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Voyage, errance et exil. Parcours existentiels. | Le voyage comme dérive ou le mal-être de l’homme moderne dans Voyage au bout de la nuit de Ferdinand Céline 

Le voyage comme dérive ou le mal-être de l’homme moderne dans Voyage au bout de la nuit de Ferdinand Céline

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SEMLALI Mohamed
Le voyage comme dérive ou le mal-être de l’homme moderne dans Voyage au bout de la nuit de Ferdinand Céline-

1 Peut-on fuir la misère de l'existence en parcourant le monde ? Peut-on aller jusqu'au bout de la douleur et jusqu'au bout de soi-même ? Y a-t-il une consolation au bout du tunnel ? Rien n'est moins sûr, semble répondre le premier roman de Céline (1932) qui représente le profond mal-être de l'individu moderne dans le contexte difficile de l'entre-deux-guerres. Traversant le cours sinueux « d'une époque en décomposition », Bardamu se trouve à la confluence de plusieurs destinées exceptionnelles. À la fois Robinson1 déserteur et Candide désabusé, il revendique la lâcheté comme principe de conduite. Il se déplace d'un continent à un autre à la recherche d'un salut illusoire, désertant les tranchées où « deux millions de fous héroïques et déchaînés » (VBN, 24) sont conduits à un « abattoir international en folie » (VBN, 148). De cette première expérience de la cruauté et de l'absurdité du monde, Bardamu, dépucelé et traumatisé, sort avec une conviction désolante : « C'est des hommes et d'eux seulement qu'il faut avoir peur, toujours » (VBN, 26). Fuyant la boucherie héroïque, il s'embarque dans une aventure désespérée qui le mène tour à tour dans la glu de la forêt équatoriale, puis dans l'espace inhumain et froid de la jungle industrialisée de l'Amérique avant de revenir à son point de départ, croupir dans la banlieue parisienne. Tout au long de son parcours2, Bardamu éprouve la sensation angoissante de voguer dans une nuit obscure et interminable, pleine de misères humaines et de désillusions, « une nuit énorme qui bouffait la route » (VBN, 36) ; une route longue, interminable, dont on ne voit jamais le bout, semblable à « une plaie triste » (VBN, 247) sur un gros cadavre où vivotent les hommes-asticots. Pour Bardamu, « l'itinéraire est en fait une 'itinerrance'3 ». Le voyage entrepris est interminable parce que, comme il est dit dans l'épigraphe de l'oeuvre, le voyage c'est la vie. L'être humain doit chercher son passage jusqu'au bout de lui-même et jusqu'au bout de la conscience collective de ses contemporains. Est vain tout voyage qui ne s'inscrit pas dans la logique de cette quête existentielle. Privé de cette seule finalité valable, le voyage dégénère en une « recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillons » (VBN, 274), de ce « ridicule petit infini » qui n'apporte aucun réconfort au héros. Le voyage de Bardamu prend alors les allures d'une errance, d'une perdition sans repères, sous un ciel noir dépourvu d'étoiles.

2 Il est question de voir comment le voyage de Bardamu, assimilé à la dérive d'une épave, tourne en dérision le mythe du bonheur colonial et exotique.

3 Guidé par son seul instinct de survie, Bardamu n'est ni un explorateur d'inconnu guidé par la curiosité des aventuriers ni un touriste à la recherche de sensations fortes ; c'est un survivant, une sorte de picaro moderne qui parcourt le monde moderne et en dénonce les travers. Traversant tour à tour les abattoirs de la Grande Guerre, les espaces diluviens et sauvages de l'Afrique équatoriale, la méchanceté des colonies, la jungle urbaine dénaturée de l'Amérique et la misère des banlieues, Bardamu est une conscience amère qui témoigne d'une profonde crise des valeurs d'une époque où la majorité des hommes est exploitée par une petite minorité de parasites qui profite pleinement du militarisme et du capitalisme sauvage.

1- Dans les tranchées.

4 Depuis son engagement fortuit au début du roman, le brigadier Bardamu ne rêve que d'une chose : sortir du cauchemar de la guerre quitte à recevoir une blessure, ou à se laisser capturer par l'ennemi. Une blessure lui permet de quitter son poste à l'avant-garde de l'armée pour revenir se prélasser dans un hôpital de Paris, exhibant sa médaille dans les salles de théâtre. Entre-temps, Bardamu, semblable au Falstaff shakespearien, tourne en dérision les valeurs du courage et du sacrifice, en avouant sa lâcheté, son égoïsme et son amour de la vie. L'épisode guerrier situé au début du roman ne montre pas des scènes de guerre, mais seulement l'attente angoissante des soldats privés de sommeil, égarés nulle part et pris dans un piège visqueux où la guerre perdure et ne passe pas. Les soldats sont enveloppés dans une nuit monstrueuse qui les dévore et les expose à tous les dangers : « chaque mètre d'ombre (...) était une promesse nouvelle d'en finir » (VBN, 41). Menacé de crever bien tristement, de recevoir une balle qui vient de n'importe où, Bardamu vit cet épisode guerrier comme un traumatisme.

5 Le fin mot de l'histoire est prononcé par Bardamu lui-même : « la guerre, conclut-il, avait brûlé les uns, réchauffé les autres, comme le feu torture ou conforte, selon qu'on est placé dedans ou devant. » (VBN, 277). Les riches et les puissants se dérobent aux combats et envoient les miteux à la bataille au nom du devoir patriotique. Les pauvres sont envoyés à une mort certaine parce qu'ils n'ont ni argent pour soudoyer les autorités ni pouvoir pour se soustraire à l'appel du devoir. S'ils tentent de fuir le carnage, les miteux sont jugés de haute trahison, exécutés et enterrés loin des héros, sous « l'épitaphe infamante des lâches sans idéal » (VBN, 94). Pendant ce temps, les affaires du riche bijoutier Puta prospèrent. Il se sent dans la guerre, comme « un pou dans la fourrure 4». Il corrompt les ministres pour être dispensé du service militaire. À force de visites médicales opportunes, il obtient le sursis définitif et échappe à la mort (VBN, 137/8). Ce bijoutier est le type même du soi-disant honorable citoyen qui prostitue les lois, comme son nom le suggère, pour transformer la guerre en une affaire juteuse.

6 Démobilisé, mais définitivement marqué par la guerre, Bardamu embarque sur l'Amiral Bargueton, à destination des colonies d'Afrique noire. Se sentant malvenu dans une société qui veut soit le sacrifier, soit l'étriper, Bardamu s'exile en dehors de l'Europe à la recherche d'une délivrance qui s'avérera inutile :« il me sembla du coup partir en voyage. Mais la délivrance était fictive » (VBN, 53). La peur, non tolérée par les codes de valeur de la société occidentale, devient, à ses yeux, un refuge contre la violence du monde. Il adopte dès lors l'attitude d'un être sans attaches, préférant appartenir à ceux qu'il appelle « les incapables héros » (112) qui ont pour unique but de survivre.

2- Dans l'espace diluvien de la jungle africaine.

7 La deuxième phase de l'itinéraire de Bardamu et de Robinson s'inspire de l'itinéraire de l'auteur lui-même, qui a passé, à partir de mai 1916, quelques mois au Cameroun en tant qu'employé dans une compagnie coloniale, entrant ainsi en contact avec les populations indigènes et faisant, comme le fera Bardamu, l'expérience de la maladie et des épidémies africaines. Traumatisé par la guerre qui lui a fait découvrir la peur de la mort et l'hypocrisie humaine, Bardamu se lance dans un voyage, une sorte de fuite en avant, à la quête d'un monde meilleur : « En Afrique! Que j'ai dit moi. Plus que ça sera loin, mieux ça vaudra. » (VBN, 147). Voyant dans l'éloignement géographique une délivrance, pour Bardamu, le désenchantement ne saura tarder, l'Afrique coloniale sera bientôt démythifiée. En arrivant à la colonie de Fort-Gono de la Bambola-Bragamance au petit Togo, il découvre la rapine du gouverneur, de ses fonctionnaires et d'un petit nombre de colons cossus qui saignent à blanc un grand nombre d'indigènes et de petits blancs. Bardamu retrouve là une piètre reproduction de la société européenne.

8 Les allées, les bureaux, les boutiques de Fort-Gono ruisselaient de désirs mutilés. Faire tout ce qui se fait en Europe semblait être l'obsession majeure, la satisfaction, la grimace à tout prix de ces forcenés, en dépit de l'abominable température et de l'avachissement croissant, insurmontable. (VBN, 187)

9 La délivrance, tant souhaitée, s'avère un mirage qui s'évapore à mesure que Bardamu découvre la réalité de la vie dans les colonies. Il se rend compte que son exil volontaire ne lui apporte guère le réconfort souhaité et ne le met nullement hors de portée de la méchanceté des hommes. Il se sent pris dans une spirale qu'il ne maîtrise plus, « le voyage continuait évidemment, remarque-t-il, mais lequel ? » (234), il n'en sait rien, mais il en donne une vision cauchemardesque, celle d'une route qui s'étend à l'infini, un tunnel sans issue :

« C'était une plaie triste la rue qui n'en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d'un bord à l'autre, d'une peine à l'autre, vers le bout qu'on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde. » (VBN, 247)

10 Toujours attiré par l'appel de l'inconnu, Bardamu reconnaîtra, après l'étape américaine, l'envie qu'il a de s'enfuir de partout, « à la recherche de je ne sais quoi » (VBN, 293). Dès son premier déplacement en dehors de l'Europe, au bord de l'Amiral Bargueton où il a failli être lynché, il perçoit le voyage comme une maladie qui vient aggraver son mal-être : « l'Amiral n'avançait guère, il se traînait plutôt en ronronnant, d'un roulis vers l'autre. Ce n'était plus un voyage, c'était une espèce de maladie. » (VBN, 152). Cette image particulièrement saisissante fixe le malaise du héros qui se sent tantôt comme un voyageur englué dans un monde visqueux, tantôt comme une épave emportée par un déluge qui anéantit son être. Ce mal-être est avoué explicitement lorsqu'il est obligé, pour rejoindre le poste que la société pordurière lui a attribué, d'embarquer sur le petit cargo Papaoutah qui s'enfonce lentement dans la forêt équatoriale de l'Afrique.

11 On avait à peine le temps de les voir disparaître les hommes, les jours et les choses dans cette verdure, ce climat, la chaleur et les moustiques. Tout y passait, c'était dégoûtant […] Il n'y avait que de l'angoisse étincelante dans l'air. (VBN, 193)

12 En Europe, au milieu des tranchées, Bardamu a déjà éprouvé ce sentiment de désarroi qui ôte aux soldats l'envie de vivre. Au lieu d'être atténué par l'exil volontaire, ce sentiment devient encore plus poignant lorsque le héros est pris, en étranger, dans la solitude et le dénuement du paysage africain. Le voyage en Afrique se transforme en une virée infernale. Arrivé sur le continent, le héros est pris au piège d'un monde bruissant, diluvien, bourbeux et liquéfié. Son aventure coloniale qui a très mal débuté se transforme en « un accablement géographique et moral » (VBN, 22). S'aventurant dans la profondeur africaine, il fait l'expérience de la solitude et de l'acharnement du monde. Dans la cabane vacillante et vermoulue que lui lègue Robinson, il est embourbé dans l'anarchie d'un monde poisseux où les limites entre la jungle et la civilisation sont effacées : « le déluge n'empêchait pas les animaux de se rechercher, les rossignols se mirent à faire autant de bruit que les chacals. L'anarchie partout et dans l'arche, moi Noé, gâteux. Le moment d'en finir me parut arrivé. » (VBN, 226) Ce Noé gâteux est évoqué à la fin de son séjour à Bikomimbo, lorsqu'il décide de brûler sa cabane, arche mise à mal par le déluge et envahie par les insectes de la jungle. Il se lance alors à la poursuite de son prédécesseur, Robinson, dans l'espoir de s'extraire de la viscosité du paysage africain. Jean-François Duclos affirme dans ce sens :

« Le narrateur s'enfonce assez loin dans la nuit pour assister à l'engloutissement du monde; il en échappe assez vite de manière à nous en restituer la chronique. C'est à ce point précis que se situe l'angoisse célinienne du déluge. Ce qu'il semble redouter plus que tout, c'est le corrélatif principal de l'anarchie, à savoir l'absence d'arche, c'est-à-dire la possibilité toujours présente de ne pas pouvoir s'en sortir ou de ne pouvoir s'en sortir que de justesse, poussant alors l'expérience jusqu'aux limites du vivable.5»

13 L'aventure africaine qui succède à l'expérience guerrière européenne renforce ce sentiment d'engloutissement et de disparition de soi. Bardamu se retrouve dans un monde diluvien où il souffre d'une solitude brutale et d'une myriade de maladies indigènes qui le plongent dans un délire persistant. Le refuge contre la violence des hommes qu'il cherchait au sein de l'Afrique, s'avère rapidement illusoire, détérioré à l'image de la cabane en ruine qui lui a été léguée par son prédécesseur Léon Robinson dont le nom même est un clin d'œil intertextuel au Robinson Crusoë de Daniel Defoe. Contrairement à l'aventurier anglais qui a su dompter l'île où son bateau a échoué, les deux héros de Céline n'ont pas pu apprivoiser la jungle équatoriale où ils ont souffert d'une extrême vulnérabilité. Bardamu n'a aucune envie de transformer le monde hostile dont il est prisonnier, il veut seulement survivre. En Noé Gâteux, il est prêt à quitter son arche en naufrage pour entamer une nouvelle phase de son périple. L'échec de son aventure africaine ne le dérange pas vraiment, puisqu'il n'a aucun attachement pour l'espace. Ses illusions sur l'Afrique coloniale évanouies, il délaisse les affaires de la société pordurière pour aller tenter sa chance sous des cieux plus favorables. Ainsi, commence une autre aventure qui le conduira au sein d'une jungle d'un autre type.

3- L'Amérique, du rêve au cauchemar

14 Vendu comme esclave à un capitaine espagnol à San Tapeta6, Bardamu, dévoré par la fièvre, est emporté à New York sur le bord de l'Infanta Combitta. Féru d'Amérique, il récupère rapidement sa liberté en s'évadant de la galère espagnole. Il rompt ainsi définitivement avec l'Afrique diluvienne. Longtemps rêvée, la ville de New York produit d'abord un choc chez le héros qui renoue, après les longs mois passés au milieu de la jungle équatoriale, avec la civilisation et la modernité. Il passe d'une extrémité à l'autre, du dénuement total de la jungle équatoriale, à la société sophistiquée et démesurée de l'Amérique. En quittant l'Afrique dégoulinante et bourbeuse, Bardamu, leurré par le souvenir de la plantureuse Lola, espérait accoster dans un monde plus humain, plus chaleureux. Mais au lieu de cela, il découvre, après les premiers jours d'éblouissement, le vrai visage d'une société hermétique, inhumaine et rigide : « En Afrique, dit-il, j'avais certes connu un genre de solitude assez brutale, mais l'isolement dans cette fourmilière américaine prenait une tournure plus accablante encore. » (VBN, 261). La différence entre la jungle africaine et la jungle new-yorkaise s'estompe. Le héros retrouve dans la jungle moderne les mêmes pièges et la même viscosité qu'il a cru avoir laissés en Afrique. Les mêmes ennuis aussi. Bardamu emprunte une image médicale en décrivant la ville comme « un chancre du monde » (VBN, 262), excroissance maladive où se déroule un « carnaval insipide de maisons en vertige » (VBN, 262). Espace urbain dont la dangerosité n'a rien à envier à celle de la forêt africaine, New York est représentée comme « une ville aux aguets, monstre à surprise, visqueux de bitumes et de pluies. » (VBN, 281).

15 Dans les deux espaces africain et américain, Bardamu éprouve une grande difficulté à s'intégrer, à assimiler la culture locale et à se sédentariser. Dans la jungle verticale new-yorkaise, il ressent une autre forme de dégoûtation, un irrésistible ennui, « une catastrophe d'âme » (VBN, 262). Son malaise existentiel est exaspéré au sein de cette ville où l'indifférence règne, où l'individu se sente égaré dans la « grande marmelade » d'hommes (VBN, 268). À la quête d'une émancipation de l'être, Bardamu découvre dans la fourmilière new-yorkaise un espace inhibiteur qui accentue l'inconscience des hommes et les dépouille de leur humanité. Ayant le regard externe et vierge d'un observateur qui a passé plusieurs mois dans la solitude de la jungle africaine, il voit ce que les New-yorkais, soumis à l'effet maléfique et engourdissant de l'espace citadin gigantesque, ne peuvent plus percevoir : « Dans le bruit d'eux-mêmes, ils n'entendent rien. Ils s'en foutent. Et plus la ville est grande et plus elle est haute et plus ils s'en foutent.» (VBN, 268)

16 Armé de cette conscience critique et de ce pouvoir de l'étonnement Bardamu évite d'être avalé et apprivoisé par le monstre new-yorkais. À la recherche de l'amour, le héros se retrouve face à cette ville géante érotisée qui évoque par ses formes démesurées la plantureuse Lola, mais qui, par son gigantisme même, exerce une force inhibitrice sur l'étranger Bardamu, qui peut voir de loin la file des beautés de la ville, mais sans jamais pouvoir y toucher. David Ravet affirme à ce propos :

« Le voyage de Bardamu à New York se place ainsi sous le signe de l'errance d'un étranger en quête d'assouvissement érotique et c'est par cette focalisation originale que la ville et ses habitants sont décrits. New York apparaît comme une ville de perte et de quête inespérée du désir, et également comme une ville monstrueuse, une ville-prison, une ville de solitude dans la foule et une cité où l'agressivité urbaine règne. 7»

17 Malgré la verticalité imposante de la cité gigantesque, le héros scrute l'espace new-yorkais à la recherche des failles. Son statut d'étranger l'empêche de se fier aux apparences et le hisse au rang d'un observateur perspicace, doté d'un regard chirurgical qui perce le paraître pour sonder l'être des choses et des hommes. Obligé de rester en dehors de la société, il contemple l'existence en spectateur : « C'est cela l'exil, l'étranger, affirme-t-il, cette inexorable observation de l'existence. » (VBN, 274). Une séquence de l'épisode new-yorkais réactualise l'image du plongeur développée par Lorenzaccio dans la pièce éponyme de Musset, celle de l'observateur qui ne se fie pas aux apparences trompeuses des choses. Couvert de sa cloche de verre, Bardamu plonge dans les profondeurs de la société à la rencontre des Léviathan et autres monstres qui les peuplent. Les New-yorkais, enfermés dans leurs soucis quotidiens, ou perchés dans leur tour d'ivoire, ne voient que la surface éblouissante et trompeuse du rêve américain. L'épisode des toilettes souterraines de New York illustre bien la force de ce regard critique. Bardamu s'aventure dans le trou béant des toilettes de la cité (VBN, 250), un gouffre où la dimension verticale et vertigineuse de la ville d'en haut est inversée, donnant lieu à une sorte de descente infernale dans le monde de la scatologie. Là, le héros découvre la face cachée et ordurière de la société de surface. La foule masculine, sérieuse et réservée sur les boulevards d'en haut dévoile son autre visage dans cette caverne où la nature reprend ses droits :

« C'était dans ce souterrain qu'ils allaient faire leurs besoins. Je fus immédiatement fixé. En marbre aussi la salle où se passait la chose. Une espèce de piscine, mais alors vidée de toute son eau, une piscine infecte, remplie seulement d'un jour filtré, mourant, qui venait finir là sur les hommes déboutonnés au milieu de leurs odeurs et bien cramoisis à pousser leurs sales affaires devant tout le monde, avec des bruits barbares. » (VBN, 250-1)

18 Ce qui frappe surtout Bardamu dans tout cet épisode, c'est le contraste déconcertant entre « la parfaite contrainte » qui règle la démarche des hommes à la surface et la « formidable familiarité intestinale », « le communisme joyeux du caca » (VBN, 252) qui se manifeste dans la caverne fécale. Entre la surface et la profondeur, Bardamu découvre la double face schizophrénique de la société américaine.

19 À Détroit, malgré l'amour inconditionnel et la sensualité de Molly, une prostituée généreuse qui lui offre un îlot d'amour et de tendresse dans un univers de misère, Bardamu est confronté à une autre facette déshumanisante de la société industrielle américaine. Engagé comme ouvrier dans les usines Ford (section XIX, VBN, 285), il découvre à ses dépens l'aliénation du travail à la chaîne. La première description des usines situe le héros dans un univers gigantesque qui réduit l'être humain au statut d'une mouche emprisonnée :

« j'ai vu en effet des grands bâtiments trapus et vitrés, des sortes de cages à mouches sans fin, dans lesquelles on discernait des hommes à remuer, mais remuer à peine, comme s'ils ne se débattaient plus que faiblement contre je ne sais quoi d'impossible. » (VBN, 285).

20 Pris au piège dans les entrailles de l'usine et dans « l'entêtement des mécaniques » monstrueuses, les ouvriers sont vidés de leur substance humaine. Bardamu, au milieu des miteux de son genre, est dégoûté : « c'est donc ici que je me suis dit...C'est pas excitant...' C'était même pire que tous le reste. » (VBN, 285). L'atmosphère tapageuse de l'usine rappelle à Bardamu l'ambiance de la guerre et la misère des bas-fonds de la banlieue parisienne. Ici et ailleurs, les hommes finissent par céder : « On cède au bruit comme on cède à la guerre. » (VBN, 288). Malgré le petit réconfort que lui apporte Molly, Bardamu, comme les autres ouvriers, se sent vidé, exténué, privé de toute énergie : « On est devenu salement vieux d'un seul coup » (VBN, 288), remarque-t-il. Le voyage qui est censé lui apporter le réconfort et une certaine réconciliation intérieure ressemble de plus en plus à une entreprise d'épuisement. Chaque étape semble reproduire celles qui la précèdent. Le héros a le sentiment désagréable d'être emprisonné dans un cercle vicieux où la « dégoûtation » s'amplifie encore et encore.

21 Dans la cité industrielle, hormis les quelques plaisirs fugitifs que le prolétariat cherche dans les boxons, l'humanité semble vaine et faible. La machine a pris le dessus. Les ouvriers la nourrissent de leur propre chair et de leur énergie : « on n'existait plus que par une sorte d'hésitation entre l'hébétude et le délire. Rien n'importait que la continuité fracassante des mille instruments qui commandaient les hommes. » (VBN, 289) Le renoncement à soi et l'asservissement à la machine ont un seul objectif : « il faut abolir la vie du dehors, en faire aussi elle de l'acier, quelque chose d'utile. On l'aimait pas assez telle qu'elle était, c'est pour ça. Faut en faire un objet, du solide, c'est la Règle. » (VBN, 288). La société moderne, qui prétend réaliser le bonheur de l'homme par une industrialisation sauvage, tend en réalité à sacrifier l'humain au progrès industriel. Bardamu est conscient du leurre qui se cache sous cette idée du progrès, tout comme il a pu voir la dimension ordurière qui se cache sous le sol luisant de New York. Pour lui, le rêve américain vire au cauchemar.

22 N'ayant pas trouvé ce qu'il cherchait dans cette Amérique déshumanisée dont il a pu découvrir de visu la réalité profonde, Bardamu qui « n'en finissai[t] pas de quitter tout le monde » (VBN, 300) décide de boucler la boucle, de rentrer au bercail. Il quitte Molly, non sans avoir éprouvé ce grand chagrin qui, selon lui, constitue ce qui donne un sens à la vie, ce qui permet à l'être de devenir soi-même avant de mourir. « À force d'être poussé comme ça dans la nuit, on doit finir tout de même par aboutir quelque part, que je me disais. C'est la consolation. » (VBN, 280). Malgré les échecs et les déceptions successifs, Bardamu persévère sur son chemin dans l'espoir de trouver enfin le bout du tunnel, la mort peut-être qui se trouve au bout de chaque existence.

23 Courage, Ferdinand, que je me répétais à moi-même, pour me soutenir à force d'être foutu à la porte de partout, tu finiras sûrement par le trouver le truc qui leur fait si peur à eux tous, à tous ces salauds-là autant qu'ils sont et qui doit être au bout de la nuit. C'est pour ça qu'ils n'y vont pas eux au bout de la nuit ! (VBN, 280)

24 Le voyage de Bardamu et de son double Robinson est une plongée dans la misère du monde et de l'être qui exige du courage et une grande lucidité : « On s'enfonce, on s'épouvante d'abord dans la nuit, mais on veut comprendre quand même et alors on ne quitte plus la profondeur. » (VBN, 480). Pour ces deux héros, parcourir le monde et traverser la nuit, c'est d'abord se parcourir jusqu'au moment où l'on parvient à l'instant crucial où il faut finalement accepter d'ouvrir les yeux dans la nuit, accepter de devenir un illuminé. Au bout du compte, la vie n'est rien d'autre qu'« un bout de lumière qui finit dans la nuit » (VBN, 430).

4- Retour à la banlieue parisienne.

25 De retour en France, Bardamu s'étonne de retrouver la patrie et le quotidien comme il les avait laissés, identiques à eux-mêmes. Après ses longues tribulations sur les continents africain et américain, il revient à la place Clichy, point de départ de son aventure, pour constater que rien n'a changé : « c'est pas le tout d'être rentré de l'Autre Monde ! On retrouve le fil des jours comme on l'a laissé à traîner par ici, poisseux, précaire. Il vous attend. » (VBN, 303) Le récit revient aussi à son point de départ. Tragique, le retour du même exprime l'impossibilité et la vanité du progrès. Contrairement aux récits initiatiques, Bardamu semble avoir fait un long périple pour rien. De la violence de la guerre à la violence de la jungle sauvage, de l'esclavage sur la galère Infanta Combitta à l'esclavage moderne au sein des usines Ford, d'expérience en expérience, Bardamu n'apprend rien en définitive, sauf peut-être l'impossibilité de fuir un mal inhérent au monde et à soi-même. Électron libre, le héros essaie d'échapper à sa condition, mais il revient toujours au point de départ, attaché au noyau qui reste toujours identique à lui-même, toujours poisseux. L'ellipse temporelle au début de la vingtième section du roman survole les six ans de la formation de Bardamu en faculté de médecine et traduit un sentiment de non-progression et d'enlisement, ayant la sensation désagréable, même après son retour en France, de « continuer [sa] sale route » (VBN, 457).

26 Après les années de « tribulations académiques » et l'obtention du titre de médecin, Bardamu décide de s'« accrocher en banlieue [son] genre » (VBN, 303). N'ayant rien trouvé durant son long périple planétaire, il se sédentarise dans l'espoir fort ordinaire de jouir enfin d'un moment de stabilité et de manger à sa faim: « Je n'avais pas de prétention moi, ni d'ambition non plus, rien que seulement l'envie de souffler un peu et de mieux bouffer un peu. Ayant posé ma plaque à ma porte, j'attendis.» Dans ce vase clôt qu'est la banlieue, la misère, la mort et la folie sévissent tous les jours. La médecine se substitue au voyage et devient, plus qu'un gagne-pain, une source de connaissance qui met le héros en contact avec le monde, en lui révélant la face cachée de l'existence des gens : « avec la médecine, moi, pas très doué, tout de même je m'étais bien rapproché des hommes, des bêtes, de tout. Maintenant, il n'y avait plus qu'à y aller carrément, dans le tas. » (VBN, 307) À Rancy, Bardamu ne se contente pas de soigner les malades les plus pauvres, il est devenu, un peu malgré lui, le confident et le spectateur des laideurs humaines que ses malades déversent en lui : « ils me montraient de laideurs en laideurs tout ce qu'ils dissimulaient dans la boutique de leur âme et ne le montraient à personne qu'à moi. » (VBN, 311)

27 Médecin de banlieue, Bardamu entame un voyage d'un autre type. Explorant la nuit intérieure de l'être, les laideurs nauséeuses8 de « l'immonde intérieur » selon la formule d'Alain Ferrant9, il se heurte ici comme ailleurs au vide qui semble le dévorer de l'intérieur et lui indique la mort comme seule issue. Il reconnaît la vanité de la quête et le malaise tragique qui envahit tout voyageur égaré au milieu de parcours: « j'ai fini, dit-il, par m'endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j'étais fatigué de marcher et de ne trouver rien. » (VBN, 370). Ses aventures ne menant nulle part, Bardamu, toujours prisonnier du « grand tunnel sans fin » (VBN, 439), se compare à « un vieux réverbère à souvenirs au coin d'une rue où il ne passe déjà presque plus personne » (VBN, 574). Si le voyage « fait travailler l'imagination » (VBN, 11), comme il est écrit dans la deuxième épigraphe du roman, la mer et l'horizon ne parlent plus à l'imagination de Bardamu qui est réduit à contempler sa vie passée : « Mon trimbalage à moi, il était bien fini (...) le monde était refermé. » (VBN, 626).

28 L'image de l'arche sur la Seine, dans l'excipit du roman, loin d'introduire une note d'espoir, une ouverture vers un ailleurs meilleur, renforce, au contraire, le désarroi d'un héros épuisé : « je n'avais peut-être plus assez de force non plus, je le sentais bien, pour aller encore loin, comme ça, tout seul. » (VBN, 580). Ayant tout perdu en cours de route (VBN, 622), y compris lui-même, Bardamu constate l'échec de sa quête. Pour cette raison, Voyage au bout de la nuit peut être lu comme l'histoire d'une dérive qui entraîne un être au plus profond de sa nuit où il se dissout lentement.


SEMLALI Mohamed

Bibliographie :

CÉLINE, Ferdinand, Voyage au bout de la nuit, Gallimard, folio, 1952 DUCLOS, Jean-François, Les fictions du désastre ou l'art de la survie dans l'oeuvre de Louis-Ferdinand Céline, Université du Minessota, 2000. (Thèse de doctorat consultable à l'adresse suivante → [http://louisferdinandceline.free.fr/univers/planduclos.htm] VITOUX, Frédéric, Louis-Ferdinand Céline, misère et parole, éd, Gallimard, coll, Folio essais, 1973 BOBLET, Marie-Hélène, « Voyage au bout de la nuit, un roman de la compassion démocratique ? », Esprit 8/2007 (Août/septembre) , p. 55-75 FERRANT, Alain, « Céline, l'analyste et « l'immonde interne » », Topique 1/2012 (n° 118) , p. 7-18 MARTEL, Jean-Philippe, « L'impossible épopée moderne », Poétique 2/2006 (n° 146) , p. 199-216 Ravet David , New York chez Céline et Hopper, Une esthétique de la démythification du rêve américain, in [http://www.crlv.org/revue_crlv/FR/Page_articles.php]

Notes

Notes

1Le Robinson de Céline n'est plus que l'ombre exsangue et désabusée du Robinson Crusoë.
2Martel Jean-Philippe évoque l'itinéraire de Bardamu comme une « épopée moderne » où le héros paradoxal (Bardamu) souligne son inadéquation avec l'espace parcouru dans « L'impossible épopée moderne », Poétique 2/2006 (n° 146) , p. 199-216
3Jean-François Duclos, Les fictions du désastre ou l'art de la survie dans l'œuvre de Louis-Ferdinand Céline, Thèse de doctorat, [http://louisferdinandceline.free.fr/univers/planduclos.htm]
4Brecht, Bertolt. Mère Courage . Ed. L'Arche, Paris, 1975. p.33
5Jean-François Duclos, Les fictions du désastre ou l'art de la survie dans l'oeuvre de Louis-Ferdinand Céline, Université du Minessota, 2000, p.25
6Ville imaginaire d'Afrique. Ce nom moqueur qui fait d'une tapette (un homosexuel passif) un saint.
7David Ravet, New York chez Céline et Hopper, Une esthétique de la démythification du rêve américain, in [http://www.crlv.org/revue_crlv/FR/Page_articles.php]
8Boblet Marie-Hélène évoque la ressemblance qui existe entre le roman de Céline et La Nausée de Sartre
9Ferrant Alain, « Céline, l'analyste et « l'immonde interne » », Topique 1/2012 (n° 118) , p. 7-18
Mots-clés : voyage | dérive | nuit | céline

Pour citer cet article :
SEMLALI, Mohamed, "Le voyage comme dérive ou le mal-être de l’homme moderne dans Voyage au bout de la nuit de Ferdinand Céline", in Voyage, errance et exil. Parcours existentiels. [isbn:9789954379165], pp.30-43


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