablanca, Editions Marsam, 1995, p. 5.
Mots-clés : Voix | mythe | Bilqiss | Saphia Azzedine

Pour citer cet article :
ZAOURI, Rachid, "Voix et mythe dans le roman Bilqiss de Saphia Azzedine.", in Revendications féminines dans la littérature [isbn:9789920358040], pp.131-146


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