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Voyage, errance et exil. Parcours existentiels. | Les Désorientés d’Amin Maalouf. Entre exil et pays natal ou la fécondité des confluences 

Les Désorientés d’Amin Maalouf. Entre exil et pays natal ou la fécondité des confluences

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HICH-CHOU Mohamed
Les Désorientés d’Amin Maalouf. Entre exil et pays natal ou la fécondité des confluences-

1 Miroir fidèle d'un parcours partagé entre la vie à l'étranger et la nostalgie pour le pays du Levant, l'œuvre d'Amin Maalouf est consubstantiellement liée au thème de l'exil conçu comme un élément fondateur de l'identité humaine. À l'instant de nos écrivains maghrébins, « l'exil chez [A. Maalouf] est un thème répétitif, nourri d'une réflexion sur la brisure d'identité, qui peut conduire à l'errance physique et mentale d'êtres déracinés1 ». Originaire du Liban où il fut marqué par les souvenirs de la famille, mais aussi de la guerre civile et fortement entiché d'une culture occidentale moderniste, cet écrivain « cosmopolite » appréhende l'expérience de l'exil, sa propre expérience, non pas comme le signe d'un dépaysement déchirant pour l'être, mais plutôt comme l'occasion d'une rencontre heureuse entre des cultures diversifiées. Pour Maalouf, tout comme pour Alain Mabanckou, Atiq Rahimi et Elias Sanbar, toute existence sur la terre est confrontée à la fuite du temps et des êtres et l'expérience de l'exil dans ses heurs et malheurs n'est in fine qu'une option existentielle face à la condition humaine.

2 Dans cette perspective, le dernier roman d'A. Maalouf, Les Désorientés,2 transforme une simple intrigue qui commence par le retour d'Adam à sa terre natale suite à l'agonie de son ami Mourad, à l'occasion d'une rencontre avec les amis dispersés sous l'effet de la diaspora levantine, mais réunis par un passé commun entaché de guerres et de souffrance, par une histoire commune dont ils se plairont à dépoussiérer les souvenirs durant les 528 pages du roman. Ainsi, les retrouvailles, à l'occasion du décès de Mourad, mettent en face des destinées différentes : ceux qui n'ont jamais voulu quitter leur pays natal, à l'instar du défunt, mais il y a également ceux qui ont émigré vers les États-Unis, le Brésil ou la France. Les voies qu'ils ont suivies les ont menés dans les directions les plus diverses. Le roman se fait dès lors de quelques réminiscences partagées et d'une nostalgie incurable pour le monde d'avant.

3 Cependant, loin d'idéaliser la terre natale, lieu que le narrateur s'est abstenu de nommer durant tout le roman, A. Maalouf se divertit à subvertir les clichés associés à ce retour en défendant son départ à l'étranger comme un choix existentiel conscient de la nécessité de transcender les frontières politiques, de chercher d'autres univers culturels afin de construire l'identité de l'homme à travers un prisme pluriel. L'ici et l'ailleurs finissent par construire une entité cosmopolite, composite et, donc, riche.

4 Comment donc l'écriture de l'exil, ancrée a priori dans l'ambiance glauque du regret et de l'amertume, se transforme-t-elle chez A. Maalouf en un exutoire capable de panser/penser les plaies béantes causées par les déceptions liées au retour au pays natal ?

5 Dans cette optique, Les Désorientés d'A. Maalouf est à considérer à la fois comme une critique acerbe de toute forme de nationalisme foncièrement chargé de valeurs locales immuables, mais aussi comme une apologie pour toutes les formes d'exil et d'errance favorables pour une identité en constante évolution.

6 A. Maalouf raconte dans Les Désorientés l'histoire d'Adam, enseignant d'origine libanaise de quarante-sept ans exilé à Paris, qui décide d'emprunter le chemin de sa terre natale suite au coup de téléphone de Tania annonçant l'agonie de son mari Mourad. Quand il arrive, l'ami d'antan est déjà mort. Le retard n'engendre pourtant aucun regret chez le narrateur :

7 Mourad a éprouvé en ses dernières heures, le besoin de me voir ; je me suis dépêché de venir ; il s'est dépêché de mourir. Il y a là un brin d'élégance morale qui fait honneur à notre amitié révolue.3

8 La rencontre de la cohorte du passé finit par oblitérer l'événement de la mort. Les souvenirs remontent après coup et l'occasion semble convenable pour reconstruire le club des « Byzantins » d'autrefois : Naïm le juif dont la famille a dû s'exiler au Brésil lors de la Première Guerre au Liban, Albert qui est parti aux États-Unis où il travaille en relation avec le Pentagone, Ramez et Ramzi qui ont fondé leur propre société et enfin la belle Sémiramis, l'épouse du frère de Bilal mort à la guerre. Bilal est devenu, quant à lui, islamiste et haineux vis-à-vis de ceux qui se sont exilés ; tandis que Mourad, intolérant, mais intégriste, a fini par devenir riche ministre. Adam veut les réunir tous et les accueillir au nom de l'ancienne amitié. Tous les protagonistes semblent avoir changé en réalité ; ils se sont éloignés de leurs idéaux et de leurs certitudes d'adolescents. Une relation charnelle se crée entre Sémiramis et lui, à la connaissance de sa femme Dolorès.

9 Les destins des différents protagonistes divergent, mais leur sort semble unique. L'exil est ainsi vécu comme le destin de toute une communauté condamnée à digérer jusqu'à la lie le calice de la douleur inhérente à l'expérience de la diaspora. La guerre civile, ce fléau qui a corrompu « l'amitié, l'amour, le dévouement, la parenté, la foi et la fidélité »4 (p34) comme le note Adam dans son carnet, a porté l'extranéité des différents protagonistes à son incandescence :

10 « Nous étions jeunes, c'était l'aube “Nous étions jeunes, c'était l'aube de notre vie, et c'était déjà le crépuscule. La guerre s'approchait. Elle rampait vers nous, comme un nuage radioactif ; on ne pouvait plus l'arrêter, on pouvait tout juste s'enfuir. Certains d'entre nous n'ont jamais voulu l'appeler par son nom, mais c'était bien une guerre, “notre“ guerre, celle qui, dans les livres d'histoire, porterait notre nom. Pour le reste du monde, un énième conflit local ; pour nous, le déluge. Notre pays au mécanisme fragile prenait l'eau, il commençait à se détraquer ; nous allions découvrir, au fil des inondations, qu'il était difficilement réparable. » 5

11 Telle une tempête violente, la guerre a fini par déraciner l'humain, a banni toute fierté d'appartenance en rompant le cordon ombilical qui liait l'être à sa propre terre. Se sentir étranger dans son propre pays avant de l'être dans la terre d'exil, voilà la pire des punitions que l'être peut subir dans sa propre vie. Un tel sentiment acquiert encore une dimension tragique tant qu'il se répercute sur l'identité de l'être en le privant de la sécurité qui lui assure l'idée de l'appartenance à une communauté :

12 « Moi depuis l'âge de treize ans, je me suis toujours senti, partout, un invité. Souvent accueilli à bras ouverts, parfois tout juste toléré, mais nulle part habitant de plein droit. Constamment dissemblable, mal ajusté – mon nom, mon regard, mon allure, mon accent, mes appartenances réelles ou supposées. Incurablement étranger. Sur la terre natale comme plus tard sur les terres d'exil. »6

13 La tonalité tragique du passage corroborée par une coloration pathétique est le corollaire logique d'un renversement de l'échelle des valeurs, voire d'une certaine illusion d'optique comme le laisse entendre la réponse d'Adam qui justifie son départ dans un chiasme révélateur : « Moi, je ne suis allé nulle part, c'est le pays qui est parti ».7

14 Face à un pays gisant sous le faix de la guerre, l'exil s'impose donc comme un « droit », une nécessité pour combler la béance identitaire engendrée par le sentiment d'étrangeté proprement dite. L'immigration n'est pas pour A. Maalouf une « simple démarche administrative, c'était plutôt un choix existentiel »8. Adam, comme bon nombre de citoyens libres, est obligé de quitter un « pays de factions, de désordre, de passe-droits, de népotisme, de corruption »9. Loin de servir comme d'habitude de locus amoenus, la terre natale, associée métaphoriquement à l'image du « navire naufragé »10, est un lieu où se cultivent toutes les hostilités dont le narrateur glose l'acuité par un proverbe anglais utilisé jadis pour Rome : « Quand tu es dans la jungle, fais ce que font les fauves ! »11. Cette paraphrase transforme l'exil en une forme d'équité, une révolte juste contre l'injustice légalisée de l'État. C'est du moins ce que suggère la « charte des êtres libres » dont Adam se plaît à réciter les bases conformément aux principes immuables de la loi du talion :

15 « La magnanimité appelle la magnanimité, l'indifférence appelle l'indifférence, et le mépris appelle le mépris. Telle est la charte des êtres libres et, pour ma part, je n'en reconnais aucune autre. »12

16 Outre sa dimension historique et sa surcharge idéologique, l'exil est présenté dans Les Désorientés d'A. Maalouf comme une quête assoiffée de l'ailleurs. Le départ a en effet des vertus de totalité : c'est la volonté de connaître le « Tout-monde ». En récusant le présupposé initial de l'exil à savoir l'existence de deux lieux antagonistes : un « ici » et un « là-bas », le voyage chez A. Maalouf implique une théorisation de l'appartenance, une approche globale du monde ou de ce que Glissant nomme la « totalité- monde ».13

17 L'exil constitue même selon Edward Said, l'un des grands signes de la modernité, ère caractérisée par une « situation de conflit moderne, par une tendance impérialiste et les ambitions quasi théologiques des dirigeants totalitaires, est l'époque des réfugiés, des déplacements de population, de l'immigration massive »14, qui l'inscrivent dans une relation complexe et douloureuse à l'espace perdu.

18 C'est ainsi que grâce à son départ fatidique pour Paris, Adam a pu se marier avec Dolorès, une femme d'origine argentine, faisant partie d'une culture tout à fait différente de celle de ses propres origines. La terre de l'exil est à son aune celle de la rencontre d'autres mœurs et d'autres traditions dans une interaction favorable à l'enrichissement de l'être. Assumant une fonction thérapeutique face aux séquelles causées par la guerre intestine, le départ est ici appréhendé comme une quête de solution, de liberté, d'un monde meilleur, d'un autre chez-soi plus paisible. Une telle situation justifie d'ailleurs la série des comparaisons qu'Adam se plaît à établir entre les deux mondes sans pour autant idéaliser l'un au détriment de l'autre. C'est grâce à la connaissance des clés du progrès de l'Occident que le narrateur est parvenu à identifier le « traumatisme profond »15 dont souffre le monde arabe traversant aujourd'hui « la période la plus sombre et la plus humiliante de son histoire »16.

19 Il ne s'agit pas pour Adam comme pour A. Maalouf de se calfeutrer dans le cocon consolateur d'une culture privilégiée, ni de brandir le glaive d'une idéologie quelconque aux dépens des autres, mais plutôt de chercher à mener sa vie d'électron libre au-delà et en deçà des frontières artificielles tendant à compartimenter l'identité humaine. Ce vœu est explicitement formulé par une injonction à forte résonance mystique :

20 « Lorsque l'esprit des hommes te paraîtra étroit, dis-toi que la terre est vaste. N'hésite jamais à t'éloigner, au-delà de toutes les mers, au-delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances.»17

21 A. Maalouf mérite, nous semble-t-il, de porter le diadème de l'écrivain cosmopolite, engagé en faveur de causes humaines sans dogmatisme ni arrière-pensées idéologiques. D'ailleurs, Adam s'est souvent insurgé contre toute forme de sédentarisation préférant le déplacement comme synonyme d'une quête effrénée d'un ailleurs salvateur :

22 « Moi, depuis l'âge de treize ans, je me suis toujours senti, partout, un invité. Souvent accueilli à bras ouverts, parfois tout juste toléré, mais nulle part habitant de plein droit. Constamment dissemblable, mal ajusté – mon nom, mon regard, mon allure, mon accent, mes appartenances réelles ou supposées. Incurablement étranger. Sur la terre natale comme plus tard sur les terres d'exil. »18

23 Si l'exil est présenté dans Les Désorientés comme un destin irrévocable, le retour au pays natal semble surchargé de symboles et de significations. Il est d'abord à l'origine de souvenirs, de regrets et de nostalgie. L'agonie puis la mort de Mourad annoncée par sa femme Tania n'étaient en réalité qu'un prétexte pour Adam qui caressait depuis longtemps le projet de réunir les amis d'antan afin de ressusciter les souvenirs ancrés indélébilement dans la mémoire commune. L'exil recouvre aussi bien l'horizontalité de l'espace que la verticalité du temps. Pour le narrateur, « rien ne remplace la chaleur d'une bande d'amis »19 et rien n'équivaut à la « douceur de vivre, à la chaleur humaine et à la générosité du pays d'origine »20 à l'image de l'auberge de Sémiramis, nom que portait jadis la reine mythique de la Mésopotamie, lieu édénique qui accueille Adam et le réjouit de tous les plats et boissons désirés. L'auberge de Sémiramis est en sus le lieu du plaisir extraconjugal, permettant de reconduire le souvenir du péché originel comme le laisse deviner le choix motivé de l'onomastique « Adam » pour le personnage central du roman.

24 Par ailleurs, prenant l'allure d'une nouvelle naissance, le retour au pays natal est accompagné d'une panoplie de sensations étranges renforcées par un sentiment de solitude agaçant :

25 « Je franchis la douane, je tends mon passeport, je le récupère et je sors en promenant sur la foule un regard d'enfant abandonné. Personne. Personne ne me parle, personne ne m'attend. Personne ne me reconnaît. Je suis venu ? la rencontre d'un fantôme d'ami, et je suis déjà un fantôme moi-même. »21

26 L'isotopie de la mort appuyée par un sentiment de délaissement permet de subvertir les différents clichés euphoriques associés habituellement au topos du retour au pays natal. À la chaleur de l'étreinte familiale ou amicale se substitue la froideur, à la compagnie la solitude, à la vie la mort. En outre, le rêve de réunir la cohorte d'amis sera fracassé tant que la tentative de rejoindre Ramzi, homme d'affaires converti en « moine », débouche sur un accident mortel : Ramzi « l'entrepreneur » et le chauffeur Kiwan sont morts. Adam, « l'ordonnateur », cet homme dont le prénom « porte l'humanité naissante, et qui appartient désormais à une humanité qui s'éteint »22 est en coma, ou, disons pour reprendre l'expression de sa femme Dolorès « en sursis », entre la vie et la mort, « comme son pays, comme la planète »23. Les Désorientés serait finalement le roman d'un échec.

27 Les germes de cet échec étaient d'ailleurs pressentis tant que le retour au pays natal est marqué au sceau du regret et de la déception et non de la joie et de la jubilation. Force est de noter, dans cette optique, que les affres de l'agonie et de la mort transforment le Levant en un lieu d'hostilité et de malveillance. Moins ancré dans l'espace que dans le temps, le voyage, qui visait a priori à scruter les méandres d'une mémoire marquée par la joie fougueuse de la jeunesse, à chercher « les vestiges, les traces, les survivances »24, se heurtera chemin faisant à l'émergence du nouveau, à la cruauté du changement qui semble causer quelques fissures là où le moi rêve d'une temporalité continue :

28 « Depuis que je suis revenu au pays, je m'efforce de renouer les fils, pas de régler les comptes. [...] Il a changé, j'ai changé, le pays a changé, notre monde n'est plus le même. Je peux continuer à le déplorer, mais je ne peux plus m'en étonner.» 25

29 Adam est ici présenté comme un étranger dans sa propre patrie. Il constitue avec les autres immigrés la minorité des « désorientés » c'est-à-dire des perdus, des décontenancés, mais aussi dans le sens de ceux qui sont « dés-orientés », ceux pour qui l'Orient n'est plus désormais qu'une malheureuse parenthèse oblitérée sous l'irréversibilité d'un temps tyrannique.

30 Entre les contraintes inhérentes à l'exil et les déboires éprouvés lors du retour au Liban, Adam semble souffrir d'un déchirement identitaire entre l'appartenance, généalogique et historique, à la mère patrie et le devoir de s'intégrer dans la société d'accueil ; d'où la nécessité d'accepter une identité cosmopolite marquée par une ouverture inconditionnelle sur l'altérité, une ouverture qui n'est pas forcément négation de ses propres origines.

31 Dans Les Désorientés comme dans la plupart de ses romans et essais, Maalouf appréhende le rapport entre l'homme et la patrie à travers un angle éthique. La morale occupe chez lui une place prioritaire par rapport à la religion. Loin d'idéaliser un Occident voué aveuglément à un progrès effréné et peu soucieux des valeurs éthiques qui constituent la base d'une communauté soudée, ou un Orient subissant servilement la férule de la religion, l'auteur rend hommage à l'éthique :

32 « Il y a de plus en plus de gens pour qui la religion remplace la morale. Ils te parlent du licite et de l'illicite, du pur et de l'impur. Moi, j'aimerais que l'on se préoccupe plutôt de ce qui est honnête, et de ce qui est décent. Parce qu'ils ont une religion, ils se croient dispensés d'avoir une morale. » 26

33 De même, l'identité, pierre angulaire dans l'œuvre d'Amin Maalouf, n'est pas présentée comme un état figé une fois pour toutes ; « elle se construit et se transforme tout au long de l'existence »27. Cette conception progressiste de la notion d'identité ne peut être assurée qu'en concevant l'individu comme un être humain, sans épithète, qu'en surmontant l'exiguïté des étiquettes et le poids des frontières afin de privilégier une philosophie cosmopolite favorable à la paix et à la sérénité de notre planète :

34 « La seule chose importante, pour moi comme pour tous les humains, c'est d'être venu au monde. Au monde ! Naître, c'est venir au monde, pas dans tel ou tel pays, pas dans telle ou telle maison. » 28

35 Toute approche ségrégationniste n'est en réalité qu'une tentative décevante de servir l'intérêt idéologique d'une minorité aux dépens de l'autre. Le cosmopolitisme s'impose dans cette optique comme une tentative d'inscrire l'Homme dans un cadre de pluralité et de variété, dans un « third space » pour reprendre l'expression heureuse d'Homi K. Bhabha, susceptible de lui permettre d'agir sur l'autre et d'en subir l'influence dans un échange indéniablement fructueux pour l'identité de l'être. Seule cette condition pourrait oblitérer la mésaventure levantine et panser les plaies d'une humanité agonisante.

36 Quand le retour déçoit, quand les retrouvailles se font sous un jour sinistre, il ne reste plus dès lors que le rêve. Le rêve est à comprendre dans ce sens non comme une échappatoire d'un réel décevant, mais plutôt comme un droit, voire un devoir. Dans Les Désorientés, A. Maalouf ne souhaite pas renouer avec le Levant d'antan, mais seulement retrouver le pays dont il a rêvé, cette contrée située dans une limite asymptotique que seul le rêve, non le réel, peut atteindre: « Le pays dont l'absence m'attriste et m'obsède, ce n'est pas celui que j'ai connu dans ma jeunesse, c'est celui dont j'ai rêvé, et qui n'a jamais pu voir le jour. »29

37 Par conséquent, le narrateur se trouve en butte à un sentiment d'angoisse et d'incrédulité qui le pousse à se demander :

38 « Quelle est donc la vraie raison de mon retour vers ce pays bien-aimé dont je redoute d'écrire le nom comme Tania redoute de prononcer le nom de l'homme dont elle est maintenant la veuve ? - Et une étrange réponse s'imposa à moi, aussi limpide dans sa formulation qu'opaque dans sa signification : Je ne suis revenu que pour cueillir des fleurs. » 30

39 Une raison limpide dans sa formulation, mais opaque dans sa signification. La fleur est un symbole de féminité : passive par sa tige, enracinée dans une terre nourricière, et soumise au moindre souffle. Elle est, de plus, réceptive à toutes les lumières, généreuse de ses couleurs et de ses parfums. L'auteur est revenu au Levant pour renouer avec les émotions perdues, pour solliciter le sens de la vie. En vain.

40 En définitive, Les Désorientés est sans ambages une réflexion sérieuse sur le thème de l'exil pour au moins trois raisons : il s'agit d'abord d'un roman qui rompt avec la tradition romantique quant à sa conception du rapport entre exil et terre natale en amenuisant les frontières protéiformes qui les séparent. C'est aussi un roman qui évite de se laisser couler dans le moule préétabli des préjugés en évitant tout dogmatisme idéologique et toute hégémonie moralisatrice en pensant le lien existentiel de l'être avec sa patrie sous un jour tout aussi pessimiste que réaliste. Enfin, le livre d'A. Maalouf permet, nous semble-t-il, de résorber les différentes manifestations du dysfonctionnement de la notion d'identité en faisant de l'être humain un vrai « citoyen du monde », un être pour qui la « patrie sociale, c'est l'entre-deux, un être qui appartient enfin à cette frange médiane qui, n'ayant ni la myopie des nantis ni l'aveuglement des affamés, peut se permettre de poser sur le monde un regard lucide. »31 Il suffit pour ce faire d'assurer un contact pacifique et serein entre les cultures en adhérant à la belle assertion de l'incontournable Saint-John Perse affirmant :

41 « Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d'autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles; et remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils sont gagnés soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes. » 32


HICH-CHOU Mohamed

Bibliographie

Corpus :
MAALOUF Amin, Les Désorientés, Paris : Grasset, 2012.
Œuvres de fiction :
MAALOUF Amin, Léon l'Africain, Paris : Livre de Poche, 1987.
MAALOUF Amin, Les Identités meurtrières, Paris : Grasset, 1998,
Ouvrages critiques :
ARNAUD Jacqueline, Exil, errance, voyage chez N. Farès, M. Khaïr-Eddine et A. Meddeb, in, Exil et Littérature, ouvrage collectif présenté par Jacques Mounier. Équipe de Recherche sur le voyage. Université des Langues et Lettres de Grenoble, 1986.
DAKROUB Fida, L'Orient d'Amin Maalouf, Écriture et construction identitaire dans les romans historiques d'Amin Maalouf, Saarbrücken : Éditions universitaires européennes, 2011.
DORLIAN Georges, Réflexion sur l'œuvre d'Amin Maalouf : d'une écriture à une autre, in Phares, n°11, Jarrous Presse, 1991.
EDWARD W. Said, Réflexions sur l'exil et autres essais, traduit de l'anglais par Charlotte Woillez, Actes Sud, 2008.
GLISSANT Édouard, Introduction à une Poétique du Divers, Paris, Gallimard, 1996.
PERREAULT Laura-Julie, L'invitation au voyage : Amin Maalouf, homme de rencontres, Le Soleil, 14 octobre 2000.
SAID Edward W., Des intellectuels et du pouvoir (Representations of the intellectuel), traduction française par Paul Chemla, Paris, Seuil, 1996.

Notes

1ARNAUD Jacqueline, Exil, errance, voyage chez N. Farès, M. Khaïr-Eddine et A. Meddeb, in Exil et Littérature, ouvrage collectif présenté par Jacques Mounier. Équipe de Recherche sur le voyage. Université des Langues et Lettres de Grenoble, 1986, p. 55.
2 MAALOUF Amin, Les Désorientés, Paris : Grasset, 2012, 528p.
3 Les Désorientés, Op. Cit., p.32.
4 Les Désorientés, Op. Cit., p.34.
5 Ibid., p.37.
6 Les Désorientés, Op. Cit., p.30.
7 Ibid., p.65.
8 Ibid., p.69.
9 Ibid., p.64.
10 Ibid., p.143.
11 Ibid., p.182
12 Ibid., p.302.
13 GLISSANT Édouard, Introduction à une Poétique du Divers, Paris, Gallimard, 1996, p.130

14 EDWARD W. Said, Réflexions sur l'exil et autres essais, traduit de l'anglais par Charlotte Woillez, Actes Sud, 2008, p.242.

15 Les Désorientés. Op. Cit., p.293.
16 Ibid., p.294.
17 MAALOUF Amin, Léon l'Africain, Paris : Livre de Poche, 1987, p.132.
18 Les Désorientés, Op. Cit., p.34.
19 Ibid., p.251.
20 Ibid., p.64.
21 Les Désorientés, Op. Cit, p.515
22 Ibid., p.11.
23 Ibid., p.520.
24 Ibid., p.376.
25 Ibid., p.369.
26 Les Désorientés., Op. Cit., p.270.
27 MAALOUF Amin, Les Identités meurtrières, Paris : Grasset, 1998, p.32.
28 MAALOUF A., Op. Cit., p.125.
29 Ibid., p.67.
30 MAALOUF A., Op. Cit., p. 408.
31 Ibid., p.171.
32 PERSE Saint-John, Exil I, Neige IV, in Oeuvres complètes, Ed. Gallimard, Coll. Pléiade Bibliothèque, p162.
Mots-clés : exil | désorientés | maalouf

Pour citer cet article :
HICH-CHOU, Mohamed, "Les Désorientés d’Amin Maalouf. Entre exil et pays natal ou la fécondité des confluences", in Voyage, errance et exil. Parcours existentiels. [isbn:9789954379165], pp.56-67


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