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Représentations de l’intellectuel | Représentation de l’intellectuel dans Une Enquête Au Pays de Driss Chraïbi 

Représentation de l’intellectuel dans Une Enquête Au Pays de Driss Chraïbi

ZAHIR Mohamed
Représentation de l’intellectuel dans Une Enquête Au Pays de Driss Chraïbi-ZAHIR Mohamed

1 De prime abord, il convient de préciser qu'on ne peut pas proposer une réflexion sur la représentation de l'intellectuel dans le texte romanesque de Chraïbi sans situer ce dernier, lui-même intellectuel précurseur et qui plus est dérangeant, dans un champ intellectuel maghrébin hypersensible et conflictuel. Avant même les indépendances, les sphères de l'intelligentsia maghrébine ont été, sans cesse travaillées, et ce depuis le choc colonial, par la tension que crée la double relation à l'Autre et à la Tradition. À un moment historique où les fondements sociaux et culturels du Maroc précolonial et où les hiérarchies horizontales et verticales qui lui sont inhérentes sont mises en cause, avaient point à l'horizon des tentions entre des stratégies intellectuelles de rupture et de continuité avec un passé dont la pesanteur et la lourdeur sémantiques provoquent des refoulements collectifs et des fantasmes politico-religieux.

2 Rappelons succinctement l'un des moments les plus caractéristiques de l'itinéraire erratique de cet écrivain est révélateur de la dimension engagée, pionnière et programmatique de son œuvre, il s'agit bien entendu de 1954. Ainsi, avant même l'indépendance du Maroc, Driss Chraïbi a été très impliqué dans l'arène idéologique et politique nationale. En effet, la publication du Passé Simple (Chraïbi, 1954), précurseur du roman moderne au Maroc, va susciter, aussitôt, une levée de boucliers contre cet écrivain considéré comme hérétique et comme fils ingrat de la société marocaine1. Chraïbi, en s'attaquant aux structures patriarcales et aux mentalités autoritaristes qu'elles impliquent, a voulu en tant qu'intellectuel engagé, déflorer un tabou social en secouant les équilibres institutionnels sur lesquels s'édifie la société marocaine, profondément imprégnée, dans tous les aspects de ses sphères publique et privée, d'Islam. Ce roman subversif publié dans un contexte historique de décolonisation va heurter de plein fouet un horizon d'attente alors dominé par ce qu'Arkoun a appelé une idéologie de combat et de ces avatars d'obédiences nationalistes et salafistes :

[…] Le nombre d'écrivains d'expression française aurait sûrement été plus grand et la créativité littéraire et intellectuelle plus foisonnante si le complexe de « trahison » vis-à-vis de la langue et de l'identité nationales n'avait été vite intériorisé par tous les citoyens. (Arkoun, 1996: p.100)

3 Ayant la conviction que la fonction essentielle d'un intellectuel est d'abord et aussi, par essence, de choquer, de scandaliser, de secouer le confort conformiste des uns et des autres, se situant à l'opposé de toute velléité d'embrigadement politique et refusant tout diktat idéologique, Driss Chraïbi incarne le modèle de l'intellectuel intervenant dont la responsabilité éthico-sociale s'inscrit dans une praxis qui récuse tout unanimisme bêtifiant. L'intellectuel n'est-il pas comme nous le dit Sartre (Sartre, 1970 : p12), et comme Zola l'a fait avant lui, pendant l'affaire Dreyfus et Voltaire pour l'affaire Calas, cet être « qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » ?

4 Sans verser dans ce que Paul Nizan a appelé le nouveau mythe de la cléricature (Nizan, 1936, p3) et loin de nous toute conception prométhéenne de l'intellectuel, nous devrions reconnaître que l'écrivain maghrébin a pourtant incarné la conscience critique et malheureuse de nos sociétés désagrégées et ébranlées par le choc de la modernité. Ce corpus littéraire est, en effet, le produit historique des conditions objectives qui ont présidé à la transition du Maghreb précolonial dominé par une culture théocentrique et des valeurs féodales et patriarcales, à une société moderne plus institutionnalisée, plus fonctionnalisée et où l'esprit traditionaliste reste toujours recroquevillé et tapi dans l'ombre. Ainsi, la violence et le déchirement vont irrémédiablement marquer la naissance traumatique de cette littérature qui dit le malaise d'une société restée médiévale dans son essence et que heurte de plein fouet le choc de la modernité. L'écrivain maghrébin organiquement enraciné dans sa société, né de son peuple et engendré par lui est chargé d'exprimer son esprit objectif et de dire ses désarrois sémantiques. Il est inconcevable pour un écrivain maghrébin de rester confiné dans sa tour d'ivoire car ce serait un acte de démission qui aurait comme corollaire de désamorcer cette littérature qui outre ses aspects artistiques et esthétiques, a véhiculé un projet culturel et sociétal et partant, elle s'inscrit bel et bien dans le processus historique concret. J .P Sartre précise à cet égard : « Produit de sociétés déchirées, l'intellectuel témoigne d'elles parce qu'il a intériorisé leur déchirure. C'est donc un produit historique » (Sartre 1972, P41)

5 Il va sans dire que la transformation de la société reste tributaire d'une critique de ses structures de pensées, de démontage systématique des mécanismes intellectuels qui entretiennent et reproduisent l'arriération en les objectivant, en les externalisant, en créant une distance entre le sujet et sa société. C'est en ce sens qu'on pourrait comprendre le fait que Chraïbi a toujours refusé que son écriture se plie aux commandes idéologiques ou soit réduite à une simple caisse de résonance, à un discours apologétique qui lui est extrinsèque. C'est justement pour cette raison qu'il va s'attirer les foudres des forces de l'orthodoxie nationaliste et religieuse qui vont le couvrir d'opprobre et procéder à son lynchage médiatique sur l'autel de la sacro-sainte cause nationale. Face à la véhémence du discours alibi d'une idéologie nationaliste prégnante en cette époque charnière de l'histoire contemporaine du Maroc, Chraïbi va subir la violence symbolique des forces traditionalistes. Il a fallu attendre le début des années soixante et l'arrivée d'une nouvelle génération de jeunes écrivains et poètes marocains exprimant une nouvelle tendance idéologique et une sensibilité esthétique, subversive et iconoclaste pour voir Driss Chraïbi réhabilité et revalorisé en tant que précurseur. C'est donc le mouvement Souffles, en effet, qui va lever l'anathème et saluer le caractère avant-gardiste et novateur de l'écriture chraïbienne :

Bien vite, une certaine presse s'empare de l'affaire. Longtemps, on ne paria que de gratuité, de littérature de commande, d'un parti-pris de ridiculiser et d'abâtardir les réalités marocaines. Et cela était compréhensible, car ce livre paraissait à une époque où tout le peuple était plongé dans la lutte de libération. Mohammed V était en exil et le Maroc avait besoin de toutes ses énergies pour lutter, pour retrouver sa personnalité, son épanouissement. On ne pouvait donc voir que d'un mauvais œil quiconque dénigrait nos traditions, notre milieu. On ne pouvait que l'accuser de “faire le jeu des colonialistes.“ On en était là lorsque, comme s'il voulait donner raison à ses détracteurs, Driss Chraïbi publia dans le journal (réactionnaire) “Demain“ un article où il disait, entre autres, une phrase qui, à l'époque, fut à l'origine du scandale : “...le colonialisme européen était nécessaire et salutaire au monde musulman.“ C'est alors que “Démocratie“ se fit la tribune du débat qui devait jeter le discrédit sur l'œuvre chraïbienne et faire de Driss Chraïbi ce paria que tout le monde insulte d'une façon expéditive en le traitant de renégat, de traître même2.

6 Après un long exil, loin des repères affectifs et psychosociaux qui ont marqué son enfance et modelé son être profond, Chraïbi retourne au pays au début des années quatre-vingt. Cette décennie constitue un tournant dans sa carrière littéraire laquelle sera placée désormais sous le signe d'un nouveau projet littéraire, un nouvel élan d'inspiration qui va une autre fois consacrer le caractère pionnier de l'écriture romanesque chraïbienne qui prendra une tonalité épique et historique avec la trilogie romanesque inaugurée par Une Enquête Au Pays (Chraïbi, 1981), La Mère du Printemps (Chraïbi, 1982) et Naissance à L'Aube (Chraïbi, 1986). Dans un entretien avec M. Loakira dans la revue Al Asas, Chraïbi précise : « Venant maintenant au bout de la trajectoire soit de mon destin, soit de ma carrière littéraire, La Mère du Printemps est une épopée ; c'est le précurseur du roman épique » (Al Asas, 1985 :p41).

7 Cette trilogie est donc le début d'un nouveau cycle romanesque qui propose une fresque historique de la genèse de la personnalité culturelle marocaine. Cette nouvelle composition va consacrer une écriture où les strates temporelles se télescopent se situant parfois hors de toute chronologie, à hauteur de l'épopée et du mythe. Dans l'entretien avec Loakira, Chraïbi précise qu'il s'agit bien d'une descente en soi même, aux profondeurs de son être individuel et collectif. C'est un autre moment signifiant de cette carrière littéraire foisonnante à savoir la décennie des années 80 qui a vu l'éclosion d'un nouveau projet littéraire sous forme d'une trilogie romanesque, sous une nouvelle conjoncture historique et socioculturelle. La fin du XXe siècle est marquée par le processus puissant de mondialisation culturelle qui s'impose aux différentes cultures nationales provoquant une réaction de retour aux racines et créant des besoins de ressourcement identitaire, nourris par le désespoir, les frustrations et le malaise social et culturel. En effet, l'essoufflement des croyances modernes, la crise du mythe du progrès/développement, la dissipation de l'euphorie développementiste qui a tant animé les intellectuels du Tiers-monde après les indépendances, expliquent ce désenchantement et cette dépression de certaines valeurs qui ont été considérées jusqu'au là comme universelles avivant, par ce fait même, les réponses d'identité et d'authenticité. Pourtant, la globalisation économique, la généralisation des industries culturelles tendent à faire de la modernité occidentale et de ses attributs un universalisme destiné à se propager dans toute la planète. Ce contexte historique est caractérisé par le retour du mythe, la revalorisation du culturel érigée en modèle explicatif. Dans une prise de conscience des diversités culturelles et face au nivellement uniformisateur et appauvrissant de la culture moderne et universelle, l'auteur affirme puissamment son choix des originalités historiques et géographiques qui représentent le principe de la diversité pittoresque face à l'humanisme réducteur. Le romancier réveille, donc, en nous les échos du vieux fond, il déclenche les réminiscences d'une nostalgie perdue par personnages interposés. Ces derniers vivants dans un état de nature sont réfractaires à la civilisation corrompue avec son cortège de vice en l'occurrence l'arbitraire de la raison d'État, l'esprit du lucre et la bêtise administrative. C'est là l'une des questions qui ont hanté le Maghreb, ses clercs, ses intellectuels et ses dirigeants politiques.

8 C'est dans ce cadre qu'on a l'intention de replacer notre réflexion à propos de la représentation de l'intellectuel, c'est-à-dire à travers l'analyse de la grammaire d'un discours romanesque dont les schèmes et les postulats organisateurs n'échappent pas aux grands questionnements qui ont traversé l'histoire contemporaine du Maroc. Pourtant, la littérature recèle un potentiel heuristique essentiel comme le nous le fait rappeler Henri Mitterrand (Mitterrand, 1986, p.45) «le texte du roman ne se limite pas à exprimer un sens déjà là, par le travail de l'écriture, il produit un autre sens, il réfracte et transforme, tout à la fois le discours social ».

9 Ainsi, notre choix pour Une Enquête Au Pays s'explique essentiellement par sa dimension programmatique dans le projet littéraire de l'écrivain et dans la production littéraire marocaine en général, par son intérêt esthétique et par son rapport direct avec la problématique que nous tentons ici d'élucider. Le premier roman de la trilogie, Une Enquête au Pays raconte l'histoire d'un inspecteur de police Ali et de son supérieur hiérarchique Mohamed en mission dans les contreforts de l'Atlas chez la tribu des Ait Yafelman. C'est une tribu berbère vivant en complète autarcie selon des lois et des coutumes ancestrales millénaires et qui ne connaissent de l'État que ses aspects coercitifs et répressifs en l'occurrence les visites sporadiques des inspecteurs du fisc et les descentes de police. Il s'agit en fait d'un faux roman policier. D'emblée, cette situation est antithétique et féconde en oppositions. Il y a tout d'abord l'opposition spatiale entre la plaine (les deux citadins, fonctionnaires de la police seront toujours qualifiés de « fils de la plaine» « fils d'en bas »), espace de la civilisation, de la modernité mais aussi un lieu d'aliénation, de régression et de castration ; et la montagne à la fois espace frondeur et dissident mais, en même temps, bastion des valeurs ancestrales et source de pèlerinage. Le poète français André Ferré (Ferré, 1946) ne disait-il pas que « les lieux contiennent les gisements profonds de notre sol mental ? » Et bien dans l'univers romanesque chraïbien, c'est d'une dialectique des mentalités où se télescopent le nouveau et l'ancien le savant et le vernaculaire l'oral et l'écrit, qu'il s'agit. Ainsi, le texte en structurant l'espace, intègre à sa composante géographique et topologique un marquage axiologique (civilisé/primitif, centre/périphérie, haut/bat, etc.). Il installe une signification symbolique renvoyant à l'histoire sociopolitique du Maroc en l'occurrence la dichotomie politico-spatiale Bled Siba /Blad El Makhzen, opposition qui a été tant contestée, schématisée, caricaturée et instrumentalisée par les discours politiques et ethnographiques. Depuis l'Antiquité, ces deux Maroc, celui de la plaine, le Maroc utile et le Maroc profond se situant au-delà des Limes détermine une bipolarité socio-politique et trace une ligne de fracture entre participation et non-participation, entre centre et périphérie, entre « civilisation » et « barbarie ». Dans la mythologie littéraire maghrébine d'expression française, la montagne a toujours représenté l'espace de la fondation mythique et le lieu du ressourcement à l'opposition de la plaine, espace hostile de l'aliénation et de l'errance. C'est le lieu du pèlerinage aux sources qui permet de transcender la dégradation liée à une déchéance, à une décadence présente.

10 Dans Une Enquête Au Pays, les rapports de complicité et d'opposition qui lient l'inspecteur de police Ali et son supérieur hiérarchique, irritable et soupçonneux, se réapproprient un topos littéraire bien enraciné dans le patrimoine littéraire universel. Rappelant par bien des égards les couples mythiques Don Juan /Sganarelle, Don Quichotte/Sancho Pansa, Robinson Crusoë /Vendredi ou Jacques le fataliste et son Maître, le duo entre le chef et son subalterne (rappelant le valet, le cocher, le confident représentant en général le bon sens) ne peut pas être cerné en dehors d'une axiomatique de l'altérité ou l'un n'est que le négatif de l'autre, son alter ego et en quelque sorte, son miroir déformant. C'est aussi, comme dans ces personnages couplés, une opposition d'ordre social. L'inspecteur Ali, fils d'un gardien de four pauvre a grandi dans le dénuement le plus complet. C'est pour cette raison qu'il ne peut pas se dépouiller de ses origines sociales qui sont les mêmes que celle des montagnards Ait Yafelman, mêmes appartenances sociales mais aussi mêmes valeurs, et même humus culturel :

L'inspecteur ne dit rien. Il pensait à son père, mort depuis des années- mort et enterré avec toute son époque. Lorsque frappait à la porte de sa petite échoppe sombre un homme plus pauvre que lui, voyageur, mendiant, étranger, disant : ‘je suis un hôte de Dieu', le sourire qui illuminait aussitôt la face du gardien du four avait la même inondation de joie que celui que le policier venait de voir sur le visage de ce vieil homme de montagne. Le sentier qui montait vers le djbel lui semblait descendre vers le passé » p.38.

11 Le chef de police Mohamed, malgré ses origines sociales modestes, est un défenseur de l'ordre établi, il en est bénéficiaire et en tire des dividendes symboliques et matériels :

Mon père n'était qu'un gardien, un simple flic sans pouvoir de décision, sans aucune responsabilité. Tandis que moi, son fils, j'ai l'autorité !...Mon père était resté tout en bas de l'échelle durant toute sa carrière, tandis que, moi, je suis chef, à trente-cinq ans » (p.19).

12 Sur l'opposition de l'origine sociale vient se greffer une autre structure d'opposition dans cet univers romanesque antithétique en l'occurrence celle opposant ceux qui pensent, réfléchissent et exerçant leurs facultés cérébrales et ceux qui travaillent manuellement ou dont le travail consiste à exécuter une tâche. Le chef rappel, de façon paternaliste et autoritaire à son subalterne cette distinction fondamentale qui leur permet de renforcer leur identité corporatiste et de consolider leur sentiment d'appartenance, en tant qu'agents d'autorité appartenant à une catégorie socioprofessionnelle bien déterminée se démarquant nettement, de la caste des intellectuels : « Alors, cesse de penser »lui intime le chef « Sinon tu vas avoir mal au crane dans un petit moment, la migraine, la méningite. Tu sais ce que c'est la méningite ? » (p.10)

13 Il ajoute :

Tu n'avais qu'à prendre tes précautions avant de te mettre à réfléchir. Je ne réfléchis pas, moi. J'exécute les ordres […] Ne pense pas, exécute, poursuivit le chef. C'est comme ça - et pas autrement- que tu pourras trouver un jour ta place au soleil.

14 Ainsi se dessine la première dichotomie entre une éthique de la fidélité, de la docilité et de la discipline face aux valeurs de contestation, de remise en question, de sens critique et de liberté. La figure de l'intellectuel est étroitement liée à cette opposition en ce sens qu'il pourrait constituer une force potentielle de régression, de conformisme et d'immobilisme (c'est le cas ici du chef Mohamed incarnant l'intellectuel dans le sens gramscien du terme c'est-à-dire incluant le politicien et le fonctionnaire), comme elle pourrait représenter une figure de libération offrant une matrice de guidance à tout projet sociétal alternatif. Dans sa Trahison des clercs, Julien Benda avance :

Je veux parler de cette classe d'hommes que j'appellerai les clercs, en désignant sous ce nom tous ceux dont l'activité, par essence, ne poursuit pas de fins pratiques, mais qui, demandant leur joie à l'exercice de l'art ou de la science ou de la spéculation métaphysique, bref à la possession d'un bien non temporel, disent en quelque manière : « Mon royaume n'est pas de ce monde. (Benda, 1990 : p.127)

15 Avec la verve humoristique corrosive et caustique si caractéristique de son écriture, Chraibi dépeint un chef autoritaire qui veut contrôler totalement les pensées de son subalterne, qui a essayé de s'interroger sur la situation politique et sociale du pays, des pensées aussitôt censurées par l'autorité du chef qui soupçonne des velléités d'intellectuel :

Tu n'arrêtes pas de discuter ! Il faut travailler, voyons ! Bon. Je vais ranger ce carnet, je ne ferai pas de rapport sur toi à mes chefs. À un moment donné, j'ai bien cru que tu étais un de ces insectuels.

16 Il ajoute plus loin : « Insectuel ! ça veut dire ceux qui travaillent de la tête ! »

17 L'un des aspects de la représentation de l'intellectuel chez le chef de police est l'excès du verbalisme stérile, dans cette optique, l'intellectuel est un producteur de mots, oisif et faignant quand il n'est pas un subversif dangereux. Cette méfiance viscérale envers l'intellectuel est aussi le fruit d'une situation politique marquée par le divorce entre l'État et la société :

Soudain, sans aucun préliminaire, le chef de police devint fou furieux. Il bondit sur le paysan (…) brandissant comme une matraque son fusil (…) sa voix chevrotait de colère, montait de puis son autorité bafouée pour redescendre dans ses instincts primordiaux.

L'homme de la montagne n'avait pas bougé non plus qu'un roc. De ses entrailles à ses yeux montait l'incompréhension par flots. Il avait perçu les cris et les mots, l'agressivité et le mal, la détresse aussi, mais il n'arrivait pas à en reconstituer le sens. (p.35)

18 Le rapport conflictuel entre l'intellectuel et l'Autorité découle de la fonction politique, critique et éducative du premier, le clerc est par définition un être fusionnant dans sa collectivité, il est au cœur de la cité et intervient dans l'agora proche en cela des réalités sociales. Le contexte historique de l'après-indépendance au Maroc, a été marqué par une grande violence politique faite de répression, d'arrestation abusives de procès iniques ou les intellectuels ont été les porte parole des oubliés, des sans-voix et des laissés-pour-compte d'une modernisation déracinante et socialement sélective. Soupçonné d'être un agitateur et accusé d'être l'instigateur des émeutes et le pyromane haranguant les foules par ces discours incendiaires, l'intellectuel marocain engagé fera les frais de cette situation de tension politique et idéologique. Suite à la répression sanglante des émeutes de Casablanca, le 23 mars 1965, qui ont provoqué l'état d'exception, le discours royal du 29 mars 1965, à la suite de ces événements tragiques, pointe de doigt les intellectuels:

Il n'y a pas de danger aussi grave pour l'État que celui d'un prétendu intellectuel. Il aurait mieux valu que vous soyez tous des illettrés […]. Je vous mets à nouveau en garde contre une éducation désorientée de cette génération future que devront épargner l'indiscipline et l'anarchie. [Il faut] décourager les trublions et préserver l'ordre. (Rollind, 2002, 123)

19 C'est cet imaginaire politique qui irrigue ce texte, imaginaire marqué par la paranoïa collective générée par une répression politique violente pendant les années de braises et dont les jeunes intellectuels ont été les victimes. Commentant l'enclavement du village « qui n'est même pas indiqué sur la carte », l'inspecteur Ali s'est laissé aller à des commentaires potentiellement subversifs et s'est fait violemment admonester et censurer par son supérieur :

Alors, fais un double nœud à ta langue maudite et garde ta place de privilégié, tête de crocodile ! Ne t'occupe pas des routes et des pistes. Laisse ça aux ingénieurs des Ponts et Chaussées, aux coopérants et aux condamnés aux travaux forcés. Ne te mêle pas de ça, ne fais pas de politique, continue tranquillement à faire la police. (p.17)

20 Le chef vient de rappeler à son subalterne qu'il est un fonctionnaire, un technicien dont l'acte doit être d'abord pratique et utile et s'inscrire dans un savoir pratique et non pas réflexif ou méditatif ou encore moins critique. Ce sont là les griefs tenaces du chef Mohamed à l'encontre des intellectuels, comme l'explique à ce propos Julien Benda :

Les clercs exercent les passions politiques avec tous les traits de la passion : la tendance à l'action, la soif du résultat immédiat, l'unique souci du but, le mépris de l'argument, l'outrance, la haine, l'idée fixe. Le clerc moderne a entièrement cessé de laisser le laïc descendre seul sur la place publique ; il entend s'être fait une âme de citoyen et l'exercer avec vigueur ; il est fier de cette âme ; sa littérature est pleine de ses mépris pour celui qui s'enferme avec l'art ou la science et se désintéresse des passions de la cité. (Benda, p.129)

21 Un autre personnage représente le prototype de l'intellectuelle dans ce roman de Driss Chraïbi, il est jeune et suscite la suspicion par son aspect physique et son polyglottisme qui contrastait avec le caractère presque médiéval du mode de vie dans le village Ait Yafelmane :

Il me semble bien, grand-père, qu'il n'est pas tombé une seule goutte depuis fort longtemps, dit un long jeune homme à lunette.(On l'appelait le Savant, alias le Dictionnaire. Il se grattait sans cesse le cuir chevelu) Depuis le temps des frankaoui si ma mémoire est bonne. p.47

22 Plus loin, ce jeune homme suscite les soupçons des deux flics :

- It was a long time, disait le long jeune homme à lunettes, celui qu'on surnommait le Savant, alias le Dictionnaire. Son accent était du plus pur Oxford […]- « I cause angliche, chif, dit l'inspecteur […] et ajouta : Ci t'un suspect ? »- « Plutôt, répondit le chef. M'a l'air d'un insectuel » (pp.64-65)

23 Ce personnage incarne le prototype de l'intellectuel organiquement enraciné dans sa communauté, intervenant dans l'agora, non éloigné de la réalité sociale et agissant sur les déterminants symboliques et mentaux de sa communauté pour mieux construire et promouvoir les valeurs de citoyenneté démocratique et du vivre-ensemble. Cette fusion dans la collectivité est aux antipodes des représentations d'un intellectuel au service des classes dominantes, complice du prince et englué dans les réseaux de connivence avec les forces de l'argent et les intérêts financiers tant décriés par Serge Halimi (Halimi, 1997). Le plèbianisme de cette représentation stéréotypée d'un intellectuel immergé dans la concrétude de sa réalité sociale, loin des raisonnements cérébraux abstraits et des démonstrations sophistiquées, trahit l'allergie de Chraïbi à l'égard des intellectuels et de l'intellectualisme dans son appréhension originelle péjorative. Dans une interview il dit :

Ici, à Créé, en France […] je me trouve bien parmi des maraîchers, des fromagers des gens qui sont disons entre guillemets des non intellectuels […] Un écrivain c'est quelqu'un qui sort de sa peau, qui sort de soi-même, qui va à l'écoute des autres et qui est en fait un témoin.

24 Ainsi, l'une des fonctions des intellectuels est d'être un tribun pour le peuple, le porteur de la vox populi, être la voix des sans voix et des laissés-pour-compte. L'intellectuel ne doit pas être un producteur de mots, un donneur de leçons ou un dicteur de conduite ; il doit s'inscrire dans une démarche démystificatrice, voire polémique à l'endroit de la Doxa, des orthodoxies en place et des pouvoirs établis. C'est dans cet esprit que l'auteur va épingler toutes les formes d'aliénation où l'homme est en proie à l'emprise de ses propres créatures, emporté par des déterminismes qui l'arrachent complètement à lui-même et réduisent l'homme à l'esclavage : l'État, la bureaucratie, l'argent, le déterminisme historique, etc. À cette vision mercantiliste du monde, Chraïbi oppose les valeurs ancestrales de l'hospitalité et des vieilles sagesses:

Pendant un temps on n'entendit que le XX siècle sur la montagne. Rien d'autre. Et puis Hajja dit, tournée vers la caverne :

25- On pourrait sacrifier l'un des deux moutons qui nous restent ? (p.49)

26 C'est dire aussi que l'intellectuel maghrébin devrait s'inscrire dans une redécouverte du patrimoine à même d'en exhumer et d'en actualiser les virtualités sémiologiques latentes. Cette littérature puise, en effet, son imagerie de la mémoire archaïque et explore les abîmes d'un inconscient collectif encombré de matériel primitif qui est resté longtemps inexploité, voire même refoulé. L'une des missions de l'écrivain et de l'intellectuel, d'après Chraïbi, est d'exprimer cette conscience objective du peuple. Nous voyons donc que cette démarche, qui remet en cause les dogmatismes et les fausses évidences, propose une nouvelle écriture de l'identité qui s'inscrit dans un projet culturel de renaissance et d'innovation intellectuelle et artistique. En effet, en prenant en charge les aspects positifs, anti-traditionalistes du patrimoine et qui présentent un grand degré de convertibilité sémantique, en rebranchant cette littérature avec un matériel sémiologique longtemps refoulé et impensé, ce mouvement littéraire véhicule une véritable vision du monde. Par ailleurs, cette écriture déboîte un imaginaire qui a été longtemps le prisonnier du ghetto ethnographique, du folklorisme et de la réification, ou tout simplement victime du refoulement dans le tréfonds de l'impensé. Ceci est en lui-même un acte d'engagement éthique et esthétique. Pour Schiffer un intellectuel est une :

Conscience critique dont les facultés intellectuelles guidées par des valeurs universelles sont mises au service de la seule vérité, fut-elle théorique (philosophique) ou pratique (politique). Mieux une synthèse savamment dosée de contemplation et d'action ou se voit toujours défendu un principe plus qu'un fait, un idéal plus qu'un événement. (Schiffer,1995 : p.30)

27 Ainsi, ce que nous pouvons dire au terme de cette analyse c'est que la représentation de l'intellectuel déborde le cadre de l'univers fictionnel pour réenglober le fait littéraire lui-même dans une perspective culturologique générale qui fait de la sphère littéraire un élément constitutif et partiel d'une vision d'ensemble plus vaste qui l'embrasse et l'intègre tout en lui gardant son irréductible spécificité. Il s'agit ici d'un roman qui oppose deux visions du monde et propose une réflexion profonde de la société marocaine à travers une écriture engagée qui consacre la prééminence de l'imagerie organique et d'un esprit viscéral incarnant l'enracinement de l'intellectuel Chraïbi dans cet espace-culture.


ZAHIR Mohamed

Bibliographie

-ARKOUN Mohamed, Langues, société et religion dans le Maghreb indépendant in Les Culture du Maghreb, l'Harmattan, Paris, 1996

-BENDA Julien, La Trahison des Clercs, Grasset, 1990

-CHRAIBI Driss, Le Passé simple, Paris, Denoël, 1954. Rééditions “Médianes“, 1982, et “Folio“ 1991.

-CHRAIBI Driss Une enquête au pays, Paris, Le Seuil, 1981. Rééd “Points“ 1982.
-CHRAIBI Driss La Mère du printemps (L'Oum-er-Bia), Paris, Seuil, 1982, Rééd “Points“ 1986.

-CHRAIBI Driss Naissance à l'Aube, Paris, Seuil, 1986

-CHRAIBI Driss (https://www.youtube.com/watch?v=yECsnDeKqQE).

-DZIRI Mostafa, Driss et nous: celui par qui le scandale arrive peinture: hammed hamidi, pp. 11-17.

-FERRE André, Géographie littéraire, Paris, Éditions du Sagittaire, 1946.

-HALIMI Serge, Les Nouveaux Chiens de Garde, Paris Liber; Édition : édition revue et augmentée (18 novembre 2005).

-LOAKIRA Mohamed, Driss Chraïbi en pèlerinage in AL Asas, n°68,PP 40-421985

-MITTERAND Henri, Le Roman Historique, PUF; Édition : 2e éd (1 mai 1986).

-NIZAN Paul, Les Chiens de Garde, Maspero, 1969

-ROLLINDE Marguerite, Le Mouvement marocain des droits de l'homme. Entre consensus national et engagement citoyen, Paris, Karthala, 2002.

-SARTRE Jean Paul, Plaidoyer Pour Les Intellectuels, Paris : Gallimard, 1972.

-SCHIFFERS Daniel, Les Intellos ou la dérive d'une caste, Lausanne : L'Âge D'Homme, 1995.

Notes

1 Dans article parut dans le numéro du 14 janvier 1957 du journal Demain sous le titre : « Driss Chraïbi, assassin de l'espérance » on peut lire notamment ceci comme échantillon représentative de la véhémence des diatribes subis par l'écrivain : « non content d'avoir d'un trait de plume insulté son père et sa mère, craché sur toute les traditions nationales y compris la religion dont il se réclame aujourd'hui, M .Chraïbi s'attaque maintenant au problème marocain. Au nom de l'islam qu'il a bafoué, au nom d'un intérêt soudain pour une cause qui n'a jamais été la sienne…ce judas de la pensée marocaine n'éprouve jamais le besoin de parler des valeurs de son peuple. Dénigreur passionné, il préfère s'accrocher aux valeurs des autres qui pourtant ne sont valables pour nous que dans la mesure ou nous respectons et aimons les nôtres. »

2 Souffles, 1967 : p11-17, N° 5, premier trimestre 1967.

Mots-clés : intellectuel | Enquête Au Pays | Chraïbi

Pour citer cet article :
ZAHIR, Mohamed, "Représentation de l’intellectuel dans Une Enquête Au Pays de Driss Chraïbi", in Représentations de l’intellectuel [isbn:9789920358729], pp.165-186


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