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Le migrant entre le besoin d’enracinement et le désir d’individuation dans Le Polygone étoilé de Kateb Yacine

OURYA Jalal
Le migrant entre le besoin d’enracinement et le désir d’individuation dans Le Polygone étoilé de Kateb Yacine-OURYA Jalal

1 Le migrant entre le besoin d'enracinement et le désir d'individuation

2 dans Le Polygone étoilé de Kateb Yacine

3 OURYA Jalal FP – Larache

4 L'épreuve de l'étranger vécue de bon gré ou subie tant bien que mal a laissé son empreinte dans la littérature française dite périphérique. Après son émergence au Maghreb et en particulier en Algérie, cette littérature s'est érigée en réceptacle d'un chronotope où le sujet, devenu étrange à lui-même, est saisi dans ses pleins remous dus à son ardent désir de conjurer l'incidence des successions qui ont mis à mal son sentiment de continuité1. Le Moi collectif, défini comme une mesure sécurisante, commence à être perçu comme une double dépossession. Il est d'une part altéré dans sa continuité en regard des colonisations subies à répétition et d'autre part ce Moi collectif est suspect d'être un dispositif politique que manipule une oligarchie formée de manière à être un nouvel appareil de domination des anciennes puissances coloniales. En ce sens, Kateb Yacine s'interroge : «comment distinguer l'ennemi puisqu'il est dehors et dedans2». En effet, la mémoire collective, censée être une précieuse ressource de solidarité est devenue l'espace d'une violence dénaturante. Se soustraire à cette condition désobligeante pour se dédouaner d'une prise en otage contraint le sujet à se résoudre à l'expérience de l'étranger au risque de voir naître en lui le sentiment d'être de nulle part. En fait, Kateb sort du lot; dans sa propre conception, voyager c'est passer d'une vie moindre à une vie plus. Il se situe, de cette manière, à l'antipode de ceux qui ont tendance à croire que voyager c'est mourir un peu. Tant s'en faut, dans le Polygone étoilé, le sujet perçoit le voyage comme une mesure conjuratoire contre la mutilation de son être et la déprise du soi. Ainsi, Kateb Yacine rend compte des perspectives afférentes à son départ : «Fuyons afin de reprendre espoir3». Toutefois, ce voyage que conclut le sujet pour mieux revenir à lui-même n'est pas sans être la condition de plus de mutilations. D'ailleurs, arrivé à destination, il trouvera à l'accueil, cet autre qui est entré en lui par effraction. Le sujet risque de s'en trouver fâcheusement desservi et de se vouer à être davantage étranger à lui-même. Comme Il ne possède pas de point d'attache étant dépourvu du sentiment de continuité, et loin de sa géographie de naissance, il devient la proie des processus d'assimilation. Le roman de Kateb Yacine, Le Polygone étoilé, s'inscrit, au moyen de l'épreuve de l'altérité, dans l'optique d'une révolte contre la situation de non-personne, de mise hors sujet et s'interdit de faire de la géographie de naissance un objet de pourvoyance identitaire. Le désir d'individuation «impose […] un adieu déchirant aux fantômes de la tribu4». Le roman, par conséquent, déporte le processus de reconquête de soi, par le détour de l'immigration, dans l'espace de l'altérité exogène. Le défi que Kateb souhaite relever à travers ce choix, subordonné à la contingence, est le lieu de nombre de questions. Avant d'interroger en quoi cette aventure est le passage d'une vie placée sous le signe du déni à un surcroît de vie chimérique, il faut à divers égards cerner le substrat historique qui pourrait en être le déclic. Cette question en appelle d'autres. Il y a lieu de faire le point sur les tenants et les aboutissants de la velléité de vouloir faire de l'immigration un alibi pour préluder à la recréation d'une identité de substitution sur une terre qui flotte sous les pieds. L'entre-deux est, dans ce contexte, la condition suffisante de l'hybridité jugée comme une forme de négativité. Il est besoin d'interroger en quoi le dépassement de cette forme de déni et de négation de soi par soi ou par l'autre, considéré dans toute son étendue, passe par la création d'un mythe où le sujet, réconforté par l'expérience quasi-exilaire, fait la sourde oreille aux fracas de l'Histoire et à ceux de la mémoire collective.

5 S'expatrier c'est parer aux relents de la dette ancestrale

6 Dans le roman de Kateb Yacine, le sujet nourrit, faute de mieux, l'espoir de retrouver son étendue ontologique sur la terre de l'autre. Cette mesure est à lire moins comme une promesse d'une identité à même de faire le contrepoids au déni et aux crises dues au sentiment d'apatride que comme un procès dirigé, dans l'amertume, contre la dette historique due à l'œuvre fatidique de l'ancêtre tenu pour complice dans la mutilation du noyau de l'être. Le sujet fléchit sous le poids de l'œuvre insoutenable du «fondateur […] qui aura laissé le subtil héritage de ses dettes5». Cette évasion du territoire de la honte vers la terre de l'autre est une aventure paradoxale. «Le migrant (algérien) est un être habité par l'autre, l'autre migrant qu'il a d'abord accueilli chez lui et en lui6». Après avoir découvert que l'histoire de l'ancêtre, tenu d'être le garant du sentiment d'appartenance, est une suite interminable de traumas, le sujet se résout à faire feu de tout bois et voit paradoxalement dans le territoire de l'autre, dont il oublie le passé spoliateur, la promesse d'une nouvelle identité réfractaire au passé ancestral et étanche aux relents de la mémoire collective de part en part colonisée. En dépit de ce lourd héritage, le sujet tente de s'offrir, pis-aller, une identité hypothétique et prévoit un palliatif contre la tare qu'il porte dans les veines en raison des déconvenues que les siens ont subies de génération en génération. De fait, en réponse à son désir de subsumer son malaise, il se met à se mesurer, sans posséder les préalables requis, à une figure qui incarne à ses yeux la grandeur, entre autres le Marseillais. «Nous aussi, on est grands7», ainsi, s'écrie l'alter ego du romancier; il s'arroge le droit, sans pouvoir s'individuer, de s'établir en égal à une figure hégémonique en vue de s'abstraire de son passé. Il dérobe, de cette manière, à sa propre vue son déficit identitaire. Se cachant derrière le pluriel et s'abîmant dans l'indéfini, le sujet se présente comme étant incapable d'émerger en tant que tel et, par ricochet, pourvu d'un crédit historique. La prétention à la grandeur simule l'irrésistible désir de tracer des frontières entre un avant et un après et de procéder, chemin faisant, à une sorte de table rase. S'inviter chez l'autre prélude, dans le roman de Kateb, à la nécessité de revenir à soi et de retrouver sa complétude. Il procède ainsi à la sape des béquilles psychologiques du sens communautaire déjà inexistant. À vrai dire, le sujet se sent incapable de défendre son appartenance et ne peut l'ériger en caution à sa dignité. «On a tendance à se reconnaître d'ailleurs dans son appartenance la plus attaquée, parfois, quand on ne se sent pas la force de la défendre, on la dissimule8». Il commence par la destruction du mythe tribal contre lequel il s'acharne sans aucun ménagement et en souligne l'absurdité. Le récurrent passage de ce qui est censé être le «Nous» de la solidarité communautaire au pronom de la non-personne exprime, tout au long de l'œuvre, cette distanciation qui se donne à voir comme une révolte contre la tribu définie comme perméable à la dépossession. Kateb fait grief de sa présupposée tribu. Son acrimonie envers elle vient à son acmé après l'échec de l'effort consenti dans l'optique de se donner un point d'appui, abstraction faite des liens de sang et sans enracinement dans le chtonien de naissance. L'acte de migrer n'est pas une rupture qui subsume totalement le malencontreux héritage de l'ancêtre. «L'identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitié, ni par tiers, ni par plages temporelles cloisonnées9» d'autant plus que dans l'inconscient du sujet, refuser d'articuler le moi à l'égo de l'ancêtre est la condition suffisante de la damnation. Dans le subconscient, l'identité est «une totalité ordonnée, fondée sur et garantie par l'être de l'ancêtre10».

7 Le sujet, projeté dans l'étrangeté à soi, ne sait plus à quel saint se vouer. Ses tentatives sont de poignants échecs dans la mesure où la terre de l'autre ne peut servir de source de solidarité et ne peut être un espace de remplacement. Pourtant, il y cherche ce à quoi il aurait renoncé, à savoir le sens communautaire au profit d'une éventuelle individuation. Or, l'espoir de le voir naître en lui et chez les autres migrants rencontrés au hasard des circonstances, vole très vite en éclats: «La foule parfumée, les compatriotes, tout s'éteint avec la nuit11».

8 L'individuation à l'épreuve de la morbidité de la conscience

9 Dans la rupture du cordon ombilical, la conscience collective a été envenimée à un point tel que la haine du compatriote est devenue une attitude spontanée. Les migrants s'efforcent de «s'attacher afin de subsister, [ils pass(e)nt toutefois] de la docilité à la haine, dès qu'ils purent se rencontrer12». Ils rappellent les uns aux autres ce qu'ils cherchent à étouffer par le détour de l'épreuve d'altérité. Dans le contexte auquel le récit fait un clin d'œil, s'approcher du compatriote migrant c'est se donner le moyen de le haïr. La négativité a pris place dans la conscience des individus et en a perverti la nature première. Et le leurre de s'offrir une identité de substitution s'éteint illico presto. Le désobligeant déracinement y est pour quelque chose. Pour rappeler Gustave-Nicolas Fischer, «ceux qui ne s'enracinent pas quelque part n'ont pas de repère, la terre est mouvante sous leur pas13». Par ailleurs, si la morbidité de la conscience fait du sujet un être amnésique, la répulsion que lui oppose l'autre le désabuse. Tel un damné, le sujet katébien s'en trouve desservi par la vilenie du temps qui se spatialise pour recevoir l'allure d'un bagne. Le présent, comme dans les univers tragiques, est rattrapé par le passé de l'ascendance comme si le sujet était un tant soit peu irresponsablement responsable de sa condition. Le lourd héritage qui pèse sur ses épaules donne au temps un aspect spiralé. Le sujet ne parvient pas, à ce titre, à échapper à «son présent-futur jamais passé14». Kateb se bat en dépit des déconvenues savourées et feint d'avoir l'air optimiste si bien que, à ses yeux, « Marseille n'est plus que ce corridor de Casba15». Kateb Yacine passe étrangement, sans nourrir la velléité d'une contre-conquête symbolique, de l'essentialisation à la prise en charge de l'ordre unitaire pour préluder à une coalition où le sujet et l'autre peuvent faire bon ménage. Cet ordre unitaire où le sujet tente de se retrouver, de se définir et de redéfinir son rapport à l'autre, se dénue de toute orientation future; le trauma prend le dessus et le freine dans sa marche et sa démarche. Il se sent «devenir lui-même un ressort anti-temps16». Kateb développe une résistance contre l'instant présent et n'entrevoit du même coup aucun espoir dans l'avenir. «Il arrive encore qu'à la suite d'un événement traumatique ayant secoué la base même de leur vie, les hommes se trouvent abattus au point de renoncer à tout17». Le retour à la racine devient, à cet égard, une obligation. Cependant, il ne peut s'accomplir sans évaluation des mutilations subies le long de l'histoire et sans «évaluer […] tout le temps passé collectivement en prison18». En effet, nommer le passer, dans le Polygone étoilé, c'est le subsumer. Or, ce processus n'est en aucun cas possible sans prise de distance physique et temporelle par rapport aux faits et au chronotope auquel ils font clin d'œil. Écouter, à longueur du temps, le cri tumultueux de la mémoire colonisée condamne à la surdité. Si cette prise de distance ne peut pas rétablir le sujet migrant dans sa dignité, elle est du moins un préalable nécessaire à l'éveil de conscience. Lakhdar, l'alter ego de Kateb Yacine, parvient à retracer l'histoire de son traumatisme ainsi résumée : «six mille enseignants et de grands muezzins venus de Caire nous conduiront sous bonne escorte au Sahara pour l'édification des nouvelles pyramides19». La distance qui s'installe à la suite de l'épreuve de l'étranger en dévoile les formes et les modalités.

10 Étant en retrait, Kateb fait l'archéologie de la mémoire des siens et recense, ce faisant, l'une après l'autre, les formes de distorsions qu'elle a subies. «L'Algérie arabe et musulmane (prend) la relève de l'Algérie française pour pacifier la barbarie20». La distance traumatique devient une expérience où s'aiguise le jugement. Les colonisations que la mémoire s'est vu infliger le long de l'histoire culminent, à en croire, le romancier, dans l'instrumentalisation de la théologie mise en œuvre en vue de faire l'ombre à la nature première du sujet. L'état d'apatride incite à la lecture dans l'histoire du trauma et affranchit du figement subi devant la tyrannie des discours et des catégories d'intimidation et d'asservissement, dont la théologie.

11 De l'expérience de l'étranger à la création du mythe personnel

12 La terre de l'autre, bien que sentie non moins spoliatrice que la mémoire collective prise dans les tentacules de la dépossession polymorphe, affranchit d'une peur millénaire. Cette terre a, paraît-il, le pouvoir de libérer des rapts passionnels. Toujours est-il que le retour au point d'attache demeure une obsession. Il se fait, toutefois, dans le déplaisir, à un ordre presque hiérophanique bâti non dans le territoire placé sous la domination multidimensionnelle, mais sur une parcelle destinée à simuler l'espace utérin où le sujet est toujours dans sa pleine incandescence. Le sujet s'invente, pour conjurer le flottement ontologique, un territoire symbolique de la dignité qu'il adosse à un fond mythique après avoir mesuré à juste titre que la dépossession est multidimensionnelle.

13 Dans cette crise, le sujet parie sur le pouvoir de son imagination créatrice. Il en fait une stratégie réparatrice et le moyen de subsumer la béance qui se creuse en lui. «L'imagination [est une tentative de supprimer] cette situation de mise en cause identitaire21». Il réduit à cet égard au silence réconforté par l'épreuve de l'étranger, l'imago paternel22 assorti de germes désessentialisants et se réfugie dans l'imago maternel vu comme une symbolisation de la vie du temps de la liberté fondamentale. «Les premières harmonies des muses coulaient pour (Kateb Yacine) naturellement de source maternelle23». Or, le sérail de Kateb mêle dans la même structure mère et terre nourricière. Dans ces deux figures susmentionnées de la féminité, effleure l'image de l'être exempt des relents de la dépossession et de la mainmise de l'idéologie. Le voyage devient à ce titre une vertu en dépit des crises qui en sont la cause et dont il est l'instigateur. Il crée une distance équivalente à l'objectivité requise à divers égards dans la connaissance de soi par soi. Le voyage devient ainsi une expérience qui préfigure dans l'incertitude un surcroît de vie. Sans expérience de l'étranger, l'alter ego de Kateb Yacine n'aurait pu mesurer à juste titre l'étrangeté de soi à soi. De fait, Lakhdar aurait reconnu qu'à sa crise de conscience due à l'égarement et à la perte des repères il doit pour une large part son éveil et sa grande lucidité. Il cesse de faire sienne la dette historique de sa lignée. «Le bonheur, c'est l'amnésie, n'avoir plus de passé24». L'oubli que réconforte le bannissement subi à volonté est, à cet effet, un chemin de salut. Le sujet tente de se défaire de toutes les attaches sauf le cri de la femme-terre qui sourd inoubliablement dans ses veines. L'oubli est ce choix qui promet le retour au giron maternel et est la «voie du retour à l'intestin natal 25» qui prend l'allure d'un ordre mythique où:

14

Le sang
Reprend racine
Oui
Nous avons tout oublié
Mais notre terre
Enfance tombée
Sa vieille ardeur se rallume26

15 Le recul qu'assure l'expérience quasi-exilaire permet au sujet d'être entièrement affable à l'appel de l'image primale de l'être biaisé par le féminin. L'écoulement du délire sur l'anima préfigure la nécessité de retrouver un point d'appui sans lequel la terre est mouvante sous les pas. Kateb prend conscience, mis à l'épreuve de l'étranger, de la prégnante nécessité de cesser de chercher à s'originer par le détour de la tribu et se procure un substrat qui dépasse en termes de pouvoir de symbolisation la tribu et le sens communautaire. L'écriture devient, dans l'exil délibérément assumé, une dynamique déployée dans l'esprit de décoloniser les racines et d'œuvrer au profit d'une nouvelle naissance à soi. Après le dessaisissement des rets de la retorse machine endoctrinaire, le sujet fait du territoire de l'autre un divan où peuvent faire résurgence les images de la psyché ou bien les images de la vie de l'étendue ontologique.

16 La crise redoublée par toutes les agressions matérielles et symboliques endurées dans la conséquente épreuve de l'altérité, se subsume par la restauration d'un vieil idéal appelé métaphoriquement la Barbarie qui n'est d'autre que l'allégorie d'un ordre antérieur aux successions aliénantes qu'ainsi Kateb Yacine remet en question: «Moi en tant que barbare27». Ce même idéal vient court-circuiter de surcroît toutes les infiltrations dénaturantes dont les stigmates sont enfouis tant dans les veines que dans l'espace matriciel. Le giron maternel fait l'objet d'une mythification et s'instaure comme une alternative que Kateb Yacine érige en antidote contre le vide qui s'abîme en lui. Par-là, la parcelle de terre que l'alter ego de Kateb Yacine souhaite se procurer, après son retour, pour retrouver sa dignité, ne semble correspondre à aucune localité de la carte de l'état-major. Par cette projection: «une fois payées les dettes du grand-père, je rachète les soixante hectares28», même si obsédé par le chtonien, Kateb fait part de son désir de se réapproprier l'univers que lui révèlent les images des profondeurs. Elles sont une allusion à cette «vallée lointaine de Soummam29». Le qualificatif soutient que le toponyme est revisité à travers le prisme de la psyché. Il y a lieu de souligner que le qualificatif est plus temporel que spatial. Il fait remonter le toponyme à son stade virginal et par conséquent à ce temps où le sujet est toujours établi dans sa pleine étendue moïque. L'exil subi à volonté s'épaissit par un exil dans un territoire qui n'est qu'une psychologisation du désir de s'enraciner. Faute de mieux, le sujet requiert sa dignité sur un fond mythique. Le délire que favorise le sentiment d'apatride est assumé dans la fiction et cautionne le déferlement d'un nouvel ordre ; abstraction faite du désagréable héritage qu'il porte dans les veines, le sujet s'emploie à la création d'un nouvel ordre où l'autre cesse d'être l'incarnation du mal et le géniteur renaît ingénieusement de ses cendres, départi de sa dette historique. Kateb en vient au bout de ses remous à reconnaître que «de cuisantes complications prouvent que nul ne peut rompre avec l'autre30».

17 L'écriture de la violence bifurque d'un autre côté. Kateb y trouve des excuses aux uns comme aux autres. La mythification de l'appartenance se constitue comme une valve psychologique contre la ruse de l'Histoire. Kateb en fait le moyen d'apprivoisement des représailles nourries contre l'altérité tant exogène qu'endogène. Dans la distanciation par rapport au tumulte de la mémoire, le double du romancier se soumet à une autopsie pour définir l'origine de sa béance qu'il associe, en ultime analyse, à la ruse de l'Histoire qui se laisse gouverner par les idées jugées être un simple « piège des temps modernes 31 ». Pour évoquer Alain Touraine, la modernité: «établit la domination des élites rationalistes et modernistes sur le reste du monde, (en particulier) par la colonisation32». L'expérience de l'altérité élargie par un comportement de rupture préfigure un nouvel éveil. L'épreuve de l'altérité et la rupture en tant que deux attitudes problématiques donnent lieu à une vision dirigée contre les idéologies qui font de l'identité, pour reprendre Alain Touraine, un moyen de contrôle de l'individu et de l'espace social, et à grande échelle, de la domination du reste du monde par les puissances hégémoniques, une condition primordiale dans la dynamique de de l'Histoire. Dans cet ordre nouveau, s'estompe l'agressivité entre le dedans et le dehors. L'imagination comme acte conjuratoire se fait seconder par la rêverie qui coule sur l'image de la femme. Par les yeux de la femme, Kateb explore l'âge de la jouvence. L'imagination créatrice fait de la rêverie et du délire un moyen de médiation pour ôter une pression. «La médiation opérée par le récit […] soit que, comme Greimas le suggère, elle vise à restaurer un ordre antérieur menacé soit qu'elle vise à projeter un ordre qui serait la promesse d'un salut33». L'enfance est ce monde où s'effacent les antinomies et où les contraires s'inscrivent dans leur dépassement. Ainsi s'annihilent les frontières et le monde retrouve son unité. L'annihilation des frontières entre les genres, dans le roman, en dit long. L'épreuve de l'altérité dans Le Polygone étoilé s'accompagne d'une nostalgie pathologique. Or, en regard de son écoulement sur l'enfance redécouverte par les yeux du féminin, cette nostalgie devient la prémonition d'une utopie littéraire. L'écriture s'assortit de cette manière d'une fonction réparatrice, autorise le choix des perspectives individuelles et se fait hymne à l'incandescence de la vie de la jouvence. Kateb souhaite faire peau neuve pour panser les stigmates de la dépossession. Faute de mieux, Il fait sien ce crédo : «une laitance d'enfants […] qui fait pousser des dents toutes neuves34».

18 Dans l'écriture de l'histoire du migrant «Lakhdar», Kateb Yacine donne à l'écriture une fonction conjuratoire. Il en fait un piège où l'Histoire s'estompe au profit d'une réécriture destinée à corriger son cours et ses aléas. Le sujet rejette, à travers la régression dans l'âge de la jouvence dont la redécouverte est favorisée par l'expérience de l'altérité, de faire sienne une identité qui, sans scrupules, déploie tous les moyens possibles au gré de la raison d'État. Tel un réfractaire passéiste, qui marche à reculons dans les strates de l'Histoire, il fait de la Barbarie un idéal individuel contre toutes les manifestations de mise hors sujet.


OURYA Jalal

Bibliographie :

Alex MUCCHIELLI, L'identité, Que sais-je?, Paris, 1986.

Alain TOURAINE, Critique de la modernité, Fayard, 1992.

Amine MAÂLOUF, Les Identités meurtrières, éditions Grasset, Paris, 1988.

Azouz BEGAG, Abdellatif CHAOUITE, Écarts d'identité, Éditions du seuil, 1990.

Gustave-Nicolas FISCHER, La psychologie de l'espace, Que sais-je? Paris, 1981.

FREUD, Introduction à la psychanalyse, Payot, Paris, 1976.

Yacine Kateb, Le Polygone étoilé, Seuil, Paris, 2009.

Paul RICOEUR, Temps et récit, seuil, Paris, 1984.

Pierre CAUSSAT, De l'identité culturelle Mythe ou Réalité, Desclée de Bourver, Paris, 1989.

Ibrahim SOW, Psychiatrie dynamique africaine, Payot, Paris, 1977.

Notes

1 Dans le roman, le sujet qui occupe le devant de la scène, comme les autres investis d'un statut plus ou moins subsidiaire, apparaît dépourvu du sentiment de continuité du moment que le sujet ne peut l'éprouver, pour rappeler L'identité d'Alex Mucchielli, «s'il ne se perçoit comme le même» entre ce qu'il était dans les temps mythiques que lui révèle une mémoire antérieure à sa naissance, ce qu'il est parmi les siens ou bien dans la géographie de naissance où il se sent pris dans le piège de l'aliénation endoctrinaire et entre ce qu'il sera chez l'autre où renaîtra en lui le sentiment d'être de nulle part.

2 Yacine KATEB, Le Polygone étoilé, Seuil, Paris, 1997, p, 12.

3 Ibid., p.23

4 Ibid., p.15.

5 Ibid., p.20.

6 Azouz BEGAG, Abdellatif CHAOUITE, Écarts d'identité, Éditions du seuil, 1990, p.35.

7 Ibid., p.51.

8 Amine MAÂLOUF, Les identités meurtrières, Éditions Grasset, 1988, p.34.

9 Ibid., p.8.

10 Ibid., p, 87.

11 Ibid., p. 55.

12 Ibid., p.30.

13 Gustave-Nicolas FISCHER, la psychologie de l'espace, Que sais-je?, Paris, 1981, p. 14.

14 Le Polygone étoilé, op.cit., p.71.

15 Ibid., p.52.

16 Ibid., p.71.

17 Freud, Introduction à la psychanalyse, Payot, Paris, 1976, p.258.

18 Le Polygone étoilé, op.cit., p. 135.

19 Ibid., p. 100.

20 Ibid., p. 103.

21 Alex MUCCHIELLI, L'identité, Que sais-je?, Paris, 1986, p.117.

22 Dans la conception de Jung, l'imago paternel désigne les représentations primordiales archétypales que la conscience collective inculque au sujet de sorte que ce dernier articule son moi à l'égo communautaire.

23 Le Polygone étoilé, op.cit., p.181.

24 Pierre CAUSSAT, De l'identité culturelle Mythe ou Réalité, Descellée de Bourver, Paris, 1989, p.172.

25 Polygone étoilé, op.cit., p.27.

26 Ibid., p. 175.

27 Ibid., p.156.

28 Ibid., p.56.

29 Ibid., p.174.

30 Ibid., p.27.

31 Ibid., p. 183.

32 Alain TOURAINE, Critique de la modernité, Fayard, 1992, p. 46.

33 Paul RICOEUR, Temps et récit, Seuil, Paris, 1984, p. 92.

34 Polygone étoilé, op.cit., p. 177.

Mots-clés : migrant | enracinement | individuation | polygone | kateb Yacine

Pour citer cet article :
OURYA, Jalal, "Le migrant entre le besoin d’enracinement et le désir d’individuation dans Le Polygone étoilé de Kateb Yacine", in Étrangers,émigrés et immigrés [isbn:9789954924822], pp.53-68


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