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Le mystique, l’étranger professionnel, dans Pèlerinage d’un artiste amoureux de Abdelkébir Khatibi

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AMMAR Hamid
Le mystique, l’étranger professionnel, dans Pèlerinage d’un artiste amoureux de Abdelkébir Khatibi-

1 La société arabe en général et la société marocaine en particulier restent, au niveau de l'imaginaire en posture de quête d'une identité qui ambitionne la divinité. Ces sociétés, arrimées à l'islam, se perpétuent dans une difficultueuse et complexe mêmeté et par conséquent ne tolèrent aucune marge, aucune différence, voire aucune dissidence.

2 Si Lahbabi, le philosophe marocain, et Laroui, l'historien marocain aussi, prônent l'impossible remise en question de ce modèle identitaire, Abdelkébir Khatibi, lui, légitime la perspective opposée. Par le biais de la fiction romanesque, entre autres, il aborde les textes fondateurs et mystiques pour les déconstruire. Le rapport à l'autre se soustrait alors à toute totalité. Aucune omnitemporalité. Aucune hégémonie. Mais plutôt un accueil et une hospitalité.

3 Pèlerinage d'un artiste amoureux illustre cette herméneutique. Khatibi s'y attelle pour revisiter la spiritualité reléguée par l'islam. Il le fait au nom d'une vision du monde où la mystique se veut discipline de l'esprit, mais également une conduite au service de l'étranger gisant en soi comme en dehors de soi.

4 La mystique en fait est considérée par Keller comme : « une activité, un travail. Assoiffé d'absolu, le mystique joue son être tout entier dans l'espoir de rencontrer un jour la grandeur suprême dans son intériorité ou de réaliser la dimension ultime que sa religion enseigne1 ». Cette définition connote un engagement spirituel total susceptible de constituer une source intarissable de connaissance de soi qui prépare l'ouverture à l'Autre.

5 En outre, la mystique est à distinguer du sentiment religieux entretenu par toute religion chez ses fidèles. Anawati et Gardet précisent que la mystique musulmane : « désigne le mouvement spécial appelé en islam tasawwuf, et l'on pourrait définir comme une méthode systématique d'union intime, expérimentale, avec Dieu 2 ». Selon Beaude, cette discipline, si l'on peut la nommer comme telle : « ne donne pas à connaître et penser, mais à goûter l'ignoré : beaucoup l'appelle Science savoureuse. Elle ne s'enseigne pas, elle transforme. 3 »

6 De son côté, Khatibi voit dans la mystique musulmane non pas seulement une technique de méditation, mais une tradition qu'il faut revisiter et réhabiliter tant ses vertus de rapprochement et d'ouverture sont incontestables : « La mystique, pour moi, représente une bonne tradition. Pourquoi ? Elle oriente la vie intérieure vers une expression à la fois puissante et sensible au dehors absolu 4 ».

7 Cette sensibilité pensante fait partie de l'identité de cet écrivain maghrébin d'expression française. Comme plusieurs écrivains de sa génération, Khatibi ne peut ignorer les débats, voire les combats de son temps. Il s'y inscrit en contournant toute restriction idéologique. Son souci majeur est la transcendance de l'étrangeté ; son œuvre a le mérite d'enseigner l'art de la fierté d'être soi, tout en restant ouvert à l'altérité. Khatibi reste conscient, selon Nabil El Jabbar, que : « la rupture n'est pas radicale, ni la réconciliation complète.5 »

8 Fidèle à la perspective de la réconciliation, il s'engage progressivement jusqu'à la publication de son roman Pèlerinage d'un artiste amoureux en 20036. L'aspiration à l'universel et la persistance de la singularité s'accordent sur une médiance en faveur de la reconnaissance de l'Autre. Le soi est reconnu comme tel et l'identité, dont la part mystique semble condamnée à l'oubli, est réhabilitée.

9 La division, facilement constatable, au sein de la société arabe entre deux camps, apparemment inconciliables, témoigne d'une certaine étrangeté qui fait que le penseur ne reste pas dans l'expectative. Si l'un des camps adhère aux valeurs de la modernité et l'autre prône le retour à la matrice islamique, Khatibi, lui, emprunte une troisième voie. Son expression « nouvelle tradition », en l'occurrence la civilisation technique, dont les valeurs ont affecté profondément les sociétés en question, atteste chez lui de cette habileté à réhabiliter par la réconciliation et transcender les dichotomies telle que « tradition », « modernité » :

10

Les modernistes et les islamistes sont déchirés par cette opposition assez manichéenne entre “modernité“ et “tradition“, et qui n'est pas appropriée à la complexité de notre monde actuel. À quoi sommes-nous actuels ? Telle est la question. Il faut de ce qui est, et non des fantasmes d'origine ou de rupture radicale avec notre passé. 7

11 L'opposition en question résulte d'un fond de crise. Selon Khatibi, elle est l'effet d'au moins cinq facteurs qui expliquent pourquoi les sociétés arabes sont à affranchir. Il s'agit en fait de : la faiblesse de la société civile, la nature à tendance despotique du pouvoir politique, le manque flagrant de savoir-faire technique, le poids théocratique et la faiblesse de l'image que le monde arabe a de lui-même et des populations qui le composent8.

12 Le facteur qui nous intéresse est le “le poids théocratique“, autrement dit le religieux, entendu par opposition au spirituel et au mystique9. En effet, la mystique s'affirme en tant qu'individualité tolérant d'autres individualités : « La mystique, dit Khatibi, est une technique de méditation. Elle rencontre l'art, la pensée, dans cet espace d'intériorité productrice qu'il faut absolument protéger 10 ». Tel est le cadre où s'inscrit mon hypothèse, celle de montrer que le mystique, « l'étranger professionnel »11est celui qui redéfinit le rapport à soi comme à l'Autre pour inventer du futur. D'autant plus que le principe de la rencontre est dans la dissymétrie des rapports en vertu de laquelle un échange devient possible12.

13 Parier sur l'expérience intime et la foi faite texte rend compte de la pensée vigilante de Khatibi13 qui veut faire de la civilisation à laquelle il appartient l'acteur d'un agir inventif, économique, social et culturel. Cette entreprise est animée par la perspective de la paix en corrélation avec la tolérance : « Dans la mesure où la politique a pour horizon l'exercice de la paix civile sous toutes ses formes, dit Khatibi, elle est liée à la tolérance 14 » Il s'agit en fait de la tolérance en tant que vertu et pratique rendant la paix possible avec soi et avec l'Autre en réhabilitant la non-violence, voire l'amour. D'ailleurs l'étranger est une part de soi comme le rappelle Khatibi : «L'étranger me précède dans mon imaginaire. En le découvrant, je découvre l'autre en moi et du coup je flotte dans l'atopos. 15 »

14 Face à l'étranger, les modèles anglais et français, par exemple, sont partout célébrés. D'autres modèles restent, en revanche, moins connus. Khatibi s'attelle à en rendre compte, à les faire connaître et à les réhabiliter :

15

On sait que le modèle anglais a fait école, depuis John […], et que la relecture de Pierre Baye, dans le modèle français, a permis une autre analyse de la tolérance et de la liberté d'opinion grâce à la notion du pluralisme, mais on connaît moins le modèle de la cité islamique ou celui de la morale hindouiste, réputée être la plus tolérante des traditions spirituelles, ou celui du confucianisme, de l'humanisme taoïste et d'autres vénérables traditions.16

16 Œuvrer conformément à une éthico-politique de la tolérance et de la paix exige un certain égard et une reconnaissance de soi et de l'Autre. L'Etranger n'est nullement celui qui est différent de soi, culturellement, confessionnellement, idéologiquement … Il peut tout simplement désigner celui qui ne ressemble pas à soi et considéré comme inférieur, un minoritaire, mis à distance même s'il fait partie de la Cité. Sachant que : « L'expérience de la tolérance, comme horizon et comme promesse à l'autre, se déroule dans un monde humain, trop humain, historique et social 17 », la figure de l'étranger est à redéfinir :

17

De près ou de loin, jaillit l'Etranger, sous toutes ses formes : passager, conquérant, vagabond ou mendiant quand il n'est pas l'improbable, c'est-à-dire l'étranger qu'on n'a jamais vu. L'Etranger menace. Il est partout et nulle part, lui notre personnage ou notre revenant du dedans. Il menace notre origine, notre unité, notre vie commune. C'est ce que pense le gardien des ordres : familial, vicinal, communautaire. Pourtant il tient un secret, le nôtre obscurci par notre volonté, notre fureur (légitime certes)» de nous différencier coûte que coûte de ses tentations, des pieds à la tête, depuis l'apparition de l'Homo-sapien sur terre, il y a longtemps, bien longtemps, plus de 200.000ans ! Mon Dieu, que le temps passe vite !18

18 Pèlerinage d'un artiste amoureux illustre cette pensée d'Abdelkébir Khatibi. Le paratexte, essentiellement le titre, concorde avec la perspective arrimée à la redéfinition de l'étranger comme à la paix et à la tolérance et leur corrélatif l'amour. Le mot « pèlerinage », à forte connotation religieuse, voire spirituelle, est en contiguïté, sur l'axe syntagmatique, avec les mots « artiste » et « amoureux ». Loin d'être hiérarchique, le syntagme se veut témoignage de l'étrangeté et de sa transcendance au nom d'un cheminement, celui d'un étranger à lui-même, un artiste amoureux.

19 Raïssi, l'acteur de ce cheminement, part à la quête de sa part spirituelle. L'incipit le confirme : « Il s'endormit en priant, couché de côté, en direction de la Mecque […], l'esprit voyageur vers Dieu.19 ». La dimension mystique du voyage en question et son ancrage référentiel sont explicitement nommés, son aboutissement au niveau de soi aussi : « qui n'a pas souffert en ces temps de désolation et de joies partagées ! Maintenant, oui, maintenant, je peux mourir la paix en l'âme.20 ». Le testament du mort n'est pas contesté. Le legs des biens mobiliers et immobiliers se fait selon les règles, tout est consigné. Mais : « ce qui surprit ses héritiers fut la mention des Illuminations mecquoises du mystique Ibn Arabi, citées en tête de liste et qui furent léguées à son fils.21 ».

20 Cette référence au soufisme explique le souffle mystique qui rythme le récit et cadence la quête de Raïssi. Les préludes de celle-ci sont marquées par l'allégorie de la “demeure enchantée »

21 « La surprise venait du mur […], et voilà Raïssi devant un étrange trou. Il […] en retira un paquet (qui) contenait deux lettres.22 ». Leur destinateur « Rachid Madroub »23qu' « on traite de fou »24 trouve intérêt et complicité auprès de Raïssi qui reste, habituellement, réfractaire à tout discours théologico-politique. Celui-ci s'avère être attiré par le mystère qui prépare la quête : déambuler à travers la ville pour élucider le mystère du « caftan tacheté de passion ».

22 La sollicitation de Ba Salah : « homme de religion doux et aimable 25 », du gardien du “maristan“, l'hospice, et du cadi l'interpelle de plus en plus. Si le premier suggère le voyage spirituel par le biais de la symbolique du lexique religieux : paradis, hourris, éphèbes, l'ange Gabrielle, l'Ascension durant la Nuit du Destin, le second appelle à la transcendance des frontières et des limites : « L'enfer […] c'est d'être mort sans l'être »26. Le cadi, quant à lui, est expéditif. Il conseille de faire le pèlerinage et rappelle les Sept Dormants qui : « furent emmurés vivants dans une caverne : n'ont-ils pas été ressuscités ! 27 »

23 Tous les trois s'accordent sur le voyage, mais les deux derniers insistent plus sur la renaissance, sur la résurrection. Ressusciter à soi, telle semble la transformation à laquelle Raïssi est destiné. Sa version de l'histoire du « caftan tacheté de passion »est qualifiée par la Sicilienne de : « parole d'un fou »28. Il l'admet comme telle vu ses vertus potentielles, notamment la vertu de remédier à son étrangeté : « Oui, mais elle m'ouvre un horizon, elle m'offre un pèlerinage, un voyage […]. Je guérirai peut-être…29 ». Il paraît que le mal gît en lui plus qu'en dehors de lui.

24 L'avant-goût de ce voyage et une guérison partielle sont procurés par la Sicilienne ; l'alchimie de l'amour qui montre que s'éprendre d'une femme30 prépare à l'amour de Dieu :

25

Dès leur première union, ce fut l'exaltation, le désordre, l'ivresse des sens, […]. La Sicilienne savait inventer l'amour, […]. Il était illuminé par cette extraordinaire souplesse du corps et de l'esprit, […]. Le paradis commença à fleurir sous leur corps. […]. Le paradis régnait sur cette félicité. L'Ange se voilait, se retirait dans le silence et la prière. Il priait sur leur désir […]. Elle faisait venir sa jouissance […] en alternant positions érotiques et paroles spirituelles. […] (et) Raïssi guérissait progressivement de ses étouffements et de ses suffocations subites. Son insomnie s'effaçait dans la nuit.31.

26 Par cette relation, une station amoureuse, Raïssi entame une mutation intérieure. Elle est initiatique et prépare à transcender l'enveloppe charnelle. Aussi une note spirituelle clôt-elle le chapitre “La Sicilienne“ : « Il est temps. Oui, partir, […], voyager vers Dieu.32 ». Raïssi, qui « se nourrit d'une seconde lumière 33 », et qui : « ne rendait pas justice à sa foi mystique qui correspondait à son tempérament inquiet et hésitant 34 », ne peut ignorer que la femme est : « un coin de paradis »35.Médiatrice et initiatrice, elle lui offre l'occasion d'apprendre que : « Dieu est amour absolu, il protège la vie, veille sur le désir des humains et leur survie, les conseille et amende leur jouissance partagée.36 ».

27 En Alexandrie, une maison avec moucharabiehs attire, avec une force magnétique, Raïssi. Machinalement, il se dirige vers elle, Maria Zina l'accueille : « une prostituée orthodoxe et un pèlerin musulman »37. Ensemble, ils partagent le même espace et leur contiguïté, voire leur cohabitation, est moins physique que spirituelle :

28

Il est vrai que l'atmosphère de cette chambre suspendue hors du temps, parfumée et sombre, donnait l'impression verticale d'un tombeau ouvert où n'importe quel passager de l'amour était à même de se reposer et de se rafraîchir. Elle-même […] repoussait Raïssi à rester absolument froid, au seuil de cette fasse frigidité où le retour du plaisir se réalise avec incubation spirituelle 38.

29 Déjà sur le bateau, de nombreux signes l'interpellent et l'engagent davantage dans le cheminement spirituel. Sur ce bateau en partance vers l'Egypte, Raïssi médite ; il regarde par-delà la poupe :

30

lorsque l'Ange apparut et disparut en éclair. Un fragment de la voix angélique resta un instant dans les oreilles sidérées de Raïssi dans leur labyrinthe secret. […] Il (lui) arrivait d'entendre […] des murmures, des fragments de langues inconnues, des notes de musique isolées dans le centre irradié de l'ode. Parfois, un début de chant, venu de la nuit, et s'arrêtait au seuil d'une révélation 39.

31 Le cadi, qui dirige en personne la prière sur le bateau à vapeur, la Frégate, rappelle, par le biais d'un discours imagé, la dimension étrangère du pèlerin. Ce voyageur est sollicité à se reconnaître dans son étrangeté, tellement celle-ci est sa propre demeure, témoignage de sa particularité et de son individualité qui s'affirme en cheminant : « Le pèlerin est comme un aveugle qui voyage… Le pèlerin deviendra peu à peu le voyage lui-même. Chacun sera sa propre Kaaba. […]Allah envoie des signes à ceux qui savent.40 ».

32 C'est alors que l'âme entame sa lévitation. Elle est ravie ou en voie de l'être. Elle échappe à l'ordinaire de la vie et reste comme suspendue entre ciel et terre par un amour qui va crescendo vers l'extase, au sens étymologique du terme : ex-stasis, une sortie de soi.

33 Initié, grâce à la Sicilienne, à l'art d'aimer et d'être aimé, l'artiste s'ouvre à la “différence“ et signe un pacte de paix avec l'Autre. Après la prière et la leçon religieuse sur toutes les étapes du pèlerinage, Raïssi s'installe auprès des joueurs d'échecs. Il apprécie aussi les chants repris en chœur après le crépuscule et reconnaît le poème d'Omar Ibn Faridh chantant l'enivrement et célébrant l'amour divin. Il reçoit le chant mystique dans un ravissement spirituel :

34

Vin sans vin, ce chant cache un secret, le pacte de la communauté extatique. L'oraison. Réminiscence de la parole de Dieu. Désir inouï du paradis et de l'éternité. C'est que le chant apportait la paix et la sérénité reflétée par la constellation de ces étoiles, dans une oraison mystique qui se développait de voix en voix 41.

35 Auprès des saints, la gnose entendue dans le sens de la connaissance et de la renaissance éveille Raïssi. Le débarquement au port d'Alger est l'occasion pour lui d'assouvir un désir étouffé, visiter un marabout, Sidi Abou Madian de Béjia. Mais son guide propose d'entreprendre une autre visite, celle du saint de la ville Sidi Abderahmane. C'est alors qu'ils empruntent les chemins de l'intériorité mystique au-delà des sentiers battus de l'orthodoxie : « Venez, je vais vous montrer l'Algérie, la vraie Algérie, celle des héros, des saints et des pauvres 42 ».

36 Le cheminement vers le tombeau du saint met le point sur l'existence d'une force spirituelle en mesure de reconsidérer à sa juste valeur la communauté spirituelle, capable de faire face aux défis qui guettent les sociétés arabo-musulmanes, en l'occurrence la colonisation, la guerre et la dictature. Cette force spirituelle, il faut la reconquérir surtout parce qu'elle est en mesure de transcender l'étrangeté :

37

Oui, la communauté spirituelle des ombres dans le labyrinthe, cherchant une sortie vers la lumière sainte. Etait-ce trop tard ? Le pays était déjà trop déchiré, lézardé, par des passions adverses, par des conquêtes, […]. Il fallait donc vivre dans la nuit blanche, ne pas douter de soi, éternellement se replier sur sa force, sinon on mourrait de syncope, de paralysie, de déraison.43

38 À Malte, « cette île axiale, ouverte aux quatre coins du monde »44, Raïssi découvre « avec jubilation » l'idiome des Maltais, l'existence de la mêmeté dans l'étrangeté ; il l'émerveille et l'enchante : « ce mariage de la langue arabe et de la langue romaine […]. Quelle merveille cette langue mélangée ! Il y a toujours de la place pour une autre langue, pour d'autres langues 45 »

39 L'Autre ravit Raïssi qui le recherche. La quête se substitue à la fuite. L'union avec soi retentit dans le rapport à l'Autre dont il accueille, dans l'hospitalité, les parts humaine, linguistique et même confessionnelle. À « la lutte séculaire et intraitable entre la Croix et le Croissant 46 », le pèlerin suggère le rapprochement et la tolérance, voire même l'appropriation et l'identification. Tout sentiment d'étrangeté ou d'exil est condamné au bannissement :

40

Raïssi se sentit presque chez lui tant cette langue lui parut hospitalière […], plus il s'orientera vers La Mecque, plus il connaîtra l'Occident […], sa foi sera réceptive aux autres croyances. L'Ange lui dira :

41 -Contemple l'image de la lévitation du Christ 47.

42 La foi réceptive de Raïssi le place aux antipodes de ses coreligionnaires devant lesquels il ne se sent pas moins étranger que devant les autres. Ce pèlerin, chez qui l'ésotérique prime sur l'exotérique, fait fi de toutes différences et cultive les qualités sensibles : « Sa foi de croyant mystique et son réel talent d'artiste l'avaient placé dans une autre orbite, là où le secret se transmet de maître à discipline par une filiation initiatique 48 ». Aussi ne se reconnaît-il pas dans le discours théologique d'un Imam et la doxa qui l'anime. Il n'apprécie même pas : « sa voix monocorde d'une simplicité brutale 49 » qui dissimule l'intolérance et la désunion avec l'Autre.

43 Abordant le naufrage de Paul dans l'archipel maltais en 276, cet Imam le taxe de légende et lui ôte toute son aura spirituelle. Le spirituel est irradié pour renvoyer à un simple mythe, à quelque chose dont l'existence n'a jamais pu être prouvée. Pire encore, le négationnisme se rallie à l'ironie : « -Légende, tout est légende. Le naufrage de Paul en 276 ! C'est une fausse date. Comment avait-il pu gagner la rive à la nage pendant une tempête ? Savait-il nager ? Léviter ? Courir sur l'eau ? Traverser les éclairs ? S'envoler au-dessus des vagues ? 50 ».

44 Raïssi, par contre, fait preuve de tolérance. Il ne rejette pas l'Autre. Il brûle de désir de visiter la cathédrale Saint-Jean. Sa conversation avec le prêtre aborde l'image, le signe et par conséquent le Christ considéré par le pèlerin comme : « un orphelin, un éternel orphelin, un errant, l'imam des errants 51 ». Le prêtre partage cette sensibilité mystique pour ne pas lui souhaiter bonne errance. À la manière de Raïssi, sa différence se dissipe en faveur de la reconnaissance de l'étranger et de l'union avec lui : « beau pèlerin, vous êtes aussi un errant, à la trace de notre Christ. Peut-être êtes-vous aussi chrétien que moi, et moi, aussi musulman que vous. Qu'est-ce qui nous sépare ? 52 ».

45 Dans ce « double voyage », où Raïssi et ses compagnons : « allaient vers la Mecque et la Mecque venait vers eux 53 », l'aventure spirituelle revêt un caractère de permanence. Le pèlerinage et le rituel qui lui est inhérent n'y mettent pas un terme. S'étalant sur une dizaine de pages, les pratiques propres à ce pilier de l'islam ne font que la relancer : « ta quête n'est pas finie. Elle continue. Tu es en voie de transmutation 54 ». Par la pratique de l'esseulement et du célibat esthétique, et armé de l'amour, sa nourriture spirituelle, Raïssi entreprend, avec plus de conviction, son cheminement et se réincarne en narrateur de sa propre histoire.

46 Même son mariage résonne avec cette transmutation. En effet, Raïssi épouse Dawiya : « descendante d'Amghar, le saint suprême de Tit, […], gardienne d'un droit d'hospitalité et d'asile (et dont) l'ancêtre favorise l'amour. »55. Cette « femme qui avait la nostalgie de l'éternité 56 », complice spirituelle, remplit le foyer de quiétude et donne naissance à trois enfants : Si Mohammed, Tamo et Abdellah. Elle permet aussi à son mari de devenir bigame en épousant Matisse. Cette musicienne française transcende son étrangeté, elle s'unit au stucateur par le corps et l'esprit : « Nous logions l'un dans l'autre 57 ». Avec cette étrangère, se confirme l'identité de Raïssi : « Comme elle, je suis né pour être captif, je suis captif d'une vie créatrice. Voyager, découvrir, explorer. Je porte en moi une force incroyable de séparation 58 ».

47 Étrangeté et différence, un principe de tolérance. En faisant sienne cette devise, Raïssi l'exige tout d'abord pour lui-même : « Pour tolérer les autres, il faut que je m'accepte moi-même tel que je suis. Ni plus ni moins. Définitivement 59 ». Mais l'“artiste amoureux“ se veut essentiellement un “étranger professionnel“ se désenclavant pour aller à la rencontre de l'étranger qui est à son image et à sa ressemblance. Sans le juger, sa rencontre relativise les rapports loin de toute totalité, retrouve l'hétérogène et promet la tolérance, voire la paix dans un avenir cosmopolite ; ce même étranger qui n'appartient à aucun lieu, à aucun temps et dont l'espace reste hospitalier : « L'origine perdue. L'enracinement impossible, la mémoire plongeante, le présent en suspens. L'espace de l'étranger est un train en marche, un avion en vol, la transition qui exclut l'arrêt 60 ». Encore faut-il, dans cet espace de l'étrangeté, réserver sa place en tant qu'“étranger professionnel“, loin de toute restriction politique, idéologique, confessionnelle…


AMMAR Hamid

Bibliographie

Anawati, G-C et Gardet, Louis, Mystique musulman, Librairie Philosophique, 1976

Beaude, Joseph, La Mystique, Cerf, 1990

Blanchot, Maurice, L'Entretien infini, Paris, Editions Gallimard, 1969

El Jabbar, Nabil, L'œuvre romanesque d'Abdelkébir Khatibi. Enjeux politiques et identitaires, L'Harmattan, 2014

Geoffroy, Éric, Le soufisme en Égypte et en Syrie, Editions L'Ifpo, 1996

Ibn ‘Arabi, La Sagesse des Prophètes, Paris, Albin Michel, 1974

Khatibi, Abdelkébir, Figures de l'étranger dans la littérature française, Paris, Denoël, 1987

Pèlerinage d'un artiste amoureux, Editions Motifs, 2006

Keller, Carl-A, Approche de la mystique, Albin Michel, 1996

Kristeva, Julia, Etrangers à nous-mêmes, Paris, Editions Gallimard, 1988

AUTRES

Entretien avec Khatibi, Prologue, N°1, 03 mars 1998

Entretien avec Khatibi, Le Matin du 27 mars 2005

Abdelkébir Khatibi, « Un étranger professionnel », in Etudes françaises, volume 33, numéro 1, 1997

-Politique et tolérance. Eléments d'une éthique perspectiviste, in Philosophica, n° 66, 2000

Conférence de Michel CAZENAVE, « Différence entre Mystique et spiritualité ». http://www youtube.com/Watch ?v=B4BCSR4PMWB.

Notes

1 Carl-A KELLER, Approche de la mystique, Paris, Albin Michel, 1996, p.41

2 Anawati, G-C et Louis GARDET, Mystique musulman, J. Vrin, Paris, Librairie Philosophique, 1976, p.13

3 Joseph BEAUDE, La Mystique, Cerf, 1990, p.12

4 Cf. Entretien avec KHATIBI, Prologue, N°1, 03 mars 1998. http://prologues.canalblog.com/archives/1998/03/09/8252841.html

5 Nabil, EL JABBAR ? L'œuvre romanesque d'Abdelkébir Khatibi. Enjeux politiques et identitaires, L'Harmattan, 2014, p.13

6 Dans une première période, Khatibi a tenté de créer un espace d'autonomie sans aller jusqu'à la rupture. Avec Pèlerinage d'un artiste amoureux, il emprunte la voie de la réconciliation. Cette seconde période marquée par la Guerre du Golfe (1990-1991) correspond à la présence constante de l'écrivain au Maroc. Il est nommé directeur de l'Institut Universitaire de la Recherche Scientifique de 1994 à 2003

Ibid, p.14

7 Entretien avec KHATIBI, Prologue, N°1, 03 mars 1998

8 Ibid.

9 Cf. Conférence de Michel CAZENAVE, « Différence entre Mystique et spiritualité ». http://www youtube.com/Watch ?v=B4BCSR4PMWB.

10 Entretien avec KHATIBI, Prologue, N°1, 03 mars 1998

11 Pour Abdelkébir KHATIBI, l'œuvre littéraire accueille et transforme les écarts entre les langues au profit de l'unité sensible d'un style. C'est un tissage de mots, de langues et de graphie, une ouverture et une reconnaissance de la multiplicité culturelle. D'autant plus que : « l'art de vivre, dit-il, […] est une justification majeure de la littérature et de l'art ». Ainsi de l'expression « l'étranger professionnel », je retiens l'esprit, celui de l'ouverture et de l'hospitalité, un vivre-ensemble dont le niveau linguistique n'est qu'un aspect.

Cf. Abdelkébir KHATIBI, « Un étranger professionnel », in Etudes françaises, volume 33, numéro 1, 123-126

12 Cf. Maurice BLANCHOT, L'Entretien infini, Paris, Editions Gallimard, 1969

13 Cf. Entretien avec KHATIBI, Le Matin du 27 mars 2005

14 Abdelkébir KHATIBI, Politique et tolérance. Eléments d'une éthique perspectiviste, in Philosophica, n° 66, 2000, p. 9

15 Abdelkébir KHATIBI, Figures de l'étranger dans la littérature française, Paris, Denoël, 1987, p.66

16 Ibid, p.11

17 Ibid, p.16

18 Ibid, p.19

19 Abdelkébir KHATIBI, Pèlerinage d'un artiste amoureux, Editions Motifs, 2006, p.14

20 Ibid, p.407

21 Ibid, p.411

22 Ibid, p.15

23 “Madroub“, “Majdoub“, “Maqyous“ désignent ces ravis en Dieu, noyés dans une sorte d'extase qui les retranche des normes habituelles.« Le “ravi” possède très vite ses lettres de noblesse dans la mystique musulmane. L'importance que lui accorde al-Ḥakīm al-Tirmiḏī (m. 318/930) est exemplaire à cet égard. Selon ce maître ḫurāsānien, le maǧḏūb appartient à l'élite spirituelle qui entre dans la sphère de la “sainteté particulière” (al-walāya al-āṣṣa). Dieu le choisit, l'éduque en le faisant sortir progressivement de sa volonté individuelle (al-mašī'a) et l'amène ainsi au fat, à l' “illumination” »

Cf. Éric GEOFFROY, Le soufisme en Égypte et en Syrie, Editions L'Ifpo, 1996

24 Pèlerinage d'un artiste amoureux, op.cit. p.23

25 Ibid, p.25

26 Ibid, p.34

27 Ibid, p.35

28 Ibid, p.43

29 Ibidem.

30 La femme est, pour Ibn ‘Arabi, médiatrice du rapport de l'homme à Dieu dans la mesure où on ne serait jamais contempler Dieu directement en l'absence de tout support car Dieu, dans essence absolue, est indépendant des mondes.

Cf. Ibn ‘Arabi, La Sagesse des Prophètes, Paris, Albin Michel, 1974, p.201

31 Ibid, pp.41-42

32 Ibid, p.53

33 Ibid, p.56

34 Ibid, p.55

35 Ibid, p.233

36 Ibid, 57

37 Ibid, p.160

38 Ibid

39 Ibid, p.59

40 Ibid, pp.62-63

41 Ibid, p.69

42 Ibid, p.80

43 Ibid, p.83-84

44 Ibid, p.86

45 Ibid, p.87

46 Ibid, p.87

47 Ibid, p.87

48 Ibid, p91

49 Pèlerinage d'un artiste amoureux, op.cit. p.92

50 Ibid, p.93

51 Ibid, p.108

52 Ibidem

53 Ibid, p.169

54 Ibid, p.191

55 Ibid, p.267

56 Ibid, p.275

57 Ibid, p.347

58 Ibid, p.362

59 Ibid, p.300

60 Julia Kristeva, Etrangers à nous-mêmes, Paris, Editions Gallimard, 1988, p.32

Mots-clés : mystique | étranger | khatibi | pèlerinage

Pour citer cet article :
AMMAR, Hamid, "Le mystique, l’étranger professionnel, dans Pèlerinage d’un artiste amoureux de Abdelkébir Khatibi", in Étrangers,émigrés et immigrés [isbn:9789954924822], pp.35-52


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