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Étrangers,émigrés et immigrés | Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin de Yamina Benguigui : de l’énonciation à la dénonciation 

Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin de Yamina Benguigui : de l’énonciation à la dénonciation

MAKAN Abdeltif
Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin de Yamina Benguigui : de l’énonciation à la dénonciation-MAKAN Abdeltif

1 La question de l'immigration est un sujet d'actualité depuis les années 50 et 60 au Maghreb, à l'époque de la colonisation française notamment de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc. Les Maghrébins s'expatrient à la recherche du mieux, en raison du sous-développement socio-économique de leurs pays d'origine. C'est aussi un mouvement qui nourrit les productions cinématographiques durant ces années, voire jusqu'à nos jours, en recourant au documentaire et/ou à la fiction pour la réalisation des mises en place et des mises en scène.

1- Figures d'un sous-prolétariat

2 Yamina Benguigui aborde cette question partant du monde du travail. Son documentaire ressemble à un reportage associant narration et interview sur la vie de la première génération des immigrés arrivés en France vers les années 60. Venus d'ailleurs pour travailler chez Renault, Peugeot et Citroën, dans les fonderies et les bâtiments, ils vivent enfermés dans les espaces de l'habitation et du travail pour se protéger du rejet. La banlieue représente un lieu d'exil pour ces travailleurs où s'effacent les conditions élémentaires de la vie humaine. Ils ont cultivé et éprouvé des sentiments de solitude, de pauvreté, de méfiance, etc.

3 La voix des immigrés interviewés est une réclamation des droits de l'Homme, un cri de révolte pour le bannissement de l'humiliation et de l'esprit néo-colonialiste. La France a, certes, décolonisé les pays qu'elle a occupés, mais elle ne s'est pas décolonisée de la tendance colonialiste. Les immigrés racontent leur odyssée comme une forme de lutte contre l'épouvantail des stéréotypes attribués à l'Arabe, à la figure de l'immigré pour qu'ils se rétablissent des blessures psychologiques du passé en espérant corriger aussi la situation des nouvelles générations nées en France. De même, cet espoir est celui de pouvoir vivre dans un espace de coexistence des cultures arabe et française.

4 À travers leurs déclarations, les immigrés réclament la philanthropie. Le Maghrébin et le Français sont des hommes ; l'un dans son arabité et l'autre dans sa francité. Par la suite, la désignation du nom du pays, France, Algérie, Tunisie ou Maroc, est une question de repères géographiques et territoriaux. L'humanisme consiste à vaincre l'hostilité en traversant les obstacles de l'origine, de la couleur, de la langue et de la culture. Il s'agit de vivre dans un amour bilingue et biculturel, dans un esprit de tolérance et d'hospitalité. Nous nous acceptons dans notre diversité pour accepter celle des autres et nous enrichir.

5 Mémoires d'immigrés représente une référence humaine, parmi d'autres, à exploiter pour approcher les enjeux et les conséquences psychosociales du phénomène de l'immigration sur l'immigré. L'apparition de ce dernier dans ces Mémoires ne se réduit pas à des rôles principaux ou secondaires. Il est témoin oculaire, « des enjeux de son temps », qui dénonce l'image de l'immigré au travail, dans la rue, dans le quartier, bref dans son univers quotidien dur.

6 Dans une ambiance documentaire, Mémoires d'immigrés reconstitue des épisodes de la réalité, effrayante parfois, en se basant sur l'énonciation comme outil pour interroger la société des Maghrébins débarqués en France et pour sensibiliser l'opinion publique de la gravité de leur situation. Les larmes aux yeux, Khémais Dabous et Yamina Amri reflètent des images inhabituelles de l'impact des conditions de l'immigration et des états d'âme en détresse.

7 Forcés à s'adapter à leur nouvelle vie quotidienne, leurs vraies misères n'étaient ni la pauvreté ni le besoin, mais l'exclusion et l'offense dues à des actes racistes commis par le néocolonialiste. L'espoir des immigrés se transforme dans le pays d'accueil en souffrance, en choc, en blessure. Le rejet désigne implicitement que « la France est aux Français ».

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9 Réalisé sous forme de reportage, Mémoires d'immigrés met en place un jeu d'énonciation et de représentations entre l'Occident et le tiers-monde, entre le Moi et l'Autre. Cette vision de l'immigré humilié dominera pendant les années 70, surtout dans les productions cinématographiques.

10 Certes, cette structure première de l'immigré évoluera peu à peu avec la modification de celle de l'immigration elle-même en passant, comme le dit Omar Samaoli, directeur de l'observateur gérontologique des migrations, d'une immigration conjoncturelle à une autre structurelle: regroupement familial2, arrivée à l'âge adulte des enfants d'immigrés en France, enracinement culturel dans la société française pour certains comme le déclarent Rabéra, Zohra Flissi, Mekia Gomri et Aldjia Bouachera ainsi que leurs enfants3. Néanmoins, l'impact sur la majorité d'entre eux est tellement grand que ni le temps ni l'éloignement de l'espace français ne pourraient guérir. L'espace de rêve se révèle atroce et dénudé de valeurs humaines : l'immigré est perçu comme un autre étranger gêneur, écrasé dans son humanité, logé dans des habitats insalubres ou préfabriqués, rejeté dans ses relations sociales, vivant dans l'isolement sans chaleur humaine, travaillant dans des chantiers dirigés par des Français, etc.

11 Yasmina Benguigui transmet l'appel des immigrés pour faire entendre leur voix et invite à réfléchir profondément sur leurs calvaires dans l'espace de l'autre. Le documentaire est réalisé sous l'angle d'une politique de précaution afin d'éviter des réflexes racistes anti-arabe et anti-français. Le sujet de l'immigration, tel qu'il est exposé chez la documentariste, est notoire à tout instant de la vie quotidienne angoissante de l'immigré : « fonction miroir, l'immigration est utilisée pour mieux mettre l'accent sur les travers d'une société française rongée par le racisme4 ».

12 Malgré ce drame de l'exclusion, celui des relations douloureuses fondées sur le refus de l'arabe et des pratiques illégales comme le vol, la drogue, l'agression, l'immigré se montre, dans ce documentaire, respectueux des valeurs nationales françaises. Des relations interculturelles sont nouées en termes d'amitié, de mariage mixte, de voisinage par la deuxième et la troisième générations.

13 Les figures de l'immigration énoncées dans le documentaire sont représentées par les immigrés eux-mêmes en interrogeant leurs mémoires pendant leurs séjours en France au temps de l'occupation française de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc. Ils sont recrutés pour répondre au besoin de la main-d'œuvre faisant défaut en France en quête d'un épanouissement économique à cause du déficit démographique. L'on assiste à des témoignages emplis d'images mettant en exergue l'amertume et les malheurs des jeunes immigrés d'origine maghrébine.

14 La mise en bandes, image et son, de leur vécu se nourrit d'analepses très lointaines. Le discours des sujets se situe sur un axe longitudinal où le passé jaillit en images mentales traduites en langue française. Devant ces mutations, l'identité de l'immigré, de même que ses figures, évoluent sur les plans culturel et linguistique. L'émigré séjourne et renaît autrement dans le lieu d'accueil baigné dans la culture de l'autre.

15 Le passé amer révélé par les parents se rétablit en douceur dans des productions cinématographiques au moment de l'énonciation. La parole dans Mémoires d'immigrés, évocatrice des sentiments et déclencheuse des réactions, semble polyphonique. L'immigré s'énonce pour se connaître, mais énonce aussi la voix de ses semblables à la recherche de leur identité effacée par le refoulement et l'étrangeté. Cette crise identitaire est amortie dans le documentaire qui fait de l'immigration un phénomène social international, interculturel, pour atténuer ses effets néfastes, du moins partiellement, sur l'immigré.

16 En tant que concept, l'immigré s'adapte à diverses situations : il est représenté chez la première génération par l'étranger qui n'a pas d'habitat vis-à-vis du citoyen autochtone, par l'ouvrier besogneux cherchant à mettre en sécurité sa vie et celle des siens, puis chez la deuxième et la troisième générations par le « jeune maghrébin », l'intégriste, etc. Certains sont partis dans l'espoir de refaire leur vie et de retourner à la source. Ce sont des ambassadeurs des valeurs de citoyenneté et des chauvinistes contraints d'immigrer massivement ou singulièrement vu le contexte économique défavorable de leurs pays natals. D'autres ont renoncé à leur authenticité. On perçoit cela chez Benguigui à travers les décisions prises par le retraité Hamou Goumid, arrivé à 18 ans en France et engagé à l'armée, qui exprime sa confiance dans le pays d'accueil, la France, dans la mesure où il ne lui manque aucun sou depuis l'ouverture de son compte à la poste française et par la veuve Mekia Gomri qui déclare avoir réservé sa place au cimetière Saint-Pierre.

17 L'immigré se confronte à deux sortes de discriminations. Tout d'abord dans le pays d'accueil où il est considéré comme usinier, soumis à un ordre de hiérarchisation des conditions de travail et de rémunération inappropriées et immigré, venu d'ailleurs, occupant l'espace de l'autre. Puis dans son pays d'origine où il mène le combat de sécurité sociale du fait qu'il n'arrive pas à se connaître. Au moment du retour, il est perçu comme l'immigré en France porteur des valeurs anthropologiques de l'homme européen. Face à cette épreuve bilatérale, il se sent perdu entre les mouvements de flux et de reflux de l'immigration et manifeste son besoin de se rediriger incessamment vers les deux espaces.

18 Entre les deux rives, l'identité de l'émigré se restitue sur le berceau de vouloir être Maghrébin et le désir de devenir Français pour mettre un terme à ses souffrances humaines. Ces deux modalités de l'être, en concurrence, sont orientées par un faire transformateur des valeurs du Moi profond à la recherche du parfait, du complet et de la stabilité. Qui suis-je ? Question légitime que pourrait se poser l'immigré. L'être et le non-être se bousculent au fond de ce Moi souffrant sans destinée.

19 Dans ces Mémoires, les immigrés, hommes, femmes et enfants, ont réalisé une ascension sociale symbolique en devenant acteurs de leurs propres sorts dans plusieurs scènes du documentaire (à l'usine, à l'école, à la maison, dans la rue, etc.) où ils racontent divers épisodes ayant marqué leurs vies. Ces espaces sont des actants dans leur Histoire effective individuelle et collective. Ils déclenchent différentes analepses discursives qui se nourrissent des tensions, des blessures, des relations difficiles avec les Français.

20 La documentariste délègue son regard et sa parole à ses protagonistes pour énoncer leurs séjours difficiles quand ils ont débarqué du Maghreb en France. Dans ce macro-lieu, ils vont séjourner dans des micro-lieux où les conditions de vie sont nulles. L'insalubrité de leur vie offense gravement leur nature humaine. Dans Gens venus d'ailleurs, Gérard Noiriel compare ces lieux à « une sorte d'enclave du tiers-monde à l'intérieur d'un pays développé. Composée de baraques vétustes, sans chauffage, sans eau chaude ni électricité, cette forme d'habitat cumule toutes les pathologies : sous scolarisation, mortalité infantile élevée, grand nombre de maladies chroniques5 ». L'immigré est interné insalubrement dans ces lieux d'étouffement comme un signe d'une discrimination hiérarchisée : sociale, économique, raciale, linguistique, ethnique, salariale, etc.

21 Poussé par la nécessité, l'immigré lutte seul, silencieusement, en qualité d'ouvrier face à son destin contre lui-même d'abord pour s'accepter tel qu'il est, puis contre l'autre pour résister à la pression emplie d'injustice et d'exploitation. Les protagonistes énoncent et s'énoncent spontanément pour dénoncer explicitement des formes d'illégalité dont ils étaient victimes et dont les échos se font entendre encore à travers leurs réactions, leurs larmes et leurs lamentations, dans le contexte dramatique général de l'immigration.

22 Traumatisés, ces émigrés ne manifestent, à aucun moment, un signe de joie, de détente. Le fardeau du passé pathétique, complexe et compliqué, pèse sur leur vie. L'énonciation semble une brèche qui débloque en partie ce complexe en déshabillant les fractures de leurs êtres. Le choc paraît plus intense à l'heure du tournage vu l'effet réel antérieur de l'immigration : stigmatisés dans leurs pays par la colonisation française, ensuite par leur situation dans le pays colonisateur. Les épisodes racontés ponctuent leurs vies malsaines de dominés ici et ailleurs. On ne naît pas immigré, mais on le devient par besoin pour vaincre l'obstacle de la vie impraticable dans le pays d'origine.

23 Les mémoires éveillées de ces immigrés représentent un héritage douloureux des Maghrébins que Yamina Benguigui collecte pour l'archive et l'Histoire. « Les héros » de ce documentaire ont bien milité pour s'imposer dans le pays de l'autre. Ils ont combattu pour l'égalité, la dignité, contre l'oppression et l'exploitation.

2- Figures du jeune

24 L'identité des enfants nés sous l'immigration, dans son étrangeté, a bien évolué. Ceux-ci sont considérés comme des jeunes nés en France. Certains d'entre eux ont choisi de s'établir définitivement dans ce pays pendant que d'autres font des allers-retours, en compagnie de leurs parents, entre le pays d'origine et celui de naissance. Comme l'explique Emma Mrabet, « ils habitent désamarrais dans les cités de banlieue. Leur identité est souvent ainsi rattachée à ce territoire (…)6 ».

25 Néanmoins, ces jeunes sont perçus comme des fils d'immigrés, des beurs, de « faux français », du fait qu'ils portent des noms de familles arabes. La malédiction de l'immigration survit dans les documents administratifs officiels et engendre une blessure du nom propre. D'une génération à une autre, le nom évolue à son tour de sorte à effacer tout lien avec l'arabité dans le but de s'authentifier et de fixer sa francité. Le mariage mixte, entre Arabes et Français, amoindrit dans ce sens les chocs éprouvés par les parents en amont. Des enfants de la troisième génération sont nés des relations d'amour et de mariage. Mais est-ce vraiment le dessein des parents immigrés ?

26 Sans doute, les parents de la première génération mènent un autre combat sur le sol français. Ils s'obstinent à voir leurs enfants comme des Arabes algériens, marocains ou tunisiens. Le traumatisme socio-économique de l'immigration se convertit en problème identitaire et éducatif. La nouvelle génération subit une autre forme de « discrimination » ou pression émanant cette fois-ci de leurs parents qui leur interdisent de parler français à la maison, et qui les incitent de visiter de temps à autre leur pays d'origine. Les parents fournissent des efforts énormes pour garder ces branches, poussées ailleurs, en relation avec le tronc de l'arbre généalogique.

27 L'identité maghrébine est un droit suprême inaliénable pour les parents immigrés. Elle implique en premier lieu l'identifiant identitaire de l'arabité ou de l'amazighité. Cependant, les enfants nés en France pratiquent un bilinguisme sauvage bouffé d'emprunts au dialecte maghrébin et de néologismes. Le composant d'arabité et/ou d'amazighité semble mis en cause en violant le code linguistique diglossique ou triglossique. Le refus de la langue de l'autre se voit clairement au moment du retour au pays d'origine quand les enfants parlent dans une langue et les leurs dans une autre. Ainsi, le déclare une jeune fille qui se sent algérienne, ayant une mentalité algérienne, mais qui ne pourrait pas vivre en Algérie. Le cordon ombilical linguistique se dissout en causant un fossé profond entre les deux générations. Devant la persistance des parents de s'attacher à la langue de la mère patrie, les enfants rejettent cet héritage linguistique et culturel. Ils se voient français, devant parler français et « construire leur vie en France ». L'immigrée Adjia Bouachera déclare que ses enfants ne parlent pas arabe. Comment alors revenir au pays d'origine ?

28 En deuxième lieu, l'identifiant religieux gêne les parents ; ils expriment, en effet, un certain malaise devant Dieu et devant les leurs du fait que leurs enfants ne souscrivent pas, effectivement, aux fondements de la foi musulmane comme la prière, le ramadan, etc. L'héritage religieux se réduit à des mots comme « wallah », « inchallah » qu'ils insèrent dans leurs discours.

29 Il est à constater, par ailleurs, que le contact des langues enrichit le champ des recherches linguistiques avec de nouvelles tendances et phénomènes de langue (politique linguistique). La langue résultant du métissage linguistique inversera aussi le penchant pour la culture-langue dominante et la culture-langue dominée. La culture et la langue migrent toutes les deux et sont investies à l'échelle internationale par les jeunes d'origines diverses.

30 Les enfants refusent de se conformer au modèle éducatif parental initial, jugé trop conservateur. C'est une révolte contre les valeurs, les croyances et les tabous hérités du « régime maghrébin ». Ils sont indubitablement des jeunes d'origine arabe et maghrébine, mais ils sont nés autres dans un pays étranger. Le combat houleux entre conservateurs et rebelles crée une fissure au sein de la trame familiale en suivant le modèle français sur les droits de l'homme comme celui de la libre expression et surtout celui de l'émancipation féminine7. Les rapports entre les membres de la famille deviennent critiques en raison des destins non croisés, séparés, des générations et des convictions individuelles de chaque membre.

31 L'héritage socioculturel maghrébin évolue d'une année à une autre et d'une génération à une autre. L'origine est inévitablement stable, toutefois l'identité est en devenir corrélativement au lieu de naissance. On passe de l'image de l'ouvrier besogneux à celle de l'étranger d'origine maghrébine né en France.

3- Enjeu de la représentation de l'immigration

32 Comment expliquer l'enjeu de représentation de l'immigration ? Trempés dans leur misère, les immigrés s'expriment devant la caméra à la première personne dans un français peu ou prou correct. Le « je » est une forme de revendication du Moi affaibli et réduit par le regard de l'autre. Le documentaire restaure subséquemment cette défaillance de l'être en rendant à l'immigré la confiance en soi par la conversion de ses sentiments et de son vécu expérimenté en discours. Comme le dit Dominique Maingueneau, « l'instance subjective qui se manifeste à travers le discours ne s'y laisse pas concevoir seulement comme statut ou rôle, mais comme « voix », et au-delà, comme « corps énonçant », historiquement spécifié et inscrit dans une situation que son énonciation tout à la fois présuppose et valide progressivement.8»

33 Cadré dans sa spontanéité très touchante sans scénario préétabli, le discours de l'immigré représente son vécu abyssal ponctué par un sentiment de révolte, traduit parfois en larmes ou réduit à des moments de silence signifiant. Sa présence au cinéma ne répond pas à un appel artistique, celui d'apprendre un rôle et de l'interpréter à la manière des acteurs. Il est présent en tant qu'être humain ayant vécu le phénomène de l'immigration dont l'impact est grandement visible dans le documentaire. La représentation cinématographique est une mise en abîme pour dénoncer esthétiquement, par le truchement de la caméra, les conditions de vie de l'immigré maghrébin des années soixante et soixante-dix, conscient de ses souffrances entachées d'anachronisme qui se racontent sans effets spéciaux.

34 Yamina Benguigui décrit des drames réels de l'immigration (discrimination, haine, racisme, exclusion, exil, oppression…) moyennant le regard et le vécu de l'immigré ambassadeur dans l'espace public de l'autre. En effet, Mémoires d'immigrés ressemble à une situation d'interview journalistique où l'immigré réagit « librement » à différentes questions. L'écouter, lui donner la parole et la diffuser constitue pour lui une sorte de thérapie par l'art et de déclaration contre les horreurs vécues pour faire connaître sa cause.

35 En énonçant, ces immigrés s'énoncent aussi en extériorisant leurs voix refoulées. La parole traduit leur « sentiment de révolte individuelle9» réelle, sans comédie, contre le barbarisme de l'exclusion dont ils étaient victimes. Ce sont des hors-la-loi10 qui luttent dans la solitude pour s'intégrer, dans l'espace de l'autre, et pour l'égalité.

36 La déclaration de ces droits humains communs est symbole de la différence identitaire qui implique des stéréotypes d'africanité, d'arabité, d'étrangeté et de religion. C'est en quelque manière la condition de l'immigré-témoin qui cherche à vivre dans la tolérance, à exister dans la différence sans désidentification, à s'inventer une vie tels Les Barons11 . Ceux qui n'ont pas pu résister ont soit immigré ailleurs, soit sont rentrés chez eux ou ont accepté de renier leur arabité, leur origine en s'assimilant à la norme du Blanc.

37 Le langage cinématographique dans ses deux modes, iconique et linguistique, adoucit d'une part les effets et l'imaginaire de l'histoire personnelle de l'immigré et d'autre part, le combat de l'immigré et de l'artiste est grand. Il s'agit de fonder ou de tisser l'Histoire de l'immigration en tant que mouvement social dans sa globalité. La prise de conscience de soi et la conscience de s'exprimer permettent à l'immigré d'exister au lieu de s'enfermer dans le silence. L'immigré cultive son étrangeté pour corriger l'image et les clichés qui lui sont consubstantiels. Dans cette hypothèse du « nous » et « des autres », il persiste à confirmer son existence pour se poser comme tel et d'en libérer les nouvelles générations.

4- Figures de l'incompatibilité culturelle

38 Les stéréotypes de l'incompatibilité culturelle sont abondants mais démentis par les nombreuses unions à la maison, au travail, à l'école, etc. La culture est un savoir-vivre qui évolue, un héritage en devenir ayant des conséquences à long terme sur l'identité des immigrés. Installés en France, à Paris, ces derniers ne vont pas certainement imposer leur culture et changer celle des Français, mais ils cherchent à faciliter leur intégration dans la société du pays d'accueil en commençant par l'apprentissage de la langue française.

39 Blessés dans leurs amours-propres, les immigrés accentuent le véto d'incompatibilité culturelle. Ils relatent leur grande déception en arrivant sur le sol français, notamment l'esprit colonialiste dont la France ne s'est pas dégagée. Le cinéma français des années 80 commercialise, dans ce même ordre des idées, une image négative des immigrés arabes, africains, vietnamiens dans les banlieues, en les accusant de délinquance. On cite : La Balance de Bob Swain (1982), Les Ripoux (1984) de Claude Zidi, Tchao pantin de Claude Berri (1983), Spécial Police de Michel Vianney (1985), L'Arablète de Sergio Gobbi (1984), etc.12

40 La soumission demeure immuable devant l'obligation de respecter les droits et les lois de l'Autre. Il s'avère impossible de vivre, même en étranger, en ignorant les fondements du contexte sociohistorique accueillant. La liberté d'expression et de croyance ne signifie pas porter atteinte à l'autre ou lui imposer une religion. Chacun est responsable de ses actes dans les limites que lui autorisent les codes civil, pénal et juridique français.

41 Ainsi, Mémoires d'immigrés est un hommage à tous ces immigrés d'origine maghrébine ayant vécu dans les banlieues françaises. C'est un hymne à la liberté sans blessure du nom propre et de l'origine. Le dénominateur commun est le droit à la vie, au rêve européen, à la réussite et à la liberté. La banlieue ne doit pas être le cloître, la vie conditionnée en dehors de laquelle il n y a point de salut. C'est un documentaire nostalgique qui expose un vrai regard de l'intérieur pour « rompre » avec le mythe de l'étranger, du petit français, du beur, et vivre dans une interculturalité hospitalière qui cultive la différence et ignore l'ici et l'ailleurs.

42 Le documentaire de Benguigui ne traduit pas un discours révolutionnaire dantesque, mais un discours populaire et porteur de valeurs humaines, surtout linguistique et culturelle. Se dire, s'énoncer est une prise de conscience de soi-même, même si tardive, pour lutter à haute voix contre l'esprit colonialiste dominant au temps de ces immigrés, et dont les échos résonnent jusqu'à nos jours. La thèse de l'immigration garde son aspect actuel et évolue au fil du temps en prenant de nouveaux élans, surtout avec la troisième génération13.

43 Certes l'immigration a des inconvénients, mais elle est avantageuse dans la mesure où elle a enrichi divers champs disciplinaires comme la sociolinguistique, la sociologie, la littérature maghrébine d'expression française, le cinéma de fiction et le documentaire, la peinture, etc.

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MAKAN Abdeltif

Bibliographie :

BRESSON, Robert, Note sur le cinématographe, Paris, Gallimard, 1975.

DERRI-BERKANI, « Cinémas de l'immigration », in CinémaActions, N° 8, été 1979, p.89.

FLEURY, Béatrice, « Mémoires d'immigrés, L'Héritage maghrébin de Yamina Benguigui. De l'ethos biographique aux hors sujets de a réception », in Revue-analyse.org, vol. 3, N° 3, automne 2008.

FONTANILLE, Jacques et ALGIRDAS Julien Greimas, Sémiotique de la passion, des états de choses aux états d'âme, Paris Seuil, 1991.

MAINGUENEAU, Dominique, « Ethos, scénographie, incorporation », dans Ruth Amoqqy (dir.), Images de soi dans le discours ; La construction de l'ethos, Lausanne/Paris, Delachaux et Niestlé, « coll. Textes de base », pp. 75-100.

MRABET, Emma, « La représentation cinématographique des immigrés maghrébins : mutations et évolutions identitaires », 28/02 /2014.

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YVAN, Gastaut, « Cinéma de l'exclusion, cinéma de l'intégration. Les représentations de l'immigré dans les films français (1970-199à), in : Hommes et Migrations, N° 1231, mai-juin 2001.

Notes

1 Ce documentaire a nécessité à Yamina Benguigui « trois ans d'enquête, six mois de tournage et neuf de montage. Il est articulé en trois volets : « les pères », « les mères » et « les enfants ». Il comprend des témoignages, des images d'archives et d'autres personnelles. Il est présenté au début sur Canal en 1997, puis diffusé en salles de cinéma en 1998. Un ouvrage en est tiré portant le même titre publié chez Canal Plus en 1997. (Pour plus de renseignements, voir Béatrice Fleury, « Mémoires d'immigrés, L'Héritage maghréin de Yamina Benguigui. De l'ethos biographique aux hors sujets de a réception », in Revue-analyse.org, vol. 3, N° 3, automne 2008, pp. 99-100.)

2 Le recrutement des ouvriers immigrés se basait sur des critères parmi lesquels il y a celui du célibat. Ceux qui ne le sont pas sont obligés de laisser leurs familles dans le pays d'origine.

3 Gastaut Yvan, « Cinéma de l'exclusion, cinéma de l'intégration. Les représentations de l'immigré dans les films français (1970-199à), in : Hommes et Migrations, N° 1231, mai-juin 2001, p. 57.

4 Ibid, p. 59.

5 Gérard Noiriel, Gens venus d'ailleurs, Paris, Chêne, 2014, p. 62.

6 Emma Mrabet, « La représentation cinématographique des immigrés maghrébins : mutations et évolutions identitaires », 28/02 /2014.

7 Voir les déclarations des femmes qui ont coupé leurs cheveux, ne portent plus le voile, se baignent en maillot, voyagent toutes seules, etc.

8 Dominique Maingueneau, « Ethos, scénographie, incorporation », dans Ruth Amoqqy (dir.), Images de soi dans le discours ; La construction de l'ethos, Lausanne/Paris, Delachaux et Niestlé, « coll. Textes de base », p. 76.

9 Derri-Berkani, « Cinémas de l'immigration », in CinémaActions, N° 8, été 1979, p.89.

10 Rachid Boucharb, Hors la loi (22 septembre 2010).

11 Nabil Ben Yadirn Les Barons, Maroc, 2009.

12 D'autres films représentent des images positives sur l'immigré à travers des scènes d'intégrations qui reflètent des figures de l'amitié comme Le Thé au harem d'Archimède de Mehdi Charef (1984), Le Thé à a menthe d'Abdelkrim Bahloul (1985), Marche à l'ombre de Michel Blanc et Patrick Dewolf (1984)

13 On cite les films suivants : Cause toujours, tu m'intéresses (19979) et L'Amour en douce (1984) d'Édouard Molinaro ; Le Complexe du kangourou (1986) de Pierre Jolivet ; Sans toit, ni loi, (1985) d'Agnès Varda.

Mots-clés : immigrés | mémoires | benguigui | énonciation | dénonciation

Pour citer cet article :
MAKAN, Abdeltif, "Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin de Yamina Benguigui : de l’énonciation à la dénonciation", in Étrangers,émigrés et immigrés [isbn:9789954924822], pp.17-34


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