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Représentations de l’intellectuel | Socrate et Galilée, deux figures de l’intellectuel authentique 

Socrate et Galilée, deux figures de l’intellectuel authentique

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SEMLALI Mohamed
Socrate et Galilée, deux figures de l’intellectuel authentique-

1 Vingt siècles séparent Socrate et Galilée, et pourtant, ces deux intellectuels sont très liés par leur quête déterminée de la vérité et leur lutte acharnée contre les mythes et les fausses évidences ancrés dans l'esprit de leurs contemporains. Guidés, tous les deux, par la force inhabituelle de leur caractère et par la nécessité de faire face à un pouvoir religieux et politique qui a tout intérêt à maintenir la société dans un profond état de stase, ils ont décidé de partager leur savoir et leur doute avec les hommes pour bousculer les croyances erronées de leurs époques et répandre la lumière qu'ils ont reçue, le but ultime étant de rétablir la raison dans ses droits et de mettre le savoir au service d'un idéal de justice sociale. En œuvrant pour l'éveil des hommes, ces deux intellectuels emblématiques sont entrés en conflit direct avec une autorité oligarchique (le clergé, la noblesse féodale) qui a aussitôt pressenti la grande menace constituée par ce renouveau de la pensée et de la science qui risque de balayer ses privilèges séculaires. Comme l'affirme le philosophe anglais de la Renaissance Francis Bacon, « le savoir lui-même est pouvoir1 ». L'autorité traditionnelle ne pouvait pas rester sans réaction face à ces intellectuels et à leurs nouveaux savoirs qui sapaient les fondements mêmes de l'autorité traditionnelle. La survie et la prospérité de cette oligarchie dépendent du maintien des anciennes croyances et des anciennes structures mentales et sociales. La nouvelle pensée et les nouvelles découvertes scientifiques sont rapidement accusées d'hérésie et rejetées comme nouveautés anarchiques indésirables qui mettent en danger l'ordre social.

2 Au Ve siècle avant Jésus-Christ, Socrate annonce la naissance de la raison et la nécessité de sortir de la pensée mythologique pour se fier à la physique et aux lois de la nature. Vingt siècles après, l'Église et les hommes du moyen âge ont oublié l'esprit de cet enseignement et ont hissé la pensée et les idées d'Aristote au rang de parole incontestable et immuable parce qu'elle conforte leur représentation du monde ; un monde où règnent la corruption et l'injustice, et où une petite minorité monopolise le savoir, le pouvoir et les richesses en se repaissant des misères de la majorité écrasante à laquelle on a fait croire que sa condition déplorable est une fatalité divine. Galilée et d'autres philosophes et scientifiques de génie (notamment Giordano Bruno, Copernic, Kepler, Newton, Luther, Érasme, etc.) ont décidé de provoquer la Renaissance de l'esprit socratique par la réhabilitation du doute qui balaye les fausses croyances et aiguillonne le désir de la vérité. Tel est le principe même de la philosophie selon Socrate : « vivre en philosophant, c'est-à-dire en soumettant moi-même et les autres à examen2.» L'analyse de plusieurs représentations littéraires de Socrate (notamment, Apologie de Socrate et Criton de Platon, Les Nuées d'Aristophane, Socrate de Voltaire) et l'étude de La vie de Galilée de Brecht nous invitent à interroger la figure de l'intellectuel comme une figure de proue destinée, de par son rôle historique et sa responsabilité scientifique, morale et sociale, à s'opposer à une autorité dominante qui doit lutter contre sa fin inévitable. Il s'agit alors de voir comment ces œuvres littéraires et philosophiques définissent l'intellectuel et en tracent les principales caractéristiques distinctives ; laquelle définition découle elle-même du rôle que l'intellectuel doit remplir dans son contexte socio-historique, mais aussi par rapport à la postérité. La fonction réformatrice et ouvertement subversive que l'intellectuel est appelé à remplir dans la société le met directement aux prises avec le pouvoir dominant dont il menace l'existence. L'intellectuel doit subir la terreur de ce pouvoir aux abois qui déploie tout son arsenal pour le museler, le retrancher de son milieu naturel et neutraliser les effets de son enseignement. Il est alors normal que l'histoire de Socrate et celle de Galilée soient aussi des histoires d'un procès de la libre pensée.

L'intellectuel authentique face à ses devoirs

3 « Pouvons-nous nous refuser à la foule et rester tout de même hommes de science ?3 » se demande Galilée. La disponibilité pour la population différencie l'intellectuel authentique, qui assume volontiers son devoir de guide et d'interlocuteur de la communauté, des techniciens qui monnayent leur savoir à l'instar des sophistes et des ermites solitaires qui préfèrent la tranquillité et l'idéalisme de leur tour d'ivoire. L'action et le savoir d'un intellectuel n'ont de sens que dans la mesure où ils profitent à la population. Le concept du savoir pour le savoir, de la recherche pour la recherche, affirme le Galilée brechtien, entraîne une mutilation de la science et un dévoiement de sa mission principale : « le seul but de la science, ajoute-t-il, consiste à soulager les peines de l'existence humaine » (VG, T.14, 133). Perdre de vue cet objectif essentiel c'est condamner la science à la stérilité et creuser un abîme entre le scientifique et l'humanité qui est le seul garant de son utilité. « L'intellectuel qui prétend n'écrire que pour lui, pour l'amour de la connaissance pure ou de la science abstraite, affirme Edward Said, n'est pas crédible et ne doit pas l'être 4». À quoi sert le progrès scientifique qui ne profite pas à la population ? Un intellectuel mériterait-il ce nom s'il sert seulement les intérêts des puissants qui bénéficient avidement des fruits de la science, mais la rejettent dès l'instant qu'elle dévoile la misère qui nourrit leur opulence ? Si on revient au terme même d'intellectuel tel que le définit le dictionnaire, on trouve qu'il désigne un être humain qui s'intéresse aux choses de l'esprit et qui est en possession d'une intelligence, laquelle désigne à la fois une capacité d'entendre et de comprendre le monde et les choses, mais aussi une capacité de communiquer et de partager cette compréhension avec ses semblables. L'intelligence est aussi une correspondance, une complicité d'esprits. La figure de l'intellectuel représentée par Socrate et Galilée n'a rien à voir avec l'image péjorative et caricaturale de l'intello à la grosse tête qui méprise ses semblables et qui est coupé des classes défavorisées, moins encore avec cette image un peu fofolle de l'intellectuel à la don Quichotte. Contrairement aux sophistes qui prétendaient maîtriser un art et un savoir, ou pour mieux dire une marchandise qu'ils dispensaient en contrepartie d'un salaire, un intellectuel ne prétend pas posséder un savoir puisqu'il s'inscrit toujours dans une logique de recherche animée par le doute ; il est animé d'une volonté supérieure de transmettre cette faculté et ce désir de questionnement à ses interlocuteurs. Il part d'un engagement qui ne tient pas compte du profit matériel individuel, mais tire son énergie d'une conviction réelle de la nécessité d'accomplir une mission qui le dépasse en tant qu'individu. C'est ce que Edward Said appelle « amateurisme ». Contrairement au sophiste, au technicien et autres professionnels du savoir qui enseignent ou appliquent un contenu en contrepartie d'une rémunération, l'intellectuel est un amateur poussé par « le désir d'agir non pour le profit ou la récompense, mais par attachement indéfectible pour une vision d'ensemble […] motivé par le sens de la sollicitude et de l'humanité plutôt que par le profit et l'égoïsme borné de la spécialisation 5 ».

4 Le refus du mercantilisme et de la marchandisation du savoir est un point commun entre Galilée, Socrate et tous les intellectuels qui luttent pour le bien de l'humanité6. Galilée est un bon vivant. Comme tous les hommes de la Renaissance, il incarne la voracité de vivre indissociable de la voracité de savoir. Quand l'Inquisiteur affirme dans le drame brechtien que Galilée est « un homme de la chair » qui capitulerait facilement à la simple vue des instruments de torture, le Pape lui fait remarquer que Galilée « sait jouir de tout [...] Il pense par tous les sens. Il ne sait pas dire non à un vieux vin ou à une pensée neuve.»(VG, T.8, 114) C'est donc un homme gouverné non par la doctrine et ses contraintes, mais par le principe du plaisir (corporel ou intellectuel). C'est ce qui en fait un être ouvert aux nouveautés, un enfant aux sens vierges désireux de tester de nouvelles choses. Cette attitude hédoniste devient un aiguillon de la connaissance lorsqu'elle est adoptée comme philosophie de vie : « j'apprécie les consolations de la chair, dit Galilée à son élève Ludovico. Je n'ai aucune patience envers les âmes lâches qui nomment cela faiblesse. Je dis : jouir est une prouesse. » (VG, T.8, 94) Pour Galilée qui aime bien le bon vin, le bon lait et la bonne chère, la véritable faiblesse consiste à se réfugier dans la tranquillité et l'immobilité d'une croyance. Seules les âmes courageuses savent jouir de la vie et de la vérité, car elles refusent le confort de la foi pour parcourir les contrées vierges du doute. C'est à ce prix que la jouissance devient une prouesse intellectuelle. Galilée exige une augmentation conséquente de salaire au curateur de l'université de Venise pour avoir les ressources et le temps nécessaires pour sa recherche scientifique au lieu de gaspiller son temps à dispenser des cours particuliers pour des enfants de riches. En tant qu'homme de science, il veut se consacrer entièrement à ses recherches qu'il considère comme sa raison d'être. Aussi n'hésite-t-il pas à s'octroyer la propriété intellectuelle de la lunette astronomique qui a été inventée en Hollande pour arriver à ses fins, comme il accepte ensuite, malgré la déception de ses disciples, de se rétracter, selon les ordres de l'Inquisition, dans l'espoir de reprendre ses recherches.

5 Contrairement à Galilée, Socrate refuse de donner à la cité qui l'a condamné à la peine capitale le plaisir éphémère d'une victoire facile. Ayant déjà soixante-dix ans au moment de son procès, il n'a plus rien à perdre. La mort ne lui fait pas peur : « nous nous trompons quand nous imaginons que mourir est un mal.» (AS, 124) Qu'elle soit synonyme d'un anéantissement absolu, d'un simple changement de domicile pour l'âme ou d'un voyage vers un monde meilleur, la mort ne peut être qu'un bien pour l'homme de bien. Ceux, par contre, qui se débarrassent de la voix de la vertu qui les soumet constamment à examen ont plus à perdre. Dès lors, au lieu de se rétracter ou d'appeler l'indulgence du jury, Socrate défend ses idées et ses principes jusqu'au bout. Quand le verdict fatal tombe enfin, il accepte pleinement la peine de mort prononcée par la cité et refuse de fuir ou de s'exiler, considérant qu'il vaut mieux mourir injustement que de répondre à l'injustice par une autre injustice qui bafouerait la loi et les institutions de la cité. En acceptant la décision de l'aréopage, Socrate met la cité devant ses responsabilités morales et transforme sa mise à mort en une ultime leçon éthique pour ses concitoyens : « voici déjà l'heure de partir, dit-il à la fin de l'Apologie, moi pour mourir et vous pour vivre. De mon sort ou du vôtre lequel est le meilleur ? » (AS, 127)

La conscience vivante de la communauté

6 L'un des éléments essentiels qui définissent l'intellectuel réside dans le conflit inévitable qui l'oppose au pouvoir établi et aux institutions gardiennes de la tradition. Le rôle d'un intellectuel ne consiste pas à conforter son audience ; il doit, au contraire, en tant que représentant d'une vision du monde et d'une philosophie de l'existence, « poser publiquement les questions qui dérangent […], affronter l'orthodoxie et les dogmes (et non à les reproduire) […] représenter toutes les personnes et tous les problèmes systématiquement oubliés ou laissés pour compte 7». Pour le pouvoir dominant, l'intellectuel devient plus dangereux lorsqu'il n'a aucun privilège à protéger, aucun territoire à consolider, aucun poste qui le maintient dans la dépendance. Un intellectuel comme Socrate est un réel cauchemar pour l'autorité, car en plus de n'exiger aucune rémunération ni aucun privilège pour accomplir sa tâche, il n'a pas peur de la mort qui constitue l'ultime arme de terreur pour faire taire les discoureurs dérangeants. En tant que vecteur d'idées nouvelles et en tant que porteur d'un projet qui menace les privilèges des classes dominantes, l'intellectuel est naturellement perçu comme une menace potentielle qu'il faut gérer avec prudence. L'intellectuel authentique est « l'auteur d'un langage qui tente de parler vrai au pouvoir8 ». Pour tenir tête à l'autorité, l'intellectuel, selon Edward Saïd, doit préférer sa condition d'exilé et de marginal à toute forme de servilité à l'égard du pouvoir.

7 Dans la même optique, Foucault affirme dans un entretien radiophonique que “le rôle d'un philosophe c'est de déranger9“. Cette représentation du rôle de l'intellectuel était déjà celle de Socrate. Dans l'Apologie de Socrate de Platon, Socrate se considère comme un cadeau divin pour la cité. Il emploie l'image saisissante du taon qui, attaché au flanc d'un cheval mou, agit comme un auxiliaire qui maintient son hôte en alerte:

Si, en effet, vous me condamnez à mort par votre vote, vous ne trouverez pas facilement un autre homme comme moi, un homme [...] attaché à la cité par le dieu, comme le serait un taon au flanc d'un cheval de grande taille et de bonne race, mais qui se montrerait un peu mou en raison même de sa taille et qui aurait besoin d'être réveillé par l'insecte. C'est justement en m'assignant pareille tâche, me semble-t-il, que le dieu m'a attaché à votre cité, moi qui suis cet homme qui ne cesse de vous réveiller, de vous persuader et de vous faire honte, en m'adressant à chacun de vous en particulier, en m'asseyant près de lui n'importe où, du matin au soir. (AS, 110 [30e-31a])

8 L'intellectuel serait donc, selon cette représentation, une sorte de sangsue qui assure une fonction vitale dans la cité puisqu'il la maintient en éveil, l'oblige d'aller en avant et l'empêche de s'endormir sur ses lauriers, dans la mollesse et le confort mortels de ses croyances. Ce faisant, ce parasite utile malgré le dérangement qu'il occasionne à son hôte, risque gros. À tout moment, il peut être écrasé inconsidérément comme Athènes s'apprêtait à le faire pour Socrate, sa conscience vivante. Rejetant toutes les accusations qui ont été formulées à son encontre, le philosophe se décrit comme le bienfaiteur de la cité (AS, 119), celui qui n'a « pas su rester tranquille au cours de [sa] vie » (AS, 118), qui a tout sacrifié (ses affaires personnelles, l'administration de sa fortune, les charges politiques) pour le bien-être de la communauté : « moi, proclame-t-il, je vous rends réellement heureux » (AS, 119). Aussi, dans la contre-proposition de son plaidoyer, suggère-t-il aux juges, en guise de peine de substitution, de le condamner à être nourri et logé au prytanée10, aux frais de la cité. Ce discours provocateur scelle le sort de Socrate qui, au lieu de demander l'allégement de sa peine, considérant qu'une demande d'indulgence ou une quelconque supplication de sa part seraient synonymes de reconnaissance de sa culpabilité, exige d'être traité avec les honneurs dus aux héros qui ont rendu de grands services à la nation. Conscient que son attitude pourrait être interprétée malencontreusement comme un signe d'arrogance, il persiste à revendiquer l'utilité suprême de son rôle : « Je suis convaincu de n'avoir été injuste envers personne, je ne vais tout de même pas commettre une injustice envers moi-même, en admettant que je mérite qu'on m'inflige une peine et en me fixant à moi-même une telle peine. » (AS, 120)

9 Dans La vie de Galilée de Brecht, l'homme de science est accusé, comme Socrate, d'être l'ennemi de la religion. Les comédiens forains le représentent dans leur spectacle comme « le démolisseur de la Bible » (VG, T.10, 105). Un très vieux cardinal l'accuse d'être « un ennemi de l'espèce humaine » (VG, T.6, 67) parce qu'il a osé déplacer l'homme du centre de l'univers vers la périphérie. Le cardinal inquisiteur l'évoque comme un insensé, un mauvais sujet qui sape l'autorité de la Sainte Église en adressant ses nouvelles idées au vulgaire au lieu de rédiger ses livres en bon latin académique. L'image du taon qui maintient la société en éveil et incarne sa conscience vivante réapparaît dans le drame brechtien : l'intellectuel y est défini comme un spécialiste de l'ébranlement, celui qui met à mal les croyances les mieux établies.

Un ébranleur des certitudes

10 En effet, dans le tableau 4, le Philosophe et le Mathématicien de service s'opposent à Galilée en se plaçant sous « l'autorité du divin Aristote » (VG, T.6, 52), et affirment qu'il vaut mieux se détourner de certaines vérités qui peuvent mener trop loin. Federzoni, disciple de Galilée, leur fait remarquer ironiquement qu'en tant qu'enseignants, ils doivent, au contraire, se charger de bousculer les autorités et les évidences : « en tant que professeurs, leur dit-il, vous devriez vous charger de l'ébranlement » (VG, T.4, 54). L'idée de l'ébranlement, avec son sème du mouvement, de l'agitation, de la démolition et de la remise en question, s'oppose à l'idée de la reproduction passive et stérile des connaissances livresques. Ici se profilent deux conceptions complètement opposées de l'enseignement. Tel Socrate, Galilée et ses disciples contestent la figure du magister qui transmet de manière verticale un savoir définitif qui est en sa possession. Un enseignant ne peut devenir un intellectuel, au sens vrai du terme, que s'il s'inscrit lui-même dans une logique de quête infinie de la vérité, encourageant ses disciples à aller de l'avant en leur transmettant non pas un savoir, mais une méthode scientifique basée sur le questionnement et sur le doute. Un intellectuel authentique ne se contente pas, comme les scribes de l'institution, de ruminer les anciennes théories et de les défendre contre vents et marées comme s'il s'agissait d'une vérité sacrée et immuable ; un intellectuel doit cultiver l'art du doute11, bousculer les croyances, questionner les certitudes. Cet art de l'ébranlement fait peur au pouvoir et à ses sbires dans l'institution universitaire, religieuse ou politique : « Ce ne sont pas les mouvements de quelques astres éloignés qui font dresser l'oreille à l'Italie, remarque Galilée, mais la bonne nouvelle que des doctrines tenues pour inébranlables ont commencé de vaciller » (VG, T.4, 54) Un homme de science reste complètement inoffensif aux yeux du pouvoir tant que ses découvertes et ses idées ne commencent pas à avoir des implications collatérales dans le domaine politique et social.

11 Comme Socrate, Galilée est représenté comme un homme insatisfait : « Monsieur Galilée, lui dit le curateur de l'Université de Padoue, nous savons que vous êtes un grand homme, un grand homme, mais insatisfait » (VG, T.1, 23). C'est justement cette insatisfaction qui différencie le véritable homme de science du scribe infatué de son savoir. En plus d'être un ébranleur des certitudes, l'intellectuel, toujours avide d'approfondir et d'élargir le champ de ses connaissances, s'écarte du rivage des croyances confortables pour s'aventurer dans des contrées encore inexplorées. La métaphore maritime est judicieuse parce qu'en 1610, date où commence le premier tableau du drame brechtien, il faisait déjà plus d'un siècle que les Européens ont entrepris les grands voyages géographiques. Pour Galilée, il était grand temps de s'écarter aussi du littoral familier de la tradition pour entreprendre l'aventure extraordinaire de l'exploration du large : « maintenant, nous gagnons le large, Andrea, le grand large. Car l'ancien temps est passé et voici un nouveau temps. » (VG, T.1, 10). Il adresse la même remarque au clergé à Rome, « il faut marcher avec son temps, Messieurs. Pas seulement le long des côtes ; un jour il faut prendre le large. » (VG, T.7, 71) Galilée évoque, en l'occurrence, la rupture épistémologique qui libère l'homme du système ptoléméen et son univers étriqué où tout tourne autour de la Terre pour l'introduire dans le système copernicien où l'univers s'élargit à l'infini faisant perdre à l'homme sa place privilégiée au centre de l'univers traditionnel ; une perte qui est aussitôt amortie par la découverte de l'infinité des centres et de l'infinité des savoirs qui impliquent l'infinitude de la connaissance et la nécessité de la permanence de la quête.

12 Alors que le philosophe de service a peur de prendre des risques et de poser les vraies questions qui risquent de faire émerger des vérités contraires aux intérêts du pouvoir établi, Galilée ne perçoit que les vertus potentielles du changement pour le peuple : « L'homme du peuple en tire la conséquence que beaucoup d'autres choses encore pourraient exister si seulement il ouvrait les yeux. » (VG, T.4, 54). Pour bousculer les gens et secouer leurs croyances surannées, Galilée entend les débarrasser de leurs œillères en éduquant leur regard. La nouvelle démarche scientifique qu'il a initiée est une méthode empirique basée essentiellement sur le doute et sur le recours à la pensée rationnelle en partant de l'observation systématique des phénomènes couplée à l'expérience pratique. Faisant table rase de toutes les évidences, le chercheur considère toute croyance comme une simple hypothèse tant qu'elle n'est pas vérifiée par des données empiriques.

13 En adoptant cette méthode, Galilée s'inscrit pleinement dans l'esprit de la Renaissance et ébranle l'approche traditionnelle, introduisant le monde dans une nouvelle ère où l'homme devient non pas le réceptacle passif des connaissances livresques, mais le juge direct de la vérité scientifique. Toutes les certitudes doivent être remises en doute et toutes les affirmations doivent faire l'objet d'une vérification par l'expérience et l'observation. Contre la méthode scolastique qui repose sur la foi, la mémoire et sur la glose, il adopte la devise Nullius in verba, « ne croyez personne sur parole ». La lunette est plus fiable que le grand Aristote12, « là où la croyance était installée depuis mille ans, là maintenant le doute s'installe. Tout le monde dit : oui, c'est écrit dans les livres, mais nous allons maintenant voir par nous-mêmes » (VG, T.1,11). Ainsi, comme chez Socrate, la connaissance n'émane plus d'une autorité extérieure qu'on croirait sur parole, mais de la personne elle-même qui doit faire un effort pour comprendre le monde et pénétrer ses secrets et ses lois en observant les faits13. Il suffit d'ouvrir les yeux et de regarder pour apprendre. Or, le pouvoir en place, incarné en l'occurrence par l'Église, par la noblesse italienne et par les institutions officielles (l'université), ne veut pas ôter les bandeaux qu'il a sur les yeux parce que le statu quo sert ses intérêts. En témoignent les académiciens florentins qui rendent visite à Galilée dans son cabinet de travail pour vérifier ses dernières découvertes : « Messieurs, leur dit Galilée en les invitant à utiliser sa lunette astronomique, je vous demande en toute humilité d'en croire vos yeux » (VG, T.4, 52), mais les universitaires refusent d'utiliser l'instrument qu'ils s'évertuent à décrédibiliser et, au lieu de cela, ils réfèrent à leurs manuels et à leur divin Aristote, opposant ainsi à l'observation pratique de la nature l'héritage livresque qu'ils refusent de remettre en question. Au lieu d'être un levier du progrès, le corps universitaire, trop attaché à la tradition, au confort de l'orthodoxie universitaire et à ses dogmes immuables, devient ainsi un obstacle supplémentaire qui résiste au changement. Comme le remarque auparavant Galilée, il ne s'agit pas d'écarquiller les yeux, il s'agit de voir comme le ferait un nouveau-né, sans préjugés et sans filtres.

14 Il est remarquable que le disciple le plus prometteur de Galilée, n'est pas l'un de ces riches représentants de la noblesse italienne capables de payer leurs cours, mais bien le jeune fils de sa gouvernante, un enfant libéré des préjugés de classe et des préjugés de l'âge qui parvient rapidement à assimiler la philosophie de la nouvelle méthode empirique. C'est lui qui devient dans le dernier tableau le digne disciple qui reprend le flambeau de la recherche scientifique, c'est lui qui assure le rayonnement et la liberté de la pensée de Galilée puisque celui-ci lui a confié en cachette le manuscrit de son dernier livre. En tant que jeune intellectuel nourri par les principes de liberté et de doute inculqués par Galilée, Andréa n'hésite pas à s'exiler d'une Italie encore soumise à un pouvoir hostile à la science et aux nouvelles découvertes pour aller se consacrer à la recherche en Hollande. En fait, le dernier tableau du drame brechtien nous apprend que la véritable œuvre que Galilée laisse à la postérité, c'est moins le livre qu'il confie à Andréa, qu'Andréa lui-même, graine vivante et incarnation d'une nouvelle jeunesse qui garantit la perpétuation de la science et reprend le combat contre les forces récalcitrantes de l'obscurantisme. Ayant trompé la vigilance des garde-frontières, le jeune disciple devient lui-même éducateur du regard : « Il te faut apprendre à ouvrir les yeux, dit-il à l'un des enfants présents sur scène. Nous n'en savons pas assez, loin de là, Guiseppe. Nous n'en sommes vraiment qu'au commencement » (VG, T.15, 139)

15 Évoquer la question de la marchandisation du savoir, c'est aussi évoquer l'un des chefs d'accusation qui ont été retenus contre Socrate au cours de son procès. Aristophane, l'un des principaux détracteurs du philosophe, construit dans Les Nuées (représentées pour la première fois en -423 alors qu'Athènes était à l'apogée de sa puissance), toute son action comique autour de cette accusation à laquelle s'ajoutent les deux autres griefs : le rejet des divinités traditionnelles de la cité et la corruption des jeunes. De son vivant, Socrate est représenté dans cette comédie comme un sophiste qui enseigne « moyennant finances - à triompher dans un procès » en plaidant le juste ou l'injuste14. Le savoir dispensé dans le Réflectoire est tourné au ridicule ; outre la rhétorique, l'astronomie, la météorologie, la géographie, la géologie, etc., on s'y interroge aussi si les moustiques bourdonnent par la trompe ou par le derrière15. Lorsque Strepsiade propose à son fils Phidippide de devenir un disciple du maître sophiste, le fils, amoureux des chevaux et horrifié par l'air cadavérique des disciples socratiques, refuse en accusant Socrate de charlatanisme. La première apparition de Socrate sur scène fixe cette représentation du scientifique bizarre, perché dans la nacelle aérienne de la méchanè, en train d'aéroflâner et de considérer le soleil, parlant au paysan comme le ferait une divinité.

Je n'aurais effectivement jamais si précisément assimilé toutes les idées en l'air si je n'avais pu suspendre mon esprit, et ma pensée, la mélanger pour la rendre subtile, avec l'air, qui est de même nature...

16Si j 'étais resté sur terre pour considérer d'en bas ce qui est en haut, je n'aurais rien découvert : car il est vrai que la terre, avec force, attire à elle la sève de la pensée...

17C'est exactement ce qui se passe pour le cresson !16

18 L'intellectuel, tel qu'il apparaît dans cette représentation satirique, se détache de la terre pour se nourrir de l'air, favorisé par les Nuées, divinités aériennes personnelles qui « dispensent jugement, dialectique, intelligence, imagination, faconde, art de faire mouche et de séduire17 », alors que le paysan reste ancré dans le sol comme un cresson qui tire toute sa substance de la terre. Une séparation nette est alors établie entre l'intellectuel et l'homme ordinaire, mais cet ordre sera inversé à la fin de la comédie. En effet, lorsque Phidippide accepte enfin, à contrecœur, de suivre l'enseignement de Socrate, il parvient rapidement à maîtriser les techniques du raisonnement vicieux, mais au lieu d'utiliser cet art pour défendre les intérêts financiers de son père qui voulait se débarrasser de ses créanciers sans payer ses dettes, il se retourne contre son propre géniteur qu'il bastonne violemment avant de lui prouver qu'il a parfaitement le droit de le battre pour le corriger. L'enseignement de Socrate est alors perçu comme une malédiction puisque, non seulement il pousse la jeunesse à renier les divinités de la cité et ses valeurs ancestrales, mais il met en péril l'ordre social en entier. Criant vengeance, Strepsiade demande à son esclave de porter une pioche et une flamme, de grimper au-dessus du Réflectoire pour faire écrouler le lieu sur ses occupants et y allumer une immense flamme. C'est seulement à ce prix que la justice et l'ordre bafoués seront rétablis.

L'intellectuel et l'engagement

19 Cette représentation très satirique du Socrate sophiste qui corrompt les jeunes par son enseignement et qui renie les divinités de la cité a été contestée par Socrate lui-même dans l'Apologie. Dès le début de son plaidoyer, le philosophe évoque ce « faiseur de comédies » (AS, 87), meneur de la calomnie qui l'a représenté comme « un savant, un penseur qui s'intéresse aux choses qui se trouvent dans l'air, qui mène des recherches sur tout ce qui se trouve sous la terre et qui de l'argument le plus faible fait l'argument le plus fort » (AS, 87). Sans dénigrer ceux qui exercent la profession de transmettre aux gens un enseignement en exigeant de l'argent comme le font de célèbres sophistes tels Gorgias, Prodicos et Hippias (AS, 89), Socrate affirme ne posséder aucun savoir et, ne possédant aucun savoir, il ne peut avoir une école et des disciples ni transmettre ce qu'il ne possède pas. De ce postulat découle toute l'argumentation du philosophe qui rejette ainsi, d'un seul coup, l'accusation qui le désigne comme un maître sophiste et l'autre qui le rend responsable de corrompre les jeunes et de mener des recherches impies.

Je n'ai jamais été le maître de personne. Mais si quelqu'un a envie de m'écouter quand je parle et que j'accomplis la tâche qui est la mienne, qu'il soit jeune ou âgé, jamais je ne fais montre de réticence ; et, pas plus que je ne m'entretiens avec quelqu'un pour recevoir l'argent, je ne refuse de m'entretenir avec quelqu'un parce que je ne reçois pas d'argent. Non, je suis à la disposition du pauvre comme du riche, sans distinction. (AS, 113-4)

20 Tout ce que Socrate sait, c'est qu'il ne sait rien. Vivant dans la pauvreté, contrairement aux sophistes qui s'enrichissent de leur enseignement, et refusant de devenir homme public en prenant part à la politique, Socrate ne démissionne pas pour autant de sa fonction et refuse de se tenir tranquille, car ce serait désobéir au dieu qui l'a chargé de cette mission. Non seulement il n'exige aucune rémunération pour accomplir sa tâche, mais il néglige depuis des années ses affaires personnelles et l'administration de sa maison pour s'occuper du bonheur de ses concitoyens et pour s'entretenir tous les jours de la vertu.

21 S'il n'a aucun savoir à transmettre et s'il n'a, comme il le revendique lors de son procès, « jamais promis […] d'enseigner rien qui s'apprenne » (AS, 114), il revendique cependant, un rôle d'accoucheur des esprits qui milite pour la vertu et le bonheur de l'âme, soumettant ses concitoyens et tous ceux qu'ils rencontrent à examen. Le seul savoir valable existe à l'intérieur de chacun : il n'est donc pas question de l'enseigner, il s'agit, au contraire, de le révéler en suivant la méthode socratique du questionnement, de la réfutation (elenchos) et de la mise à l'épreuve de tous les discours pour amener l'interlocuteur à formuler lui-même la vérité qui a toujours été en lui. Là est le sens véritable de la philosophie : « je continuerai de philosopher, c'est-à-dire de vous adresser des recommandations et de faire la leçon à celui d'entre vous que, en toute occasion, je rencontrerai.» (AS, 108) Si Socrate se défend d'enseigner un quelconque savoir, il reconnaît cependant œuvrer pour le bien de la cité et pour la vertu qui est la source de toute richesse :

Ma seule affaire est d'aller et de venir pour vous persuader, jeunes et vieux, de n'avoir point pour votre corps et pour votre fortune de souci supérieur ou égal à celui que vous devez avoir concernant la façon de rendre votre âme la meilleure possible. (AS, 109)

22 Pour mener à bien cette tâche qui le définit, Socrate est prêt à tous les sacrifices : « tenez pour certain que je ne me comporterai pas autrement, dit-il au tribunal, dussé-je subir mille morts. » (AS, 109) Refusant la qualité d'enseignant qui transmet un savoir, Socrate revendique néanmoins une mission prophétique qui l'oblige à « faire la leçon » (AS, 108) à ses concitoyens pour les encourager à emprunter le chemin de la vertu. Niant tout intérêt pour les sciences physiques et pour les sciences de la parole (rhétorique, éloquence), il ne peut agir comme un magister qui dispense des connaissances à ses disciples. Il ne prétend pas être un abîme de science, mais il s'adjuge un rôle bien plus important puisqu'il se considère comme la conscience vivante de la cité.

23 Galilée se présente d'abord comme un chercheur et un mathématicien. Il est obligé d'enseigner pour gagner sa vie, mais il rejoint Socrate en admettant que son savoir est très lacunaire, tournant en dérision les savantissimes professeurs de l'université officielle qui prétendent détenir un savoir absolu :

J'enseigne, oui, j'enseigne, et quand puis-je apprendre ? Grand Dieu, je ne suis pas aussi savantissime que ces messieurs de la Faculté de Philosophie. Je suis bête, je ne comprends rien à rien. Je suis donc forcé de boucher les trous de mon savoir […] ma science a soif encore de savoir. (VG, T.1, 20)

24 Il ne se contente pas de ruminer les théories aristotéliciennes adoptées par l'Église et largement admises par la société savante de l'époque, il entreprend de vérifier les nouvelles théories de Copernic et de Tycho Brahe dans un contexte particulièrement hostile pour ce genre de recherches scientifiques18. Pour qu'un homme de science devienne un intellectuel, il ne suffit pas de braver le danger en s'opposant aux croyances du pouvoir dominant, il faut, de surcroît, que le scientifique accepte de quitter sa bulle de technicien du savoir pour engager un débat public. C'est dans ce sens que Pascal Ory définit l'intellectuel comme « un homme du culturel mis en situation d'homme du politique19». Outre sa qualité de chercheur scientifique et d'inventeur de nouvelles technologies, Galilée devient le défenseur d'une nouvelle vision du monde et d'une méthode empirique et rationaliste qui risque de provoquer un bouleversement culturel et social majeur. Galilée rejoint Socrate parce qu'il soumet la réalité et les croyances les plus établies au doute scientifique et au questionnement, mais aussi parce qu'il est conscient qu'il est chargé d'une mission, que ses découvertes doivent profiter à la société tout entière, particulièrement aux classes exploitées, sachant que ces découvertes ont des implications politiques majeures qui font peur aux classes dominantes.

25 Socrate et Galilée partagent cette même volonté de réveiller la conscience sociale en jouant le rôle d'initiateurs du changement. Tout intellectuel ne peut se réaliser que dans la transmission d'un message, d'un doute, d'une méthode scientifique ou d'une vision du monde. C'est ce devoir de transmettre qui fait de l'intellectuel un être menaçant qui tient un discours séduisant par sa nouveauté, par la force de conviction qui l'anime et par les perspectives insoupçonnées qu'il propose à la multitude : « ce que je sais, dit Galilée, je suis forcé de le dire à d'autres. Comme un amoureux, comme un ivrogne, comme un traître. C'est un vice absolu, et conduit au malheur » (VG, T.8, 85). Le partage de la connaissance et de la lumière est une condition de l'intellectuel authentique. Le pouvoir dominant perçoit tout rapport direct entre l'intellectuel et le peuple comme un rapport douteux et potentiellement dangereux pour son autorité d'où le besoin qu'il ressent de cerner l'intellectuel et de l'intégrer à ses structures institutionnelles.

L'intellectuel et la liberté

26 L'Église qui reprochait à Galilée d'avoir délaissé le latin pour rédiger ses traités dans « l'idiome des poissonnières et des marchands de laine » (VG, T.12, 113) avait forcé le scientifique à accepter un accord qui devait neutraliser le danger potentiel de ses découvertes. Galilée est contraint de désavouer les conclusions de ses recherches astronomiques qui mettaient en doute la parole de l'Église et son interprétation littérale de l'Écriture. Il est obligé de conformer toutes ses recherches à la doctrine officielle. Pour Galilée, cette contrainte signifiait la fin de la recherche scientifique, car le savoir ne peut prospérer sans la liberté et la recherche de la vérité ne peut aboutir si elle doit se soumettre à des a priori qui limitent son champ d'investigation. Le cardinal Bellarmin et le cardinal Barberini, futur Pape Urbain VIII, soutiennent que « la science est la fille légitime et bien-aimée de l'Église » (VG, T.7, 76) et, en inféodant de la sorte la science à l'Institution religieuse, ils ajoutent que la recherche scientifique reste garantie « conformément à la doctrine de l'Église qui dit que nous ne pouvons pas savoir, mais sommes libres de chercher.» (VG, T.7, 76)

27 En dissociant le savoir et la liberté, l'Église remet en cause la fonction même de l'intellectuel, car, à en croire Edward Said, « une vie d'intellectuel tourne fondamentalement autour du savoir et de la liberté20 », « la voix de l'intellectuel, ajoute-t-il, est solitaire, mais c'est bien à sa liberté qu'elle doit sa résonance21 ». Terrorisé par l'Inquisition, Galilée rétracte publiquement sa théorie du mouvement de la Terre. À moitié aveugle, il est assigné à résidence pour le restant de sa vie et le fruit de ses recherches est directement livré à un représentant de l'Inquisition. Pourtant, il trouve encore le moyen de transmettre son savoir à l'insu de ses geôliers. Trompant la vigilance du moine qui le surveille, il a fait une copie de son livre Les Discorsi qu'il remet ensuite à son disciple Andrea qui partait en Hollande, pays où les scientifiques avaient plus de liberté pour poursuivre leurs recherches et pour développer les nouvelles théories. Ce faisant, il remporte une dernière victoire sur l'oligarchie de l'Église et de la féodalité. S'il est vrai que Galilée, contrairement à Socrate, a facilement cédé devant la terreur de l'Église en acceptant de désavouer ses découvertes, il est vrai aussi, comme le comprend ensuite Andréa, qu'il n'a jamais déserté la scène du combat contre l'obscurantisme. Il a tout simplement changé de stratégie, car sa mort n'aurait rien ajouté à son combat : « A science nouvelle, nouvelle éthique » (VG, T.8, 130), dit-il en justifiant la nécessité, pour l'intellectuel, de s'écarter quelquefois des impératifs moraux pour résister à la répression idéologique et économique qui luttent pour le museler. Contrairement à Socrate qui accepte de mourir pour défendre ses principes et une certaine idée de justice, Galilée n'a pas tenu tête à l'Inquisition, car il savait que sa mort aurait été complètement vaine et n'aurait profité qu'au pouvoir dominant : « Devant les obstacles, il se pourrait que la ligne la plus courte entre deux points soit la courbe.33 » Le monde n'a pas besoin de héros, il a besoin, en revanche, de personnes pragmatiques capables de fourvoyer les ennemis pour faire avancer la science et la société avec. Cette nouvelle éthique convient pour faire face à une autorité répressive qui lutte pour sa survie et qui n'est pas encore prête à céder le flambeau à la nouvelle génération et aux nouvelles idées. C'est ainsi que l'image de Galilée, en tant qu'intellectuel engagé pour la liberté de la science, est réhabilitée aux yeux de ses disciples « j'aurais dû savoir, remarque Andréa, que vous vous retiriez simplement d'une rixe politique sans espoir, pour continuer à vous occuper des affaires véritables de la science.33»

28 Socrate et Galilée ont emprunté, en apparence, deux chemins différents, mais le but ultime était le même. La quête de la vertu et la recherche scientifique doivent viser le bien de l'homme et libérer le peuple des oligarchies féodales et financières qui le maintiennent, au nom de la religion et de la tradition, dans la misère et dans la dépendance. Une science qui profite exclusivement aux riches et qui ne rétablit pas l'homme dans sa dignité est une science stérile et meurtrière. Socrate dénonce l'ignorance de ceux qui prétendre détenir un savoir qu'ils n'ont pas en réalité et Galilée accuse la foi aveugle de maintenir le peuple dans le dénuement et la misère : « à cause de la foi, le combat de la ménagère romaine pour son lait sera encore et toujours perdu. » (VG, T.8, 133) Les deux intellectuels croient en la raison humaine et à sa capacité de vaincre toutes les réticences et les ultimes résistances de l'obscurantisme. Quand il s'adresse au tribunal, Socrate refuse de recourir à l'émotivité pour influencer ses juges et obtenir un verdict favorable. Il interpelle leur raison et leur capacité de distinguer le vrai du faux, le juste de l'injuste :

Citoyens, il ne me paraît pas qu'il soit juste d'adresser au juge des prières ni davantage d'arracher par ces prières un acquittement qui doit s'obtenir par l'exposé des faits et par la persuasion. (AS, 117).

29 Galilée, de même, a une haute idée de la raison humaine. Malgré les moqueries que ses découvertes suscitent parmi le peuple et le corps ecclésiastique, il garde la conviction que la raison finira par reprendre le dessus : « Je crois en l'homme et cela signifie que je crois en sa raison ! […] Oui, dit Galilée, je crois en la douce violence de la raison sur les hommes. À la longue, ils ne peuvent pas lui résister. » (VG, T.3, 37-38). Néanmoins, cette foi solide en la raison humaine ne sauve ni Socrate de la mort ni Galilée de l'emprisonnement à vie. Les deux intellectuels se sacrifient pour leur projet sociétal qui rencontre une résistance hostile à leurs époques respectives. Défendant des idées étrangères à leur environnement historique, ils sont en avance sur leur temps comme le dit Andrea à Galilée : « vous aviez des siècles d'avance sur nous » (VG, T.14, 130). C'est en ce sens qu'Edward Saïd évoque l'intellectuel comme un exilé qui ne peut pas se complaire dans la sécurité d'un chez-soi22, qui doit lutter jusqu'au dernier souffle pour la vérité et la justice.

30 En effet, Socrate et Galilée ne peuvent pas se contenter d'être des professeurs passifs de la vérité et de la vertu. Ils sont obligés de prendre des positions politiques pour la défense des opprimés et des laissés pour compte et pour la pérennité de leur projet philosophique et scientifique. L'intellectuel ne peut pas déserter la scène et ne peut se réconcilier avec le pouvoir en place sans trahir sa mission. Aussi, est-il condamné à entrer en conflit avec ce pouvoir qui le considère comme une brebis galeuse qui s'écarte sans cesse du troupeau, un perturbateur rebelle de l'ordre établi, une persona non grata qu'il faut neutraliser pour limiter la portée et la force de son discours aux connotations révolutionnaires.

L'intellectuel et l'homme de science face à des autorités traditionnelles récalcitrantes

31 Dans une cité qui connaît des moments difficiles de son histoire (défaite devant Sparte en -404 et fin de la guerre du Péloponnèse, la tyrannie des Trente 404-403), Socrate est rattrapé par la calomnie ancienne (Aristophane) et par la calomnie nouvelle. Athènes supportait de plus en plus mal cette voix qui dérange ses dirigeants et ses autres intellectuels :

Mélétos de concert avec Anytos et Lycons me sont tombés dessus, dit Socrate en rappelant les faits, Mélétos exprimant l'hostilité des poètes, Anytos celle des gens de métier, et Lycon celle des orateurs, c'est-à-dire des dirigeants politiques (AS, 96).

32 Avant de procéder à la réfutation systématique de tous les chefs d'accusation retenus contre lui, Socrate explique l'origine de l'hostilité conjuguée de ces différents corps sociaux, de cette cabale qui le prend pour cible. Selon lui, il faut chercher la cause de cette calomnie généralisée dans sa qualité même d'intellectuel engagé qui refuse toute compromission avec le vice et l'injustice : « je sais bien, dit-il au tribunal, que c'est en disant la vérité que je me fais des ennemis, preuve que j'ai raison, que là réside la calomnie dont je suis victime. » (AS, 96). Refusant de conforter l'assistance, Socrate devient une voix insupportable qu'il s'agit de discréditer, voire de faire taire définitivement. L'hostilité des ennemis est pour Socrate une confirmation de la justesse de son attitude et de l'efficacité de son approche.

33 Loin d'être intimidé par les accusations et les complots de ses adversaires, Socrate inverse la tendance en profitant de l'audience que lui garantit son procès pour mettre à nu les agissements de ses ennemis. En effet, l'enjeu principal de son plaidoyer est moins de prouver son innocence pour sauver sa vie, que d'assurer la victoire du bien sur le mal, quitte à se sacrifier pour y parvenir. Un homme qui vaut quelque chose, soutient Socrate en interrogeant l'un de ses accusateurs (Mélétos), ne pense pas en agissant à mettre dans la balance ses chances de vie et de mort, il « se demande seulement si l'action qu'il pose est juste ou injuste, s'il se conduit en homme de bien ou comme un méchant »(AS, 106). Socrate se considère comme un homme gouverné par des principes moraux supérieurs et motivé par la mission que le dieu lui-même lui a confiée, il reste donc complètement à l'abri des émotions qui nourrissent la peur de la plupart des hommes et justifient leur faiblesse23. S'adressant au jury, il affirme refuser tout acquittement qu'il obtiendrait au prix de la cessation de son activité philosophique, c'est-à-dire de la mise en examen permanente à laquelle il soumet les gens. Même lorsqu'il est condamné au premier vote à un léger écart de voix, il refuse de changer de stratégie ou de proposer des peines alternatives qui le sauveraient de la mise à mort. Bien au contraire, il adopte un discours plus ferme, refusant de dire au jury autre chose que la vérité à laquelle il croit :

Ce qui m'a perdu, ce n'est certainement pas mon incapacité à prononcer des discours, mais bien mon incapacité à faire montre d'audace et d'effronterie et à prononcer le genre de discours qui vous plaisent au plus haut point, en pleurant, en gémissant, en faisant et en disant beaucoup d'autres choses que j'estime être indigne de moi […] je préfère mourir après une telle défense que de vivre à pareil prix.(AS, 122).

34 Le cas de Galilée diffère légèrement à ce niveau. Il accepte en 1633 de se rétracter comme l'exige l'Église pour avoir la vie sauve. Cela veut-il dire pour autant qu'il a trahi ses principes. Ce Galilée n'a-t-il pas sacrifié le bonheur de sa fille Virginia en renvoyant son fiancé Ludovico qui le chantait et voulait l'empêcher de continuer ses recherches ? Ce Galilée qui est resté chez lui à Florence au lieu de fuir avec les autres malgré la peste qui s'est déclarée dans la ville, qui a risqué sa vie pour terminer ses observations astronomiques et qui a déjà auparavant bravé l'interdiction de l'Église, ce Galilée pouvait-il craindre les instruments de l'Inquisition alors qu'il avait lui aussi l'âge de Socrate (69 ans) ? L'échange avec Andréa dans le tableau 14 montre que Galilée s'est rétracté parce qu'il avait réellement peur de la douleur physique. Il ne prétend pas avoir l'âme héroïque. Certes, sa survie a donné au monde la possibilité d'avoir le précieux fruit de ses recherches sur la mécanique et sur les lois de la chute des corps (Les Discorsi) ; la science et l'art du doute qu'il a initiés se chargeront de remporter le combat contre l'obscurantisme, mais, en contrepartie, sa faiblesse a privé le monde d'un élan extraordinaire qui aurait changé le destin de la science et de l'humanité. Il a le sentiment d'avoir raté une occasion inestimable pour provoquer un grand ébranlement:

En tant qu'homme de science, j'avais une possibilité unique. De mon temps, l'astronomie atteignait les places publiques. Dans ces conditions tout à fait particulières, la fermeté d'un homme aurait pu provoquer de grands ébranlements. Si j'avais résisté, les physiciens auraient pu développer quelque chose comme le serment d'Hippocrate des médecins, la promesse d'utiliser leur science uniquement pour le bien de l'humanité !24

35 Ayant acquis depuis la conviction qu'il était plus fort que l'institution au moment même de sa rétractation, Galilée reconnaît qu'il a livré son savoir aux puissants et ses inventions aux commerçants sans se soucier de l'usage qu'ils en feront. « J'ai trahi ma profession, proclame-t-il. Un homme qui fait ce que j'ai fait ne peut être toléré dans les rangs de la science. » (VG, T.14, 134). Cet aveu sévère est le résultat d'un examen de conscience du savant, mais la sévérité de ce jugement est atténuée par l'attitude même de Galilée qui a encore trompé l'Église pour livrer au monde des études scientifiques qui remettent en question l'esprit mythologique qui fonde son pouvoir. En faisant son mea culpa dans le quatorzième tableau, Galilée reconnaît que l'intellectuel, en tant qu'être humain soumis à des pressions surhumaines, peut avoir des moments de faiblesse dans son parcours, mais qu'il finit toujours par retrouver la bonne voie où il se réconcilie avec sa conscience.

36 La situation de Galilée évoque surtout pour Brecht, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le cas des chercheurs allemands qui, sous le régime hitlérien, venaient de découvrir la fission de l'atome et le danger terrible qu'un tel savoir pouvait constituer s'il tombait entre les mains exclusives d'un pouvoir totalitaire. À travers le cas particulier de Galilée, c'est la question de la responsabilité éthique des hommes de science qui est posée. Dans le tableau 11, il affirme « j'ai écrit un livre sur la mécanique de l'univers, c'est tout. Ce qu'il en est fait ou ce qu'il n'en est pas fait, ne me regarde pas » (VG, T.11, 109). Mais, il reconnaît ensuite le danger d'une telle attitude puisqu'il admet au cours de son mea culpa, qu'un scientifique est pleinement responsable de son savoir. Tout savant doit veiller à ce que le fruit de ses recherches profite à l'humanité entière au lieu de devenir un moyen de répression supplémentaire entre les mains d'un pouvoir égoïste et violent qui profite des avancées de la science, mais refuse que cette même science remette en question son pouvoir tyrannique. La science doit rester au service de l'humanité tout entière, car, autrement, le divorce entre le savant et les hommes creusera un abîme si grand qu'au « cri de joie [du savant] devant quelque nouvelle conquête pourrait répondre un cri d'horreur universel. » (VG, T.14, 133).

37 « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » écrivait Rabelais dans son Pantagruel. En effet, l'impératif éthique qui doit constituer le garde-fou de toute recherche scientifique distingue un homme de science qui se consacre uniquement à la dimension technique de sa profession d'un intellectuel qui prend en compte les implications de sa recherche sur les hommes. C'est ce qui fait de Galilée un humaniste qui mène des recherches non pas pour la recherche elle-même, mais pour le bien-être de l'homme, le but étant de procurer « du savoir sur tout pour tous » (VG, 132), pour libérer la population de la misère et du « brouillard nacré de superstitions et de vieux dictons » (VG, 132) où la maintiennent les princes, les propriétaires terriens et le clergé. C'est ainsi que la science peut transcender le domaine de la pure technicité pour devenir un levier du développement humain et non un outil de répression. Tout savoir qui n'est pas accompagné d'une mise à niveau et d'une réhabilitation de l'humain est inutile, voire pernicieux. Si les paysans profitent des inventions de la science qui facilitent leurs tâches quotidiennes sans subir eux-mêmes une métamorphose mentale, alors la science n'a pas réussi sa mission principale, « s'ils ne se mettent pas en mouvement et n'apprennent pas à penser, les plus beaux systèmes d'irrigation ne leur serviront en rien. » (VG, T.8, 85).

38 C'est le potentiel révolutionnaire de cette conception du savoir qui fait peur au pouvoir et le pousse à réprimer les intellectuels qui, en favorisant la prise de conscience du peuple et en combattant l'ignorance, sapent les fondements de l'autorité établie et fragilisent sa puissance. En brisant définitivement la conception ptoléméenne du monde, Galilée ne déplace pas l'homme à la marge de l'univers comme le lui reproche le clergé, il le place, au contraire, au centre de la réflexion en privant le Saint-Siège et l'autorité féodale des supports essentiels qui fondent la légitimité de leur domination. La métaphore du boulanger utilisée par Galilée montre la force subversive de cette logique :

Ceux qui voient le pain sur leur table ne veulent pas savoir comme on l'a préparé, cette racaille préfère remercier Dieu que le boulanger. Mais ceux qui font le pain comprendront que rien ne bouge si on ne le fait pas bouger. » (VG, T.9, 98/99).

39 Cette nouvelle conception physique de l'univers et du mouvement (rien ne bouge de lui-même) a des implications sociales et politiques énormes. Elle inverse les rapports de force en désignant le peuple comme la force vive et le moteur de la société, là où l'autorité traditionnelle préfère se cramponner à ses explications métaphysiques pour continuer à manipuler la multitude et à profiter de sa sueur.

40 Si la noblesse condamne les travaux de Galilée et l'accuse de retourner les paysans contre elle, la bourgeoisie, classe montante représentée dans la pièce par l'industriel Vanni, encourage l'esprit de liberté et les inventions de l'homme de science et s'oppose à la logique répressive de l'Église. Vanni, dont Galilée a conçu la fonderie, déplore la rigidité de l'institution religieuse qui résiste à la marche du progrès, refusant notamment le développement des marchés financiers et des industries de masse (fonderies) qu'elle accuse d'immoralité, empêchant l'ouverture des écoles d'arts et métiers, interdisant aux médecins de disséquer des cadavres à des fins scientifiques et réprimant les chercheurs qui enseignent de nouvelles choses. La bourgeoisie industrielle et financière naissante se considère elle-même comme une victime du pouvoir traditionnel25 et se dit prête à soutenir l'action de Galilée : « souvenez-vous s'il vous plaît, dit Vanni à Galilée, que vous avez des amis dans toutes les branches du négoce. Vous avez derrière vous les villes de l'Italie du Nord » (VG, T.11, 108). Vanni propose même au chercheur de lui faciliter la fuite vers la république de Venise où l'influence du clergé est moins forte, mais Galilée, disant comme Socrate qu'il n'est pas fait pour l'exil, décline l'offre.

41 Il ressort de tout ceci que l'action de l'intellectuel produit à toute époque un double rapport d'attirance et de répulsion, mais face à ces deux rapports, l'intellectuel doit garder son autonomie et sa liberté d'esprit ; il doit rester en marge des luttes acharnées des forces en présence pour le pouvoir, car chacune de ces forces voudrait l'employer pour arriver à ses fins et consolider sa position sociale. La bourgeoisie ne supporte, en l'occurrence, l'intellectuel que dans la mesure où ses intérêts de classe l'exigent. Son soutien n'est donc pas indéfectible et gratuit puisqu'il est tributaire du contexte historique de la Renaissance où les intérêts de la bourgeoisie industrielle coïncident avec les revendications du chercheur.

42 Quand Edward Said écrit que « le véritable intellectuel est un être laïque26 », il entend justement que l'intellectuel universel doit garder son indépendance par rapport à toutes les institutions et à toutes les appartenances. Il doit rester dans sa condition solitaire d'outsider (celui qui reste en dehors), car cette condition est la seule garantie de la liberté qui est sa raison d'être et qui donne une résonance particulière à sa voix. Socrate et Galilée, en tant que représentants respectifs d'une naissance et d'une renaissance, incarnent cette figure sublime de l'intellectuel qui lutte pour le bien-être humain, réveille les consciences, brise les écrans, dessille les yeux, clame la vérité malgré les menaces et les tentatives de corruption du pouvoir. Exécuté, emprisonné, torturé ou bâillonné, l'intellectuel l'emporte toujours en définitive sur l'autorité répressive qui cherche à le faire taire pour la simple raison que l'intellectuel du calibre de Socrate et de Galilée est un immortel qui survit à ses oppresseurs dans sa pensée et dans ses actes.


SEMLALI Mohamed

Bibliographie

-ARISTOPHANE, Les Nuées, in Théâtre complet, la Pléiade, Gallimard, 1997.

-PLATON, Apologie de Socrate, éd. Garnier Flammarion, Paris, 1997, 107 [28e].

-BRECHT, Bertolt, La Vie de Galilée, éd. L'Arche, 1955,1990, T.14, 132.

-NIETZSCHE, Le Crépuscule des idoles, Traduction par Henri Albert. Mercure de France, 1908 (Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 12 [sur wikisource] – partie consacrée au « problème de Socrate ».

-ORY, Pascal (sous la dir.), Dernières Questions aux intellectuels, Olivier Orban, Paris, 1990.

-SAID, Edward W, Des intellectuels et du pouvoir, Seuil, 1996, Tarik éditions, 2014, Maroc.

-SARTRE, Paul, Plaidoyer pour les intellectuels, éd. Gallimard, 1972.

Notes

1 Sir Francis Bacon, Meditationes Sacrae (1597), XI, De haeresibus, in Exemplum Tractatus de Fontibus Juris and other latin pieces of Lord Bacon (tr. anglaise par James Glassford), Waugh et Innes, 1823, 191.

2 Platon, Apologie de Socrate, éd. Garnier Flammarion, Paris, 1997, 107 [28e] (Toutes les références ultérieures à cette œuvre utiliseront l'abréviation [AS] ).

3 BRECHT, Bertolt, La vie de Galilée, éd. L'Arche, 1955,1990, T.14, 132. (Toutes les références ultérieures à cette œuvre utiliseront l'abréviation [VG] ).

4 Edward W Said, Des intellectuels et du pouvoir, Seuil, 1996, Tarik éditions, 2014, Maroc, 85.

5 Des intellectuels et du pouvoir, op. cit., 103.

6 Ceci écarte, de fait, la figure de l'intellectuel organique de Gramsci qui est, contrairement à l'intellectuel traditionnel, lié soit à un groupe dominant, soit à un groupe qui cherche à le devenir, et qui œuvre pour asseoir et renforcer la domination du groupe qu'il représente.

7 Des intellectuels et du pouvoir, op. cit., 32.

8 Ibid, p.18.

9 Entretien avec Michel Foucault le 21 avril 1971 sur Radio Canada.

10 Édifice où s'assemblaient les prytanes, et qui servait à divers usages politiques et religieux (on y entretenait le foyer sacré, on y nourrissait les hôtes publics, les pensionnaires de l'État…). Socrate, au vu des services qu'il a rendus à la cité ne mérite pas une condamnation, mais une récompense.

11 Galilée : « Notre nouvel art du doute », La vie de Galilée, op. cit., p.132.

12 Galilée : « je mets ma lunette à disposition pour qu'on puisse s'en convaincre et on me cite Aristote. Cet homme ne disposait pas de lunette ! », La vie de Galilée, op. cit., p.53

13 Galilée – « la croyance en l'autorité d'Aristote est une chose, les faits qu'on peut toucher du doigt en sont une autre. » (VG, T.4, 52).

14 Strepsiade : « Ces gens-là enseignent - moyennant finances - à triompher dans un procès » cf. Aristophane, Les Nuées, in Théâtre complet, la Pléiade, Gallimard, 1997, p.175.

15 Aristophane, Les Nuées, op. cit., pp.177-178

16 Les Nuées, op. cit., p.184.

17 Ibid, p.189.

18 L'Inquisition, en l'an 1600, a brûlé vif Giordano Bruno, accusé d'hérésie pour avoir adopté la théorie héliocentriste de Copernic pour affirmer que l'univers est infini et plein de mondes comme le nôtre.

19 Pascal ORY (sous la dir.), Dernières Questions aux intellectuels, Olivier Orban, Paris, 1990, p. 24.

20 Des intellectuels et du pouvoir, op. cit., p.85.

21 Ibid, p.132.

22 Des intellectuels et du pouvoir, op. cit., p.85.

23 On connaît la lecture qui a été faite par Nietzsche à ce propos. Pour lui, le refus des instincts est moins le signe d'un retour à la vigueur qu'un signe de décadence, car dans la vie ascendante, le bonheur et l'instinct ne sont pas en opposition. Voir → « Le problème de Socrate », sentence 11, p.124 in Le Crépuscule des idoles, Traduction par Henri Albert. Mercure de France, 1908 (Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 12, Wikisource).

24 La Vie de Galilée, op. cit., T.14, p.133.

25 « Je suis à la merci d'hommes comme vous, Monsieur Galilée » dit Vanni (VG, T.11, 108)

26 Des intellectuels et du pouvoir, op. cit., p.152.

Mots-clés : intellectuel | Socrate | Galilée

Pour citer cet article :
SEMLALI, Mohamed, "Socrate et Galilée, deux figures de l’intellectuel authentique", in Représentations de l’intellectuel [isbn:9789920358729], pp.9-48


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