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Voyage, errance et exil. Parcours existentiels. | Préface 

Préface

EL HIMANI Abdelghani
Préface-EL HIMANI Abdelghani

1 La vie de l'homme, sa destinée même et son cheminement existentiel sont une éternelle errance. En tout cas, parcourir l'histoire de la pensée humaine nous empreint de ce sentiment. Que ce soit la philosophie, la poésie ou encore la religion… tant de manières d'appréhender et de dire cette peur de l'inconnu, d'exprimer cette quête du sens, mais toutes estampillées par cette hantise de l'ambulation qu'elle soit physique ou spirituelle. Cela revêt même un caractère obsessionnel. Tout l'entêtement de l'homme est d'échapper à ce nomadisme forcené. Tout éloignement suppose un retour au point de départ, une rétroaction vers les origines. Rien n'est plus rassurant !

2 Voyage, errance et exil ou autres ejusdem farinæ ! Peut-on vraiment distinguer entre ces processus ? Et devrait-on le faire ? Le voyage est le dénominateur commun, l'assise fondamentale sur laquelle ils reposent tous. Nulle errance n'est imaginable sans le recours au voyage, nul exil n'est envisageable sans périple qui le sous-tend. Encore qu'il soit possible que le déplacement ne se fasse pas dans la matérialité de l'espace, mais uniquement dans l'intériorité de l'esprit, par le biais de l'imagination, via un transport esthétique ou mystique.

3 L'exil est inhérent à la condition humaine, il en est même le premier catalyseur. Dans le cas d'Adam et Eve, chassés tous deux de l'Eden, peut-on distinguer entre exil et errance ? L'exil est ici une sanction punitive, un voyage forcé dans des contrées moins heureuses, un arrachement de l'espace enchanté de la complétude. S'ensuit l'errance de l'être humain, en quête de cet état primordial, de cette perfection originelle. L'errance n'a-t-elle pas débuté dès que les aïeux de l'humanité ont décidé de remettre en cause l'astreinte divine ? Symboliquement, il s'agit du premier fourvoiement de l'errance, peut-être. Le couple originel emprunte le premier chemin qui l'éloigne du paradis perdu et toute la destinée de l'humanité, à sa suite, sera une revendication exacerbée de cet état antérieur. L'errance serait-elle, en ce cas-là, pour l'être humain, l'action de prendre un chemin retors, qui passe par mille et un détours, se faufile entre maintes difficultés ontologiques pour tenter de retrouver la droiture du chemin de laquelle il se serait écarté initialement ? L'errance humaine serait-elle l'expression du caractère tragique de cette existence tortueuse et labyrinthique ? L'homme errant est parfois assimilé au pécheur faillible, parfois au héros tragique mais aussi au voyageur en quête d'initiation susceptible de lui ouvrir les portes de la connaissance ou les échappatoires du rachat.

4 L'exil est un châtiment que l'on inflige lorsque l'on déracine une personne en la transposant dans un ailleurs où elle ne trouve que des glanures de soi, inscrites dans les interstices d'un espace autre : l'allochtonie de l'exilé est ainsi une souffrance qui tente de reconstruire, sur le mode de la dépossession, des souvenirs fragmentaires. L'exil est désagrégation, incomplétude voire même décomposition de l'être. Il est une sorte de mort ou de non vie puisqu'il est vécu comme un mal. Cette damnation semble être consubstantielle à l'être humain. Pour s'en convaincre, il suffit de penser aux différents mythes jalonnant l'histoire de la culture humaine. Cet exil est même spiraliforme puisqu'il ne cesse de régénérer et prend maintes silhouettes. Toutefois, sur le plan symbolique, il demeure le même et remplit une double fonction. Il est étiologique puisqu'il explique l'origine des choses et téléologique en faisant transparaître ou en annonçant l'aboutissement de l'existence humaine.

5 L'exil d'Adam est tout de suite relayé, dans la genèse biblique, par celui de son descendant immédiat, Caïn. En effet, si les premiers pas de l'être humain, semblent nous dire toutes les religions monothéistes, ont eu pour origine l'exil du premier homme, ce mythe n'est en fait qu'une confirmation de cette représentation de l'existence humaine. Nous comprenons d'emblée que l'exil est lié à la guerre et à la violence. Caïn tue Abel et Dieu le condamne à errer, lui et sa descendance. La Chute et le péché originel rattrapent le descendant d'Adam. Cependant, si l'exil peut être expliqué comme une condamnation divine à l'encontre du premier écart, du premier égarement – Adam n'a-t-il pas voulu accéder à la divinité en mangeant de l'arbre de la connaissance que Jéhovah lui avait interdit ? Caïn n'a-t-il pas contesté la décision divine d'accepter ou de refuser son offrande (ne serait-ce que dans la tradition musulmane) ? -, et également contre la première rébellion de l'être humain qui s'oppose à l'ordre sempiternel des choses, il n'en demeure pas moins que ce même exil est le premier jalon dans la construction de la civilisation humaine.

6 L'origine symbolique de la civilisation est fortement liée à l'action exilatoire dont fut l'objet Caïn. La Bible nous enseigne que l'agriculture est le résultat du péché originel, et donc de l'exil. La Genèse explique que c'est bien Caïn qui fonde la première ville et que ce sont ses fils qui découvrent tous les métiers, arts et techniques dont ils ont besoin pour construire le monde. Ainsi, l'exil a-t-il une portée symbolique et métaphysique qui révèle l'origine du monde et renseigne aussi sur son devenir. La fin ultime de l'homme, dans les religions monothéistes, est de retrouver cet Eden perdu, d'avant la Chute originelle.

7 Dans les mythologies grecque et romaine peu de héros échappent à l'exil. Jason, lors de sa quête de la Toison d'or est banni à Corinthe ; Thésée meurt en déportation ; Ulysse, à son retour de la guerre de Troie, erre durant vingt ans avant de retrouver Ithaque… L'ensemble des travaux d'Hercule sont une suite quasi ininterrompue d'exils. Sa folie et sa descente aux enfers aussi. Œdipe s'enfuit lorsqu'il apprend de l'Oracle qu'il est destiné à tuer son père. Son parricide, son inceste et son aveuglement volontaire sont d'autres formes d'exil. Bacchus s'exile aussi, suivi des bacchantes qui l'honorent pour propager son culte… Enée, si l'on en croit Virgile, s'exile lui aussi loin de Troie dévastée par la flotte grecque après 10 ans de siège et finira par fonder une ville en Italie ; ses descendants lointains, Romulus et Rémus sont les constructeurs de Rome, une nouvelle Troie. Nous voyons bien que les exils sont fondateurs.

8 Le mythe de Prométhée, lui-même, rappelle par bien des accents l'exil d'Adam et son expiation, loin du jardin d'Eden. En effet, Prométhée tente de libérer les hommes en leur offrant le feu, symbole de la connaissance. Il souhaite les affranchir du joug de leurs faiblesses naturelles en les dotant de techniques de survie et de production. Il ne se rend pas compte qu'il les installe inconfortablement dans un autre assujettissement, celui du travail. A l'instar d'Adam, il connaîtra l'exil. Il sera enchaîné sur le mont Caucase et son foie sera béqueté chaque jour par un aigle cruel. La tyrannie de Zeus ne lui pardonne guère son subterfuge au bénéfice des humains. Comme Adam, il donnera naissance à la civilisation humaine et conférera aux hommes les compétences nécessaires pour bâtir leur humanité. En fait, nous voyons ainsi que c'est l'exil qui les définit en tant qu'hommes et qui fonde leur existence dans le monde.

9 L'exil est ainsi instaurateur d'un nouvel ordre, créateur de la communauté et de l'être ensemble bien avant qu'il ne soit créateur d'une subjectivité au contact avec l'autre et en quête de soi-même. Une subjectivité malheureuse, si l'on en croit la psychanalyse freudienne. La civilisation est le fruit d'une scission déplorable. Freud explique, dans Malaise dans la civilisation, que l'homme a dû réprimer ses instincts pour vivre en société. Il a dû exiler ses désirs et cette évacuation de ses appétences premières se retrouve sur les deux plans, ontogénétique et phylogénétique, assure, à la suite de Freud, Herbert Marcuse dans Eros et civilisation. La répression des instincts nécessite l'exil de l'individu : il donne naissance à un moi complètement amoindri, un peu déchu à l'image de ses ancêtres archétypaux, et dont les élans vitaux se trouvent atrophiés par des contraintes qui lui sont extérieures. C'est comme s'il s'exilait de lui-même, s'il se défaisait de son propre bonheur : la satisfaction totale et immédiate de ses désirs. Marcuse explique, dans Eros et civilisation, que cette astreinte est d'ordre économique puisque la rareté des ressources (Anankè), la pénurie ne permettent pas l'assouvissement de tous les désirs. Sur le plan phylogénétique, Freud invente le mythe de la horde primitive pour expliquer un autre exil de l'être humain. Si ses désirs sont inhibés, s'il ne peut accéder à la satisfaction totale, et donc, au bonheur, il souffrira aussi d'un autre rejet encore plus poignant. Sa révolte contre le père castrateur se solde aussi par un échec : il finit par sombrer dans une culpabilité mutilatrice et par ingurgiter la représentation incriminatrice du père. Son exil sera encore plus poignant dans une civilisation qui annihile totalement son bonheur, l'aliène à des injonctions complètement opposées à ce dernier et le réduit au statut de simple rouage dans une gigantesque machine de production.

10 La seule échappatoire pour cet éternel exilé est peut-être un autre exil. S'il n'a guère sa place dans la civilisation qu'il nourrit de son sang, de sa liberté et de son accomplissement, il rêve d'un ailleurs plus conforme à ses désirs ; il imagine un univers susceptible de le gratifier d'un certain confort ou tout au moins d'un réconfort certain. Si, parfois, l'exil n'emprunte ni les allures du voyage ni les cadences de la découverte ni les saisissements de l'exotisme, il se mue en désir intérieur de combler les lacunes d'un réel détestable et peu enclin à procurer le plaisir. L'exil recourt aux méandres de la littérature, de la poésie et de l'imaginaire pour créer de toute pièce un univers réenchanté.

11 Ainsi, l'exil devient voyage intérieur, pérégrination introspective et itinéraire initiatique pour représenter un monde meilleur : l'exilé se dit dans une fiction créatrice d'ailleurs magnifié, rappelant par bien des accents la cité utopique, l'île légendaire ou encore l'Eden perdu et retrouvé. C'est ainsi que nous pourrions dire que l'exil, l'errance et le voyage semblent être consubstantiels à la littérature et que toute littérature se veut un exil voulu, une errance recherchée et un voyage désiré dans un univers imaginé, magnifié voire même réenchanté.


EL HIMANI Abdelghani

Mots-clés : exil | voyage | errance | préface

Pour citer cet article :
EL HIMANI, Abdelghani, "Préface", in Voyage, errance et exil. Parcours existentiels. [isbn:9789954379165], pp.8-13


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