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Représentations de l’intellectuel | L’intellectuel dans la pensée d’Edward Saïd 

L’intellectuel dans la pensée d’Edward Saïd

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EL BOUAZZAOUI Mohamed
L’intellectuel dans la pensée d’Edward Saïd-

1 Définir le mot « intellectuel » est indéniablement une tâche ardue. Même si son apparition remonte, à proprement parler, à l'affaire Dreyfus, il renvoie à une catégorie sociale qualifiée d'humaniste au XVIe siècle et de philosophe au XVIIIe siècle. L'intellectuel est un être distingué par sa posture : fort d'une certaine autorité, il remet en question le bien fondé des systèmes de valeurs dominants et propose d'autres valeurs en les créditant auprès du public. En effet, depuis le XIXe siècle, la notion d'intellectuel revêt une importance capitale dans la société occidentale. Des écrivains consacrés ont jugé urgent d'intervenir dans l'espace public afin d'exercer une influence sur la vie politique et sociale de leur société. Il s'agissait de défendre les valeurs de la justice et de la démocratie. Suite à l'affaire Dreyfus, l'intellectuel se déprend de sa solitude créatrice pour s'intéresser, à ses risques et périls, aux questions impérieuses qui se posent à la société. De ce fait, il s'attelle à une responsabilité supplémentaire, lui qui, en réalité, n'est pas un homme engagé à l'égard d'une formation politique, d'une idéologie bien déterminée, mais plutôt un être incertain, sceptique et douteux dans sa manière de penser et de juger. Le cas de Zola est certainement très illustrateur de l'intervention d'un écrivain dans les affaires de la société. J'accuse est un manifeste qui a ouvert la voie à l'intellectuel et a propulsé sur la scène publique la figure de l'écrivain- intellectuel.

2 Edward Saïd est l'un des auteurs-penseurs qui ont marqué les temps modernes. Ses écrits ont eu une influence considérable sur le monde des idées. Son œuvre est interrogée partout dans le monde par des publics variés. Ils y trouvent des préoccupations académiques diverses. C'est pourquoi son œuvre a amplement impacté les multiples débats sur l'Histoire, la politique, l'anthropologie, la géographie, les médias, la responsabilité de l'intellectuel, l'immigration, l'art, l'exil et la diversité culturelle et religieuse. Cette pluridisciplinarité a fait de lui un penseur universel et un exemple de l'intellectuel critique refusant l'enfermement dans une seule spécialité et contrant avec force le pouvoir sous toutes ses formes. Fervent militant palestinien, il a mené une critique virulente à l'endroit de l'impérialisme en général et du sionisme en particulier. Son combat se réclame d'une éthique férue d'humanisme et soucieuse de la responsabilité de l'intellectuel. Responsabilité qu'il s'efforce de définir en se basant sur ce que d'autres penseurs et philosophes ont proposé comme thèses éminemment différentes, mais complémentaires. Son travail consiste à proposer sa propre représentation de l'intellectuel à partir d'un héritage philosophique institué par des penseurs occidentaux, déracinés, comme lui, de leur territoire d'origine et propulsés dans un monde en mal de repères.

3 Comment Edward Saïd se représente-t-il la figure de l'intellectuel ? Quelles sont ses responsabilités ?

4 Cet article s'assigne comme objectif d'interroger la pensée d'Edward Saïd afin d'analyser quelques aspects liés à la représentation de l'intellectuel et à son engagement.

I-Représentations de l'intellectuel chez Edward Saïd

5 En 1992, Saïd prononce une série de conférences, diffusées par la radio BBC. Lesquelles portent exclusivement sur le rôle de l'intellectuel. Elles sont publiées dans un livre qui a fait date : Representations of the Intellectual. Ce livre aux allures encyclopédiques rend compte de l'approche de Saïd quant à dresser le portrait de l'intellectuel. En effet, tantôt il nous livre quelques modèles de l'intellectuel actif puisés dans le champ littéraire et l'imaginaire qui s'y rattache, tantôt il nous livre un essai théorique à travers lequel il traite des conditions requises que l'intellectuel se doit de remplir pour s'acquitter activement de ses responsabilités. Dans ce sens, il passe en revue un certain nombre d'intellectuels (Julien Benda, Gramsci) qui ont déterminé les contours du profil de l'intellectuel. Par ailleurs, nombre de références sont faites, entre autres, à Socrate, à Voltaire, à Franz Fanon. De ce fait, le travail de Saïd est un mélange heureux de critique littéraire, d'approches sociologique et philosophique. Pour définir l'intellectuel, Edward Saïd s'en tient à deux images de l'intellectuel en apparence contradictoires, celles proposées par Julien Benda et par le penseur marxiste Gramsci.

6 Le premier, à travers son livre La trahison des clercs, désidéalise le statut de l'intellectuel en considérant que celui-ci fait partie d'une catégorie sociale déterminée à défendre les valeurs de la justice et de droit. Il donne, entre autres, l'exemple de Socrate, de Spinoza, de Voltaire et de Renan. Ce sont des penseurs qui excellent dans les arts, les sciences et les méditations métaphysiques, mus par l'unique plaisir de comprendre le monde, sans aucune velléité matérialiste. Il en va notamment de Fénelon et de Massillon qui ont critiqué les guerres menées par Louis XIV, de Renan qui a fermement condamné les actes de violence commandités par Napoléon et de Nietzsche qui s'est opposé à la barbarie allemande sur le territoire français. Si Saïd fait référence à Benda, c'est certainement pour donner une assise philosophique solide à sa propre représentation de l'intellectuel. Dans la lignée de Benda, Saïd exhorte l'intellectuel à élever sa voix en faveur de la liberté de l'Homme, du savoir et de la justice sociale. Force est de souligner que le vrai reproche qu'adresse Benda à l'intellectuel, c'est sa trahison. Celle-ci signifie ses concessions faites en matière de son pouvoir éthique, son manque de sacrifice et son silence connivent face à la réalité corrompue. En tant que détracteur du communisme, Benda accuse les intellectuels d'avoir perdu leur sens d'objectivité et de neutralité, de s'immiscer dans des affaires qui les déshonorent à la longue :

D'une manière générale, je tiens pour traîtres à leur fonction de clerc tous les savants qui se mettent, en tant que savants, au service d'un parti politique (Georges Claude, Alexis Carrel pour ne nommer que ceux d'un bord) et viennent affirmer à des foules que leurs passions partisanes sont justifiées par la science, alors qu'ils savent fort bien qu'elles ne le sont qu'à condition d'outrageusement la simplifier, quand ce n'est pas de nettement la violer. Je ne dis rien des acclamations frénétiques qu'ils s'attirent à coup sûr desdites foules (j'y comprends les salons les plus élégants) en leur tenant un tel langage. Il est des gloires qui déshonorent à force d'être faciles. (Benda 2003 :66).

7 Les propos de Benda ont des accointances avec ce que Saïd exige de l'intellectuel en termes de sacrifices afin de défendre la liberté de l'Homme et de son savoir. Comme Benda, Saïd rejette systématiquement l'intellectuel qui compose avec le pouvoir, non sans résignation et mollesse. Autrement dit, n'est pas point intellectuel celui qui se laisse manipuler par les hautes sphères du pouvoir et qui finit par se dissoudre dans la masse obnubilée par l'idéologie dominante.

8 La deuxième image de l'intellectuel retenue par Edward Saïd est celle développée par Gramsci 1(GRAMSCI 1953). Ce dernier propose deux catégories de l'intellectuel : l'intellectuel traditionnel et l'intellectuel organique. Le premier n'opère pas de changement social, mais s'acquitte de manière figée et répétitive de son travail, comme c'est le cas des instituteurs, des administrateurs et des hommes religieux. Cette limite ne les exclut pas, selon Gramsci, du rang des intellectuels car toutes les personnes sont intellectuelles, mais elles ne jouent pas à proprement parler le rôle de l'intellectuel. Le deuxième est un intellectuel organique qui participe activement à transformer la société et à la guider à partir de sa position sociale. Il en va des différents professionnels, vecteurs d'une nouvelle culture et d'un militantisme orientés vers le changement des opinions et l'élargissement des marchés. Ce sont en gros des intellectuels appartenant à des catégories sociales déterminées et affiliés à des institutions économiques dont ils défendent les intérêts et légitiment aussi bien le pouvoir que les mécanismes de censure. Saïd voit dans l'intellectuel gramscien un modèle plus réaliste que celui proposé par Benda. Or, Saïd semble opérer un dépassement de ces deux positions épistémologiques et propose son propre modèle de l'intellectuel. Pour lui, celui-ci s'acquitte d'une mission, s'affirme dans ses positions et les communique sans détour. En outre, il échappe à toute forme d'assujettissement émanant des institutions. Possédant un haut sens critique, il est un intellectuel actif à l'instar de celui qui est imaginé par Gramsci. En revanche, il s'en distingue dans la mesure où il ne corrèle son sort ni à celui d'une couche sociale, ni à celui d'un parti politique ou autre institution. Il prête son attention au sort de toute la communauté en faisant montre d'une conscience aiguë de la liberté.

9 Aussi est-il idéaliste comme l'intellectuel Bendien en ce sens qu'il est un fervent défenseur de l'éthique. Or, l'intellectuel selon Saïd doit s'abstenir de réclamer une quelconque distinction ou un quelconque privilège par rapport aux autres, en arguant de sa mission. Son rôle principal est de soulever des questions de fond et de les traiter sans complaisance ni blandice en vue de contrer la doxa. Mieux, ce qui distingue l'intellectuel aux yeux de Saïd, c'est la liberté intérieure dont il jouit inconditionnellement. Cette liberté lui permet d'élaborer une conscience éthique délestée des pressions matérielles, idéologiques, religieuses, communautaires… etc. Par ailleurs, l'intellectuel ne cherche pas à susciter des crises, ne s'emmure pas dans le silence face aux exactions et aux violations des droits de l'Homme, ne change pas sa position au gré des conjonctures et ne s'éloigne pas des problématiques politiques. En effet, selon Saïd, il incombe à l'intellectuel de poser les vraies questions susceptibles d'apporter des solutions pratiques. Il n'est pas, pour ce faire, obligé d'être responsable au sein d'une institution culturelle ou médiatique. L'important c'est qu'il soit créatif là où il est, même s'il se situe loin du centre. De même, il doit exprimer sans ambages son refus au lieu de se contenter d'un refus passif. Certes, l'intellectuel vit le dilemme de se situer du côté de son identité et des traditions dominantes ou de les battre en brèche au profit de la vérité objective. Dans ce sens, Saïd estime que l'allégeance aux traditions, à la doxa, relève en soi du mépris, constitue un écueil épistémologique de taille attendu qu'elle hypothèque le sens critique chez l'intellectuel :

L'intellectuel, au sens où je l'entends, n'est ni un pacificateur ni un bâtisseur de consensus, mais quelqu'un qui engage et qui risque tout son être sur la base d'un sens constamment critique, quelqu'un qui refuse quel qu'en soit le prix les formules faciles, les idées toutes faites, les confirmations complaisantes des propos et des actions des gens de pouvoir et autres esprits conventionnels. Non pas seulement qui, passivement, les refuse, mais qui, activement, s'engage à le dire en public. (...) Le choix majeur auquel l'intellectuel est confronté est le suivant : soit s'allier à la stabilité des vainqueurs et des dominateurs, soit – et c'est le chemin le plus difficile – considérer cette stabilité comme alarmante, une situation qui menace les faibles et les perdants de totale extinction, et prendre en compte l'expérience de leur subordination ainsi que le souvenir des voix et personnes oubliées. (Saïd 1996 : 112).

10 C'est dire que l'intellectuel est amené à être un franc-tireur face au pouvoir et un amateur face à la professionnalisation. Conscience et voix de la société, l'intellectuel assume la responsabilité morale et jouit du droit collectif d'intervenir publiquement dans les affaires de la société, dans son destin et dans la configuration des actions menées par les dirigeants politiques. Dans cette perspective, il est important de rappeler que Saïd a repris un autre aspect important du concept moderne de l'intellectuel, à savoir la question de la représentativité. Si le noyau d'une vie intellectuelle active consiste à servir la conscience collective, l'intellectuel s'exprime pour représenter quelque chose ou quelqu'un. Cela dit, le rôle de l'intellectuel n'est pas de renoncer à la politique de « représenter », mais s'en prendre à ceux qui dé-chargent cette fonction, la réduisent au détriment des marginaux. Cela implique un véritable combat contre la fausse représentativité des discours qui servent à légitimer l'exclusion systématique des autres. Aussi n'est-ce pas la représentativité qui est ciblée, mais les détours qu'elle prend afin de répondre favorablement aux attentes d'une partie déterminée. Saïd n'invite pas les intellectuels à se désister de parler au nom des autres, mais, à contrario, il les convie à le faire uniquement en faveur de ceux qui, habituellement, sont maintenus dans l'oubli et l'anonymat.

11 Contrairement à Michel Foucault, Saïd pense que l'intellectuel moderne a l'obligation morale de s'exprimer en vue de représenter les subalternes (Saïd 1996 : 117). Si, pour Foucault, la crise du savoir rationnel et objectif a fait de la représentativité un exercice de pouvoir et des intellectuels ses propres instruments, pour Saïd la crise de ce savoir et sa complicité avec la domination exercée sur les peuples et les cultures sont autant de faits qui obligent l'intellectuel à agir comme conscience et voix de son temps. En réalité, le dilemme central dans la pensée de Saïd n'est pas de défendre le rôle de l'intellectuel comme conscience appelée à représenter, mais examiner les critères que celui-ci doit élire et assumer dans l'exercice de ce rôle. Le monde, selon lui, a vu disparaître le consensus sur ce qui est accepté par la réalité objective étant donné que les êtres humains construisent leurs propres vérités (Saïd 1996 : 98). Par conséquent, l'essence est de discerner comment fonctionne la conscience aux prises avec la connaissance quand le savoir est le reflet d'un pouvoir qui prétend se légitimer par le biais d'une pseudo objectivité.

12 La position de Saïd, reconnaissant la complicité du savoir et du pouvoir, établit que l'intellectuel est tenu d'être un esprit vigilant à la fois face aux discours et aux justifications du pouvoir et vis-vis de son propre travail d'intellectuel. Sa tâche sociale est à inscrire dans un cadre universel, nourri de principes éthiques. Lesquels lui servent de boussole dans son travail. Saïd revient aux développements de Foucault au sujet de l'occidentalisme universaliste pour y puiser ce qui touche à l'éthique politique, rappelant en cela les principes et les valeurs ébauchés par l'humanisme révolutionnaire de la première phase de la modernité.

II-De l'engagement à l'humanisme

13 Parmi les causes que l'auteur a défendues avec engagement et détermination intellectuelle est sans doute la cause palestinienne. Fort de ses relations avec les milieux académiques et universitaires américains, il a montré non sans rhétorique les dessous de la cause et déployé des arguments on ne peut plus solides en vue de mettre en avant la souffrance incommensurable du peuple palestinien en butte à l'exil et à la déportation loin de leur territoire. Cette situation est imputable, selon Saïd, à l'hégémonie exercée par un peuple sur un autre désarmé, profitant de la connivence avec des forces impérialistes expansionnistes. Le mouvement sioniste n'est qu'une forme odieuse de l'impérialisme européen classique qui substitue un peuple à un autre au nom d'une mission civilisatrice et modernisatrice des pays sous-développés. En partant de cette situation, Saïd en vient à la conviction que l'argumentation est la voie royale du dialogue serein entre les peuples. En effet, il a pu concilier deux impératifs et les inscrire dans une relation d'équilibre et de parallélisme. D'une part, il est humaniste dans le sens où il s'est intéressé à des sujets et à des problèmes complexes comme la colonisation, la souveraineté nationale, l'absence de développement et la pauvreté dues essentiellement au rapport déséquilibré avec les pays colonisateurs. C'est notamment à travers ses deux livres L'orientalisme et Critique et impérialisme qu'il dénonce la colonisation et l'impérialisme, générateurs de relations cruelles entre les êtres humains.

14 C'est dans Culture et impérialisme que Saïd a posé les bases théoriques d'une véritable pensée dans le domaine des sciences humaines et sociales. Le point de départ est sa tentative d'appréhender, d'une part, les rapports secrets et larvés entre le pouvoir et l'autorité et d'autre part d'interroger ces rapports, inscrits dans la culture, l'Histoire, la société et la littérature(le roman notamment).

15 Bien que sa pensée fasse de lui un intellectuel de portée universelle, il demeure attaché à son pays, la Palestine. Son humanisme s'entrechevêtre avec sa citoyenneté via laquelle il a servi la cause des siens. Cause qu'il a fait connaître en proposant des solutions prometteuses et applicables, loin des alternatives palestiniennes jugées trop limitées et inefficientes face à l'occupant. Par exemple, après avoir compris que le processus de paix était fragilisé par de nouvelles implantations israéliennes sur le territoire palestinien, il propose une solution créative. Laquelle consiste à maintenir un état à double communauté, pourvu que les Palestiniens imposent l'équation démographique à l'occupant et défendent l'idée d'un seul pays, la Palestine historique, où Juifs et Arabes cohabiteraient en paix.

16 L'engagement de Saïd vis-à-vis de la cause palestinienne n'a pas démérité en dépit de l'indifférence totale de l'Occident, responsable du conflit palestino-israélien. Il explique dans Réflexions sur l'exil et autres essais (Saïd 2008) que son engagement ne lui apporte que mépris et rejet. Les libéraux accordent une importance accrue aux conflits déchirant la Bosnie, la Tchétchénie, la Somalie, le Rwanda, l'Afrique du Sud et aux questions des droits de l'Homme dans les quatre coins du monde. En revanche, ils restent silencieux quand il s'agit du sort de la Palestine. Nous pouvons distinguer deux étapes majeures dans l'engagement intellectuel de Saïd en faveur de son pays :

17 - Durant la période allant de 1967 jusqu'au début des négociations de paix en 1991. Lors de cette période, il mène de front ses recherches en matière de critique intellectuelle et littéraire et ses prises de position concernant la Palestine. En effet, il publie son livre l'Orientalisme (1978) et Critique et impérialisme (1993), considéré comme prolongement du premier livre. Même si ces deux productions ont des dimensions critique et littéraire, il n'en reste pas moins que la Palestine y occupe une place non négligeable. Dans la préface de la traduction de Critique et impérialisme, il explique au lecteur arabe que bien que la Palestine ne soit pas citée de manière récurrente, elle permet de réfléchir aux relations complexes entre la culture et l'impérialisme. Par ailleurs, il a écrit une série de livres portant sur la Palestine. Par exemple, La question de Palestine (Saïd 2010) s'assignait comme objectif de sensibiliser la société américaine à l'Histoire de son pays. Dans ce sens, il dresse un aperçu historique du conflit entre les vrais habitants de la Palestine et les sionistes. Il a démasqué les intentions louches de l'occupant, dénoncé ses tractations et s'est farouchement opposé à toute issue en porte-à- faux avec le droit des Palestiniens. Sur un autre front, Saïd a multiplié conférences et sorties médiatiques en vue de prouver la légitimité du combat mené par les Palestiniens et surtout pour corriger certaines idées erronées véhiculées par les sionistes. Outre ses écrits, il devient membre élu de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) au sein de laquelle il a joué un rôle fédérateur pour atténuer les incompatibilités des visions des autres membres. Contrant le recours à l'affrontement armé compte tenu de ses éventuelles conséquences fâcheuses, il propose la solution de deux états indépendants sur le même territoire. Chose qui représente, dans une large mesure, une reconnaissance de l'État d'Israël. Le Conseil national palestinien a adopté cette idée lors de sa réunion du 15/11/1985, mais cela n'a pas empêché certains membres du conseil de critiquer les idées de cohabitation proposées par Saïd. Ce dernier, à son tour, adresse une critique virulente et éclairée à la pensée qui préside aux choix politiques palestiniens. Dans cet ordre d'idée, il soumet le discours politique palestinien à une profonde analyse et parvient en conséquence à mettre en évidence l'autoritarisme de ce discours, ses paradoxes et surtout son inadéquation avec la réalité historique. En effet, il cesse de siéger au conseil dès lors que l'autorité palestinienne hésite à s'inscrire dans un processus de paix juste et global. Ce faisant, Edward Saïd fait montre d'harmonie, condition requise qui doit marquer les rapports de l'intellectuel avec ses principes. Aussi l'intellectuel n'épouse-t-il pas la posture de l'homme politique qui est prompt à faire des concessions ou à se livrer à des machinations. L'intellectuel ne dispose pas de marge de manœuvre pour s'adonner à des tractations. La culture ne réserve pas de place à ce mot, on ne peut y parler de tractation culturelle. C'est dire que l'intellectuel croit à des valeurs absolues et indivisibles. Il est le porte-étendard de la justice et du droit.

18 - La période allant de 1991 jusqu'à sa mort, est marquée par son opposition à l'accord d'Oslo (13/09/1993) et à tous les accords qui s'en sont suivis. De même, il s'est montré très critique à l'égard de l'autorité palestinienne et de ses prestations. Pour lui, cet accord de paix est une catastrophe : il révèle la résignation de la partie palestinienne, voire un stigmate pour le président Arafat et son entourage. Le 21 mai 1995, il donne une conférence à l'Université de Colombie, à New York, dans laquelle il rend compte des difficultés sur lesquelles achoppe le peuple palestinien devant la recrudescence de la barbarie israélienne. Aussi met-il à nu les mensonges des médias occidentaux, notamment américains, déterminés à donner une image esthétisée à outrance, montrant les Palestiniens vivre dans de meilleures conditions suite à la ratification de l'accord de paix. Saïd ne fait pas foi au processus de paix tant que les gouvernements israéliens qui se sont succédé privilégient l'approche sioniste et considèrent les négociations avec les Palestiniens comme une simple pratique formelle.

19 Outre cet intérêt de premier ordre porté à la cause palestinienne, Edward Saïd embrasse d'autres questions plus étendues et plus universelles. Il s'agit, entre autres, de l'humanisme. Certes, Edward Saïd s'est érigé en figure intellectuelle, très sensible et préoccupée par ce qui se passe dans son pays d'origine, la Palestine. Toutefois, il serait réducteur de limiter sa pensée à son engagement en faveur de la cause palestinienne. Car Saïd demeure aussi l'exemple de l'intellectuel engagé, avec lucidité, dans des luttes qui concernent l'humanité tout entière, abstraction faite des frontières physiques ou culturelles. En effet, sa pensée s'inscrit en porte-à- faux de l'impérialisme. Dans ce sens, rappelons que son livre phare L'orientalisme comprend des thèses constituant une forme de contre- pouvoir. Nourri d'une culture très large, Saïd y fait la radioscopie de l'Occident et de son ethnocentrisme. Pour ce fait, il mène de plus près une analyse de discours à travers laquelle il démontre que l'Orient, tel qu' il est représenté dans la littérature et les arts occidentaux, est systématiquement réduit à des clichés non exempts de fantasme :

L'Orient a presque été une invention de l'Europe, depuis l'Antiquité lieu de fantaisie, plein d'êtres exotiques, de souvenirs et de paysages obsédants, d'expériences extraordinaires. (Saïd 2005 : 13).

20 Si Saïd mène une réflexion très pointilleuse sur l'orientalisme en tant que discours, c'est pour en dénicher le caractère fasciste. Dans la lignée de Michel Foucault, Saïd considère le discours comme une forme de pouvoir. D'où la nécessité pour lui d'interroger les possibles relations entre la représentation et le pouvoir. Selon Jean-Marc Moura, « l'ouvrage d'Edward Saïd, L'Orientalisme'', a donné l'exemple d'un type d'étude où les textes philosophiques, littéraires, ethnographiques occidentaux sont analysés comme les signes d'un discours politique sur les ailleurs de l'Europe » (Moura 1999 : 60). L'orient que décrit Saïd dans son livre est créé par les conquérants, les administrateurs, les académiciens, les voyageurs, les artistes, les écrivains et poètes britanniques et français. Lesquels considèrent l'Orient comme la forme la plus élevée, voire la plus inaccessible, de ce romantisme que les Européens cherchent sans relâche. En outre, le regard occidental porté sur l'Orient a toujours été marqué de prétentions, de supériorité et de pouvoir. De ce fait, l'orientalisme, à quelques exceptions près, n'a pas contribué ni à la compréhension ni au progrès des peuples arabes, islamiques, hindous …etc. Tout ce qu'il a fait, c'est surtout un travail de classification en catégories intellectuelles et essences immuables destinées à faciliter la sujétion de tout ce qui relève de l'Orient, jugé faible et impuissant, au civilisateur européen :

L'orientalisme est mieux saisi comme un ensemble de contraintes et de limites de la pensée que comme une doctrine positive. Si l'essence de l'orientalisme est l'indéracinable distinction faite entre la supériorité occidentale et l'infériorité orientale, nous devons nous préparer à noter comment, dans son développement et son histoire ultérieurs, l'orientalisme a approfondi et même renforcé cette distinction. (Saïd 2005a : 13).

21 Partant de ce constat, Saïd bat en brèche la notion de « choc des civilisations ». Celle-ci est vue par Saïd comme une réduction crue dans la mesure où elle est une simplification de la réalité commise par le monde universitaire nord-américain. Cette simplification sert les intérêts et les enjeux des États-Unis, la consacre comme hyperpuissance après les événements du 11 septembre. En revanche, la notion de choc, largement médiatisée suite aux dits événements, ne transmet pas la vérité à propos des civilisations et des cultures qui confluent et se nourrissent les unes des autres. Grâce à sa culture polymorphe, bâtie sur une excellente connaissance de la littérature et de l'historiographie anglaise et française, sur une parfaite maîtrise des clés de la domination occidentale sur le monde arabo-musulman, il a pu exposer de manière rigoureuse les mécanismes de la fabrication de l'Autre utilisés depuis le moyen-âge jusqu'à l'avènement du projet orientaliste :

Bien des clichés sur la sensualité, la fainéantise, le fatalisme, la cruauté, l'avilissement, et aussi la splendeur, des Arabes et des musulmans que l'on trouve en littérature, de John Buchan à V. S. Naipaul, font partie des préjugés sous-jacents qui imprègnent le champ voisin de l'orientalisme universitaire. (Saïd 2005a : 372).

22 L'orientalisme est pour Saïd l'incarnation de l'hégémonie des idées européennes sur l'Orient sous-développé. De ce fait, ces idées annulent la possibilité de l'existence d'un intellectuel ou d'un penseur indépendant et sceptique à même d'avoir des points de vue différents de ceux promus par les idéologies occidentales. Le sens critique dont jouit Saïd en tant qu'intellectuel lui a permis, à coup sûr, de saisir que l'orientalisme n'est pas une innocente branche du savoir qui étudie la civilisation et les coutumes des peuples orientaux, mais un système dédié à la connaissance de l'Orient que l'Occident cherche à dominer à partir d'un point de vue idéologique, politique, sociologique et militaire. Aussi l'orientalisme est-il un ensemble d'institutions ( faites de professeurs, d'érudits et d'experts en matière d'Orient), de préjugés ( despotisme, sensualité, splendeur, cruautés orientales), d'idées ( philosophies et sagesses orientales adaptées à l'usage européen local) et de pratiques bureaucratiques ( registres, hiérarchies, ordres). Par le biais de ces institutions, l'Occident produit des déclarations générales à propos de l'Orient, bien resserrées dans un cadre officiel, cherchant par-là à asseoir une implacable domination.

23 Outre le regard si critique porté sans complaisance sur l'impérialisme et ses enjeux larvés, Edward Saïd soumet à l'analyse la question de la culture. En effet, dans Culture et impérialisme (Saïd 2000), il s'attelle à la démystification de l'Occident usant de tous les moyens en vue de comprendre l'Autre. Pour ce faire, il établit nombre de connexions entre l'esprit de la littérature anglaise et l'impérialisme. C'est dire que les textes littéraires anglais, notamment le roman, ont puissamment participé à la légitimation de l'entreprise impériale. Par ailleurs, Saïd prend la défense des intellectuels relevant de la périphérie, ceux qu'on qualifie d'indigènes, et estime qu'ils sont en mesure d'apporter leur contribution à la pensée universelle, à enrichir l'expérience humaine sans verser dans des prétentions impérialistes. C'est dire qu'au lieu de cette culture consubstantiellement liée à l'impérialisme, il y a, selon Saïd, la perspective d'ébrécher les frontières séparant les imaginaires et conséquemment celle de donner lieu à des rapports hybrides, condition sine qua non d'une éventuelle praxis interculturelle. Laquelle semble nécessaire à l'idée d'humanisme que Saïd n'a de cesse de défendre. Son humanisme laisse entrevoir la figure d'un intellectuel prêt à déjouer les mécanismes du pouvoir, quelque soient sa nature et sa provenance et engagé à contrer les identités aveugles qui frappent d'ostracisme toutes les autres identités, notamment celles situées dans la périphérie. En effet, dans Humanisme et démocratie, (Saïd 2005b), dernier ouvrage de l'auteur, réunissant cinq essais d'une densité remarquable, Saïd confirme sa posture d'intellectuel universel, de critique culturel et politique. La préoccupation centrale du livre est sans doute le rôle et la fonction de l'humaniste.

24 Contrairement à Foucault et à Lyotard dont la pensée s'articule autour de l'antihumanisme et la mort du sujet, Saïd s'efforce de revitaliser l'humanisme. Bien qu'il ait contribué à l'introduction de la philosophie française contemporaine, y compris celle des auteurs cités, dans le monde universitaire du Royaume- Uni, Saïd défend le maintien de certains idéaux humanistes comme fer de lance dans la lutte contre l'aliénation et l'exclusion. En revanche, conformément aux théories postmodernes, il rejette l'humanisme conservateur, élitiste, ethnocentriste et adepte des canons occidentaux. Car cet humanisme, développé dans de hautes sphères académiques, hypothèque l'idée du multiculturalisme aussi bien de la société américaine que des autres sociétés. L'humanisme que Saïd développe se veut libre des contraintes académiques. Aussi le renouveau de l'humanisme consiste-t-il à encourager le dialogue entre les traditions de manière à ce que l'être comprenne que l'identité est une confluence de plusieurs autres identités et cultures. Le cas de l'influence arabe sur le moyen-âge européen est à cet égard un exemple éloquent. Au sujet des États-Unis, Saïd fait le constat que le multiculturalisme promu n'est qu'un trompe-œil du moment que des minorités y sont encore écrasées par l'hégémonie culturelle que le pouvoir met en place pour exclure tous ceux qui ne se conforment pas aux canons établis par un certain humanisme simpliste et castrateur. Car ce dernier est, toute proportion gardée, une oligarchie spoliatrice des particularités de l'Autre, de ses spécificités et de son imaginaire, et ce à grand renfort de clichés et de préjugés. Saïd souligne dans ce sens qu' « il existe d'« autres » traditions et, donc, d'autres humanités : celles-ci certainement peuvent être prises en compte d'une manière ou d'une autre et être incluses de façon à tempérer le caractère central, non approfondi, de ce qui, de fait, est un montage consistant à assembler tout ce qui compose ce « notre ». (Saïd 2005b :24-25).

25 L'exclusion d'usage dans la société américaine s'étend au-delà des frontières dans la mesure où les autres pays sont traités avec discrimination et sont placés sous le joug de la domination culturelle des États-Unis. L'humanisme engagé que propose Saïd revisite même la notion de l'Histoire. Laquelle doit être comprise comme l'action de tous les hommes, sans déterminismes religieux, ni contingences économiques et culturelles. Cela revient à dire que l'humaniste Saidien est appelé à faire preuve d'attention face aux phénomènes de l'exclusion résultant de la religion, du nationalisme et des structures sociales et symboliques. Ainsi, l'humanisme de Saïd s'oppose aux idéologies qui avancent la fin de l'Histoire, à la vision manichéiste faisant prévaloir l'idée du choc des civilisations. Si frontières culturelles il y a, elles ne sont pas toujours source de tension, mais peuvent constituer la plate-forme du dialogue.

26 En définitive, Edward Saïd, nonobstant son statut d'exilé2, a toujours rempli la fonction de l'intellectuel avisé et éclairé. Pour lui, être intellectuel, c'est endosser une lourde responsabilité, c'est choisir le rôle du franc-tireur capable de s'opposer au pouvoir et à la doxa. Son combat prend appui sur un réel travail de déconstruction des discours dominants ; travail réalisé avec conscience aiguë, sans complaisance, ni laxisme et servilité. De plus, son engagement en faveur de la Palestine n'a jamais démérité. En effet, il a fait montre de discernement et de liberté au niveau de ses positions très franches contre les formes de domination que subissent les Palestiniens. Son militantisme transcende la cause de son peuple pour s'élargir à toutes les causes défendues par des peuples écrasés par la férule de l'Occident. Au final, c'est un penseur qui invite les intellectuels à revitaliser l'humanisme et à en faire le dernier rempart contre la barbarie et la cruauté stigmatisant les temps modernes. Certes, la pensée de Saïd regorge de références à la pensée occidentale, mais il serait judicieux de questionner l'héritage arabo-musulman qui nourrit ses réflexions et surtout de voir dans quelle mesure sa pensée autour du rôle de l'intellectuel trouve des échos dans l'espace public arabe.


EL BOUAZZAOUI Mohamed

Bibliographie

-Benda, Julien, La Trahison des clercs, Les Cahiers rouges, Grasset, 2003.

-Gramsci, Antonio, Lettres de la prison. Éd. Sociales, 1953.

-Moura, Marc, Littératures francophones et théorie postcoloniale, PUF, Paris, 1999.

-PIOTTE Jean-Marc, La pensée politique de Gramsci, les Éditions Parti Pris /Ottawa, 1970.

-Saïd, Edward W., Des intellectuels et du pouvoir, Seuil, Paris, 1996.

-Saïd, Edward W., Culture et impérialisme, Les éditions Fayard, Paris, 2000.

Saïd, Edward W., Humanisme et démocratie, Les éditions Fayard, Paris, 2005b.

-Saïd, Edward W., L'orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, Editions du Seuil, 2005a.

-Saïd, Edward W., Réflexions sur l'exil et autres essais, Actes Sud, Paris, 2008.

-Saïd, Edward W., La Question de Palestine, Actes Sud/ Sindbad, 2010.

-Zecchini, Laetitia « Je suis le multiple »: Exil historique et métaphorique dans la pensée d'Edward Saïd, In Tumultes, No. 35, (Edward Saïd théoricien critique), Paris, novembre 2010.

Notes

1 Pour avoir d'amples détails sur la pensée politique d'Antoine Gramsci, nous renvoyons le lecteur au livre de Jean-Marc PIOTTE intitulé La pensée politique de Gramsci, les Éditions Parti Pris /Ottawa. 1970.

2 Laetitia Zecchini écrit ceci à propos d'Edward Saïd et de l'exil : « L'exil n'est jamais « coupure chirurgicale » mais condition relationnelle par excellence. Celle-ci articule la tension dialectique entre la proximité et la distance, l'intérieur et l'extérieur, le retrait et l'engagement, la mémoire et l'oubli, le scepticisme et l'humanisme, la reconnaissance et l'étrangeté, la terre quittée, la terre d'adoption et la terre rêvée, le détour de l'histoire et le retour opéré ou appelé par l'écriture, la perte du lieu et la réconciliation indéfiniment différée avec celui-ci. Or, c'est bien cet entre-deux de l'exilé, à la fois proche et lointain, autre mais en relation, qui pour Saïd est à cultiver », Voir Laetitia Zecchini « Je suis le multiple »: Exil historique et métaphorique dans la pensée d'Edward Saïd, in Tumultes, No. 35, (Edward Saïd théoricien critique,novembre 2010), pp : 50-51.

Mots-clés : intellectuel | Edward Saïd

Pour citer cet article :
EL BOUAZZAOUI, Mohamed, "L’intellectuel dans la pensée d’Edward Saïd", in Représentations de l’intellectuel [isbn:9789920358729], pp.139-164


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