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L’intertextualité, mode d’expression d’un ethnographe engagé. Cas de Claude Lévi-Strauss

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AZEROUAL S. Abdellah
L’intertextualité, mode d’expression d’un ethnographe engagé. Cas de Claude Lévi-Strauss-

1 Le récit de voyage a pour particularité de laisser les portes grandes ouvertes à la diversité narrative. Dans son article «Odyssées», Jean-Luc Moreau nous donne à lire, avec une pointe d'amusement, l'énoncé suivant :

Ce voyage, vous pouvez le narrer en prose, en vers, voire en prose et en vers comme le fit en son temps notre bon La Fontaine […] Vous pouvez le raconter dans la langue de Vaugelas ou dans celle de San Antonio, sous forme de dialogue ou en bande dessinée, au passé simple, au passé composé ou au conditionnel ludique […] Selon que vous vous appelez Young ou Chateaubriand, vous vous contentez de jeter sur le papier de simples notes dans un style télégraphique ou au contraire, vous travaillez votre style, vous déployez vos ailes, vous pouvez voyager en zigzag dans votre mémoire, naviguer de souvenir en souvenir au gré de votre fantaisie, juxtaposer anecdotes et descriptions, et même vous passer de toute narration.1

2 Le récit du voyage adopte volontiers une esthétique de la variété. Quelques traits distinctifs du genre tendent à donner aux œuvres l'apparence d'une construction hasardeuse. Par exemple, le récit dans Tristes tropiques dégage deux caractéristiques fondamentales : au niveau macrostructural, l'œuvre est structurée en chapitres qui ne suivent pas apparemment une unité thématique. En plus, le récit est marqué par la présence massive de l'intertexte2. La dimension intertextuelle dans Tristes tropiques est non seulement clairement avouée, elle est revendiquée.

3 Alors, comment l'intertextualité peut-elle coexister avec la visée réaliste d'un récit de voyage ? Lévi-Strauss canalise l'intertextualité à travers des procédés qui la légitiment. En effet, le référent représenté met en scène des auteurs qui font place à des problématiques littéraires ou à des pensées philosophiques ou sociologiques.

L'intertextualité, un principe structurant le récit de voyage

4 Nombreux sont ceux qui considèrent le récit voyage comme l'expression d'un déplacement dans l'espace et le temps. Pour définir le voyage, Todorov utilise le mot « localisation »3 ; Hélène LEFEBRE le considère comme « rupture, départ d'un endroit donné vers un autre »4. Par ailleurs, comme le précise Martino, « voyager est un art »5qui « appelle le talent du conteur, les sortilèges de l'évocateur »6. Les ethnographes voyageurs devraient alors être des hommes de lettres, capables de produire un récit caractérisé par toute sa diversité et sa complexité. Dans ce sens, Jean ROUDAUT affirme que le voyageur « utilise toute sorte de discours, mêle aux leçons de géographie, d'histoire, d'ethnographie, de linguistique, de rêve (….), des légendes, des scènes romanesques »7.

5 Avant qu'il soit un ethnographe aventurier, le voyageur est d'abord une mémoire. L'intertextualité est le mode qui représente autrement la réalité des cultures visitées. À vrai dire, l'ethnographe se soustrait à la seule tâche d'observer et de décrire les sociétés primitives, pour s'inscrire dans cette poétique traditionnelle précisée par Roland Barthes :

Tout texte est un intertexte ; d'autres textes sont présents en lui, à des niveaux variables, sous des formes plus au moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues8.

6 L'intertextualité prend deux formes : ce que Michel Riffater appelle « l'intertextualité explicite » - la citation- qui s'oppose à l'intertextualité implicite kristevienne, notamment l'allusion. Ainsi l'écrivain voyageur se trouve impliqué dans les dichotomies esthétiques de simulation/ authenticité ; création/recréation.

7 L'iridescence intertextuelle et dialogique fait de Lévi-Strauss un intellectuel cosmographe. Dès la deuxième page, l'auteur cite Georges Dumas et son Traité de psychologie ; il cite également Marco Polo qui, jadis, a risqué sa vie pour apporter des terres lointaines, des Indes et des Amériques, non seulement des biens matériels comme faisaient les marchands d'autrefois, mais aussi des livres et des récits, des « épices morales dont notre société, dit l'auteur, éprouve un besoin plus aigu en se sentant sombrer dans l'ennui »9. À la page 58, la référence à Marx, à Freud et à Saussure est également intéressante. Lévi-Strauss développe toute une réflexion sur la différence entre les particularités individuelles et les attitudes sociales, sur le rationnel et l'irrationnel, l'intellectuel et l'affectif.

8 Le narrateur décrit l'ouverture sur les pensées et le dialogue avec ces auteurs comme une sorte de « révélation »10 qui lui a permis de vivre l'écriture en tant qu'aventure. Ce qui nous amène à dire que l'intertextualité fait de l'auteur un grand lecteur ‘averti'.

9 Dès lors, il s'agit de voir comment l'auteur introduit tout ce ‘savoir' dans son récit. Le texte de Lévi-Strauss use de la digression comme procédé qui permet d'insérer ce fond intertextuel dans la trame narrative en le détachant du récit qui relate l'expérience réelle du voyage au Brésil. En effet, la digression est une séquence discursive, narrative ou parfois même descriptive, isolée du reste du récit ethnographique. Le narrateur laisse parfois de côté le récit de son expérience réelle pour laisser la place à une méditation ou à une réflexion. Ainsi, dans le chapitre 35 de Tristes tropiques, on trouve une méditation sur la poésie brésilienne, à travers le poème intitulé : « Oraison du crapaud », tiré d' « un livre de colportage »11. De même la deuxième partie du chapitre 37 propose le plan d'une tragédie dont le titre est « l'Apothéose d'Auguste », et qui « se présente comme une nouvelle version de Cinna »12. Il en va de même pour le chapitre IX où le narrateur interrompt la description de Rio, annoncée par l'incipit, pour donner lieu à une double digression : la première, de nature narrative, glisse sans transition de la description de la ville moderne (Rio) au récit de l'histoire de Villegaignon telle que Jean de Léry l'a apportée dans son Bréviaire de l'ethnologue. La deuxième digression est temporelle puisqu'elle renvoie le lecteur à un temps révolu qui date de « trois cent soixante-dix-huit ans presque »13.

10 Par ailleurs, l'intertextualité semble également participer au désenchantement de l'ethnographe qui connaît déjà cet ailleurs à travers par le biais des narrations des autres voyageurs. Aussi, fait-il une distinction entre les vrais voyages et les faux, exprimant son regret de ne pas avoir vécu dans les siècles précédents avec les précurseurs pour partager avec eux les plaisirs des premières découvertes :

Je voudrais avoir vécu au temps des vrais voyages, quand s'offrait dans toute sa splendeur un spectacle non encore gâché, contaminé et maudit ; n'avoir pas franchi cette enceinte moi-même, mais comme Bernier, Tavernier, Manucci […]. Une fois entamé, le jeu de conjectures n'a plus de fin. Quand fallait-il voir l'Inde, à quelle époque l'étude des sauvages brésiliens pouvait-elle apporter la satisfaction la plus pure, les faire connaître sous la forme la moins altérée ? Eût-il valu arriver à Rio au XVIIIe siècle avec Bougainville, ou au XVIe avec Léry et Thevet ? Chaque lustre en arrière me permet de sauver une coutume, de gagner une fête, de partager une croyance particulière14.

11 En voulant produire un récit original, différent de tout ce qui a été écrit auparavant, Lévi-Strauss sent la nécessité de créer un récit vraisemblable, loin de l'exotisme et de l'extraordinaire, afin que son texte ne soit pas synonyme d'une écriture divertissante ou artificielle et par là même méprisable. Il compte faire de son récit le lieu d'une errance intellectuelle. On trouve toute sorte d'énoncés savants. Les savoirs évoqués étonnent par leur diversité et leur richesse ; l'auteur semble doté d'un savoir encyclopédique qui ne concerne pas uniquement son expérience d'ethnographe, mais aussi touche plus généralement au monde des écritures et des pensées, lui permettant d'errer dans les déserts de sa mémoire : « Était-ce donc cela le voyage ?Une exploration des déserts de ma mémoire, plutôt que de ceux qui m'entouraient ? »15

    Lévi- Strauss et la conception structurale de la culture

12 L'anthropologie française n'a pas été fortement influencée par son homologue américaine, cela n'empêche que certains chercheurs, comme Claude Lévi-Strauss, avaient pris connaissance des théories américaines, notamment celles relatives à la notion de la culture dans son acception générale. Il précise dans son article Race et culture que la culture peut être considérée comme un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l'art, la science, la religion. Tous ces systèmes visent à exprimer certains aspects de la réalité physique et de la réalité sociale, et plus encore, les relations que ces deux types de réalité maintiennent entre eux et que les systèmes symboliques eux-mêmes entretiennent les uns avec les autres16.

13 Le penseur français avait effectivement séjourné aux États-Unis pendant et après la Deuxième Guerre mondiale. Lors de cette période qui s'est étalée entre 1941 et 1947, il a beaucoup lu sur l'anthropologie américaine et il a été influencé, en particulier, par les idées de Boas et Benedict. Denys Cuche souligne que Lévi-Strauss a emprunté quatre idées essentielles à Ruth Benedict. Premièrement, il existe un certain modèle qui permet de définir les différentes cultures (pattern). Deuxièmement, il y a un nombre limité de cultures possibles. Troisièmement, d'un point de vue méthodologique, il est intéressant d'étudier les sociétés «primitives» pour dégager les combinaisons possibles entre les éléments culturels. Enfin, ces combinaisons peuvent être étudiées en elles-mêmes, indépendamment des individus appartenant au groupe pour qui elles demeurent inconscientes17. Ainsi l'influence de Benedict apparaît clairement dans Tristes tropiques, un livre écrit sous le signe du deuil :

L'ensemble des coutumes d'un peuple est toujours marqué par un style; elles forment des systèmes. Je suis persuadé que ces systèmes n'existent pas en nombre illimité, et que les sociétés humaines comme les individus— dans leurs jeux, leurs rêves ou leurs délires— ne créent jamais de façon absolue, mais se bornent à choisir certaines combinaisons dans un répertoire idéal qu'il serait possible de reconstituer. En faisant l'inventaire de toutes les coutumes observées, de toutes celles imaginées dans les mythes, celles aussi évoquées dans les jeux des enfants et des adultes, les rêves des individus sains ou malades et les conduites psychopathologiques, on parviendrait à dresser une sorte de tableau périodique comme celui des éléments chimiques, où toutes les coutumes réelles ou simplement possibles apparaîtraient groupées en familles, et où nous n'aurions plus qu'à reconnaître celles que les sociétés ont effectivement adoptées18.

14 Il ressort de cette affirmation que Lévi-Strauss s'est démarqué de l'anthropologie américaine en essayant de dégager les éléments culturels identiques à toutes les sociétés qui puisent d'une seule source, dite « Culture ». En d'autres termes, l'anthropologue français s'est fixé pour objectif de montrer l'invariabilité de ce concept en étudiant les variations culturelles propres à chaque société. C'est un projet ambitieux qui risque d'effacer ou de ne pas prendre en considération les spécificités culturelles de chaque société, étant donné que le pluralisme culturel est synonyme de différences qui empêchent toute tentative de mise en rapport ou de similitude. Du coup, il est important de mettre en lumière les conditions sociales et les références religieuses, psychologiques ou autres qui nous permettent de retrouver des identités culturelles spécifiques.

15 Ainsi, la culture ne pourrait avoir de sens qu'à l'intérieur d'un canevas social qui la structure. Si le contexte social change, alors on n'échappera pas à la nécessité de la réinterprétation de la culture en fonction du changement qui s'impose. On peut même oser dire que l'identité culturelle est « manipulée » par les habitudes sociales. Et lorsque les habitudes se transforment en traditions, celles-ci forment à leur tour un répertoire culturel. Peut-on dire alors que les phénomènes culturels changent, pour ne pas penser carrément à l'éphémère ? Ce qui nous intéresse le plus, ce n'est pas l'apparition ou la disparition d'une culture, mais plutôt le principe d'influence ou d'inter-influence entre le social et le culturel.

Claude Lévi-Strauss, un intellectuel engagé

16 La conscience malheureuse de Lévi-Strauss n'est pas un simple malaise individuel ressenti par l'auteur pendant et après son séjour au Brésil ; c'est un moment qui a marqué l'histoire de l'individu occidental. Il est donc important de situer Tristes Tropiques par rapport à ce contexte général.

17 Lévi-Strauss a vécu dans un moment crucial de l'histoire occidentale. Celle-ci était marquée par une crise des valeurs, qui a touché à la fois l'individu et la société. Qui dit valeurs, dit l'ensemble des normes et des règles qui régissent une société donnée. Les valeurs et la morale d'une société ne concernent pas uniquement le fonctionnement social ; elles constituent également un repère fondamental pour construire l'identité individuelle. Cette relation19 entre les valeurs collectives et les valeurs individuelles permet d'apporter à chaque individu quelques éléments de réponse aux pourquoi et au comment de sa vie.

18 La publication de Tristes tropiques en 1955 est un événement majeur dans l'histoire intellectuelle de l'après-guerre. En effet, la colonisation est une forme politique et économique de l'exploitation de l'Autre. Les deux guerres mondiales et la crise économique étaient des événements suffisants pour que les valeurs occidentales se dégradent petit à petit. L'homme occidental a rapidement constaté que la résolution des problèmes entre les nations ne dépend pas de la morale civilisée, mais de la volonté de puissance d'où le dépérissement des valeurs traditionnelles, la perte des fondements qui les légitiment. Ainsi, il est un double deuil opéré dans Tristes tropiques, celui du rapport de l'auteur au monde, y compris le monde de la pensée spéculative, et celui de son rapport à lui-même. Le titre du livre est révélateur de cette conscience de la finitude culturelle et existentielle. Le récit est placé sous le signe de la tristesse. Le début du livre est marqué par la dénonciation :

Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m'apprête à raconter mes expéditions. Mais que de temps pour m'y résoudre! […] j'ai souvent projeté d'entreprendre ce livre ; chaque fois, une sorte de honte et de dégoût m'en ont empêché. Eh quoi ? Faut-il narrer par le menu tant de détails insipides, d'événements insignifiants ? 20.

19 Le projet anthropologique de l'auteur est de réaliser cette transcendance vers l'Autre, car le « Moi » ne peut se saisir que dans le contact avec cette altérité différente. Vu les conditions historiques de la crise existentielle, la quête de l'Autre prend la forme d'une fuite vers un être possible vivant en équilibre avec soi-même dans l'expérience de la confrontation interculturelle. C'est ce qui explique l'intérêt que l'auteur a porté à l'anthropologie et à l'ethnologie au détriment de la philosophie spéculative:

je n'ai jamais eu l'ambition, dit-il à Didier Eribon, de donner des bases à la pensée philosophique. Il est vrai que, dans mon histoire personnelle, les raisons qui m'ont éloigné de la philosophie pour me conduire à l'ethnologie étaient précisément qu'il fallait, si on voulait comprendre l'homme, éviter de s'enfermer dans l'introspection, ou se contenter de considérer une seule société-la nôtre-, ou encore, survoler quelques siècles de l'histoire du monde occidental. Je voulais qu'on se penchât sur les expériences culturelles les plus différentes et les plus éloignées de la nôtre.21

20 C'est une tendance scientifique significative du rejet de la culture occidentale patriarcale et une quête de nouveaux modèles qui pourraient émerger suite à cette déconstruction. De là vient l'intérêt pressant de chercher des valeurs nouvelles dans les sociétés primitives. Les propos de Lévi-Strauss dans un entretien avec Didier Eribon sont significatifs dans ce sens :

D.E. : Que pensez-vous de cette phrase où il semble dire que pour vous l'ethnologie était un refuge ?

21C. L.-S. : Pour plusieurs ethnologues et pas seulement pour moi, la vocation fut peut-être, en effet, un refuge contre une civilisation, un siècle, où l'on ne se sent pas à l'aise.22

22 Il n'est pas étonnant que Lévi-Strauss ait accordé une importance particulière au structuralisme. L'avènement du structuralisme témoigne en partie de la conscience malheureuse des penseurs occidentaux. Le point de vue que le structuralisme adopte est fondé sur un souci du détail de la langue et une attention particulière aux nouages opérés par la syntaxe. Le cadre théorique et méthodologique dans lequel se meuvent les analyses structuralistes a pour corollaire l'occultation du cadre référentiel du discours ; par conséquent, le monde est réduit au silence, puisque l'analyse se limite principalement à l'ordre du scriptural. Ainsi, le structuralisme a servi de méthode de travail dans la démarche anthropologique de Lévi-Strauss, en privilégiant la structure sur le fait et les comportements sur les règles :

En vérité, précise-t-il dans Anthropologie structurale II, c'est la nature des faits que nous étudions qui nous incite à distinguer en eux ce qui relève de la structure et ce qui appartient à l'événement. […] Par contre, la diversité des sociétés humaines et leur nombre font qu'elles nous apparaissent étalées dans le présent […]. La structure est de l'ordre du fait ; elle est donnée dans l'observation de chaque société particulière23.

23 L'anthropologie structurale suppose, en effet, un observateur externe, un sujet susceptible de dire le monde, de le qualifier, de le soumettre à l'analyse en évitant dans la mesure du possible de le juger. L'approche historique que refuse Lévi-Strauss tend à la généralisation ; tout se passe comme si les événements s'auto-validaient d'eux-mêmes et s'enchaînaient les uns les autres selon une causalité qui vient remplacer toute spécificité ou individuation. L'approche historique fait abstraction des particularités et ne s'attache qu'aux grands événements. L'histoire est tout simplement la parole sans sujet, alors que l'anthropologie structurale est le lieu privilégié de cette position d'écoute des dires des mondes où le sujet est au cœur de l'événement, de sa structure interne.

24 La conscience malheureuse de Lévi-Strauss est due à son expérience vécue au Brésil. La découverte de l'autre monde est placée sous le signe du deuil mélancolique. À la page 36 de Tristes tropiques, l'ethnologue reproche aux autres récits de voyage leur « duperie » car

ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que vingt mille ans d'histoire sont joués. Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait24.

25 Le titre du premier chapitre du récit, « la fin des voyages » représente le projet anthropologique de l'auteur qui ne consiste pas en une quête d'un spectacle différent et neuf ; il ne s'agit même pas de raconter des choses qu'on n'a jamais vues et qui servent d'outils à une affabulation romanesque. Roger Mathe ne dit-il pas que « le sentiment exotique devient à ce moment recherche du merveilleux. Il se satisfait d'invraisemblable, d'irrationnel »25. La « fin des voyages » exprime la déchéance du voyageur et la décadence d'une littérature du voyage exotique. Le véritable responsable de cette déchéance est, selon l'auteur, la société occidentale,

une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraicheur des êtres sont viciés »26. Lévi-Strauss se voit alors victime d'une « double infirmité, tout ce que je perçois, dit-il, me blesse, et je me reproche sans relâche de ne pas regarder assez27.

26 La déception devient un état subjectivement vécu mais surtout esthétiquement indispensable à un projet d'écriture qui se veut unique en son genre. La vision nihiliste se traduit au début du récit par une écriture qui repose essentiellement sur la négation.

27 Il n'existe donc pas, dans la perspective de Lévi-Strauss, d'expérience exotique ; il y a même l'absence du divers par l'homogénéisation des cultures. À la page 93, l'auteur souligne que la pluralité culturelle n'est en fait qu'une illusion, puisque la culture devient un concept unitaire qui peut s'employer au singulier :

Il y eut un temps où le voyage confrontait le voyageur à des civilisations radicalement différentes de la sienne et qui s'imposaient d'abord par leur étrangeté. Voilà quelques siècles que ces occasions deviennent de plus en plus rares. Que ce soit dans l'Inde ou en Amérique, le voyageur moderne est moins surpris qu'il ne reconnaît. En choisissant des objectifs et des itinéraires, on se donne surtout la liberté de préférer telle date de pénétration, tel rythme d'envahissement de la civilisation mécanique à tels autres28.

28 Il est évident que la citation parle de la « mondialisation de la culture29 », c'est-à-dire que le produit culturel circule sur toute la planète vu les moyens modernes que propose la société mécanique aux voyageurs, vu aussi le nombre considérable des explorations menées par les voyageurs occidentaux ou autres. Le monde n'est plus enveloppé de mystère, il s'est transformé en un « village global »30. Le voyage de l'ethnographe a ainsi perdu l'un des éléments fondamentaux de la démarche de l'exploration, l'effet de surprise, l'étrangeté de l'altérité et l'expérience exotique. D'un autre côté, la globalisation de la culture, souligne Lévi-Strauss, est l'une des conséquences du développement industriel qui a donné naissance à des sociétés mécaniques. L'ambition de toute culture industrielle est de conquérir le maximum possible du territoire mondial afin de l'exploiter.

29 Lévi-Strauss élargit les horizons de son récit pour présenter le mieux possible un cadre nouveau de l'expérience de l'altérité. Cette prise de position ne contredit pas son projet d'écriture qui consiste à refuser toute une littérature de voyage basée essentiellement sur le spectacle du divers. Ce qui assure l'originalité de la pensée de l'auteur, c'est sa dénonciation du concept de l'exotisme. Le regard de l'auteur observe tout en gardant une distance qui lui permet, en tant qu'homme blanc, une remise en question de soi face au spectacle de la désolation. Cette remise en question peut aller jusqu'à la haine de soi. L'identité ici, comme le précise Robert Escarpit, « prend une forme supérieure que nous appelons conscience »31.

30 Être c'est écrire, telle est la conclusion générale qu'on pourrait tirer de cette analyse. Dans ce sens, Tristes tropiques est souvent perçue comme une œuvre autobiographique. Parlant toujours de lui, Lévi-Strauss a composé un récit à la première personne pour raconter sa vie en expliquant les traits naturels de son caractère en tant qu'être humain, sa méthode de travail en tant que chercheur ethnographe, ses lectures diversifiées en tant que lecteur. En fin de compte, l'autobiographie est un projet d'écriture, qui lui a permis d'expliquer sa vie ; non pas les événements qui se sont produits dans un ordre chronologique, mais la façon dont ils ont retenti sur son évolution, son caractère, sa vision du monde, ses goûts et ses choix. Lévi-Strauss est allé à la recherche d'une double réalité : la première est celle qu'il a vécue en tant qu'ethnologue au Brésil ; la seconde est celle d'un écrivain qui, parallèlement à sa première quête, part à la recherche d'une réalité qui se présentait dans les livres ; les livres, nous dit-on, sont le langage du monde, la représentation et la reconnaissance de la vie.


AZEROUAL S. Abdellah

Bibliographie

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Notes

1 MOREAU, Jean-Luc, «Odyssées», In Ecrire le Voyage, colloque organisé par le centre inter- universitaire d'études hongroises le 21, 22, 23 janvier 1993. Les actes ont été réunis par TVERDOTA Gyôrgy, Presse de la Sorbonne – Nouvelle, 1994. p. 39.

2 La notion d'intertextualité, créée dans les années soixante, désigne la manière dont le texte se construit en intégrant ou en transformant d'autres textes.

3 TODOROV, Tzvetan, « les récits de voyage et le colonialisme » in Le Débat, N° 18, janvier, 1982, p. 97.

4 LEFEBRE, Hélène, Le Voyage, Coll. Receuil thématique, éd. Bordas, Paris, 1985, p. 5.

5 MARTINO, Pierre, in L'Orient dans la littérature française au XVIIe et au XVIIIe siècle, éd. Slakhine Reprints, Gnève, 1970, p. 76.

6 MADELENAT, Daniel, article « Voyage» in Dictionnaire de langue française (S.Z.), éd. Bordas, Paris 1994, p. 2669.

7 ROUDAUT, Jean, article « Récit de voyage » in Dictionnaire des genres et notions littéraires, éd. Encyclopaedia Universalis et Albin Michel, Paris, 1997, p. 590.

8 BARTHES, Roland, articles « Texte (théorie de) » in Encyclopoedia Universalis, éd. France S.A. Paris, 1990, p. 1015.

9 LEVI-STRAUSS, Claude, op. cit., p. 37.

10 Ibidem.

11 Ibid., pp. 434-435.

12 Ibid., de la page 452 à la fin du chapitre 37, intitulé « Le retour ».

13 Ibid., p. 87.

14 Ibid., pp. 42/43.

15 Ibid., p. 452.

16 LÉVI-STRAUSS, Claude «Race et culture», Revue internationale des sciences sociales, nº4, 1971.

17 DENYS, Cuche, La notion de culture dans les sciences sociales, Éditions La Découverte, Paris, 2004, p. 27.

18 LÉVI-STRAUSS, Claude, Tristes tropiques, éd. Librairie Platon, coll. Terre Humaine/ Poche, p. 205.

19 C'est un schéma traditionnel qui a longtemps géré les sociétés traditionnelles et conservatrices. Par exemple dans la société musulmane, les relations, les valeurs morales ou religieuses et les valeurs individuelles sont organiquement liées. Elles tendent même à se confondre. D'où parfois cette tendance à l'extrémisme soit religieux ou anti- religieux.

20 Tristes tropiques, op. cit., p. 9.

21 LÉVI-STRAUSS, Claude, ERIBON Didier, De près et de loin, suivi de « deux ans après », Éditions Odile Jacob, Paris1988, p. 106.

22 Ibid., pp. 98/99.

23 LÉVI-STRAUSS, Claude, Anthropologie structurale deux, Librairie PLON, 1973, p. 28.

24 Tristes tropiques, op. cit., p. 36.

25 MATHE, Roger, L'Exotisme, Ed. Bordas. 1e édition, Paris, 1972. Pour la deuxième édition, Paris, 1985, p.23.

26 Tristes tropiques, op. cit., 36.

27 Ibid., p.43.

28 Ibid., pp.93-94.

29 WARNIER Jean-Pierre, La mondialisation de la culture, Ed., La Découverte, Paris, 2007, p. 5.

30 Ibid., p.5.

31 ESCARPIT, R., Théorie générale de l'information et de a communication, Hachette, 1976, p. 111.

Mots-clés : engagement | intertextualité | ethnographe | Claude Lévi-Strauss

Pour citer cet article :
AZEROUAL, S. Abdellah, "L’intertextualité, mode d’expression d’un ethnographe engagé. Cas de Claude Lévi-Strauss", in Représentations de l’intellectuel [isbn:9789920358729], pp.117-138


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