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Au-delà du repli identitaire, pour une pensée de l'hospitalité : Le cas de Méditations marocaines de Fouad Laroui

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ZAOURI Rachid
Au-delà du repli identitaire, pour une pensée de l'hospitalité : Le cas de Méditations marocaines de Fouad Laroui-

1 Chez Fouad Laroui, le travail de l'écriture traduit une exigence tenace de dire l'impossible coïncidence de l'être avec l'identité, ce qui est le propre même de la liberté. Son univers romanesque regorge de personnages, à qui est refusée l'identité définie en termes de transparence, d'unité et de rapport non angoissé à l'origine. Les personnages larouiens les plus sympathiques sont d'abord ceux qui se trouvent jetés dans les lieux interstitiels de l'entre-deux culturel et linguistique. L'exil, conçu comme un choix personnel et non comme un destin qui tombe sur les épaules, devient la matrice féconde de l'œuvre. Et le premier des exils dans le cas de Laroui est celui qui passe, « chez soi » par et dans la langue. Dans Une année chez les Français, la rencontre avec l'altérité signale dans un même mouvement la distance avec la langue et la culture d'origine1. On ne sort pas indemne de la langue de l'Autre, car une langue est inséparable de la proposition du monde qu'elle offre. Homi Bhabha utilise, quant à lui, le terme “inconfort“ (unhomeliness) pour parler de ceux qui se sentent mal à l'aise dans leur foyer d'origine et éprouvent irrésistiblement le désir de s'en démarquer par la quête d'un tiers-espace. Cette situation conditionne et féconde en effet toutes les initiations transculturelles et extraterritoriales2.

2 Cette expérience exilique inchoative qui réside en une malencontre inaugurale entre le monde de significations offert par le foyer natal et les promesses de l'Ailleurs implique dans son sillage la nécessité de la réinvention de soi à travers ce que Paul Ricœur appelle « l'identité narrative »3. Dans cette perspective, l'œuvre de Laroui est puissamment auto-réflexive : à travers les frontières poreuses entre la fiction et la mémoire, il n'est pas difficile de restituer le jeu de miroir entre l'auteur et ses doubles, en proie aux pièges de la double appartenance et marqués par cette tension entre l'identité-mêmeté et l'identité-ipséité4. Pour comprendre le monde et se comprendre soi-même, il faut se raconter. Et cela passe chez Laroui, par le récit fictionnel et par les chroniques. Il est tout à fait inutile de séparer les deux versants de l'écriture chez lui, dans la mesure où le chroniqueur est le continuateur du romancier ; les deux trempent leurs plumes dans l'encre de l'ironie corrosive et font place à une poétique de l'hybridité culturelle et linguistique. La narration chez Laroui n'est pas convoquée pour le pur plaisir esthétique, elle est puissamment interrogative. “Dire le contraire de ce qu'on pense, pousser le raisonnement jusqu'à l'absurde et laisser le lecteur intelligent en tirer les conséquences“ (164)5.

3 Notre réflexion est stimulée par la question suivante : comment Fouad Laroui, à travers son livre Méditations marocaines, et compte tenu du lieu d'énonciation qui lui est particulier, nous invite-t-il à déjouer les pièges de la crispation identitaire et, par là même, à libérer, derrière la matière narrative des chroniques, le noyau d'une véritable pensée de l'hospitalité ?

4 Dans les chroniques, l'inscription dans l'Histoire est immédiate et beaucoup plus assumée qu'elle ne l'est dans la fiction. Le choix de ce type d'écriture journalistique est en effet dicté par une certaine urgence afin de répondre à l'exigence de contemporanéité de la condition d'écrivain qui pourrait se demander : de qui et de quel monde suis-je le contemporain ? Comme le dit Albert Camus : nous ne pouvons plus choisir nos problèmes. Ils nous choisissent l'un après l'autre. Acceptons d'être choisis“6. En effet, les événements et les anecdotes relatés dans les chroniques sont, pour une bonne partie, l'expression d'une symptomatologie qui caractérise les zones de contacts et de frictions entre les identités et les mentalités et qui traduit des lignes de fracture des imaginaires (survivances du passé colonial, immigration, xénophobie, extrême droitisation de l'Europe, sectarisme religieux...). L'attribut “marocaines“ dans la formulation du titre, serait à saisir non pas au sens d'un ancrage géographique et culturel qui mettrait l'accent sur le caractère indissociable de l'écrivain et l'identité collective du pays d'origine. Tant s'en faut, il serait à envisager en termes de paratopie créatrice au sens dynamique que lui donne Dominique Maingueneau7. C'est le déficit du lieu d'appartenance, ou encore la difficulté de se fixer en un seul lieu qui conditionne l'identité créatrice de l'écrivain se constituant à travers le discours qu'il porte sur le monde. Il faudrait préciser ici que le monde dont Laroui est le contemporain et qu'il met en scène dans ses écrits a perdu sa lisibilité en termes de stabilité et de certitude rassurante car il est dépouillé de ses anciennes assises où les marqueurs de l'appartenance nationale, la langue, la race et la religion façonnent les êtres et les entités dans des blocs monolithiques. C'est un monde fluidifié par les flux migratoires, par le contact des cultures et qui porte encore les stigmates de la fracture coloniale. Dans la chronique “La belle endormie d'Amsterdam“, en évoquant La Maison du Maroc sise au cœur d'Amsterdam, l'auteur nous livre ce qui pourrait paraître comme la clef de sa lecture du devenir hybride du monde :

5 Nous autres MRE, nous vivons dans la nostalgie du pays natal. À travers la porte transparente, détail exquis, le pays s'offre et se refuse en même temps. C'est génialement pensé ! Il y a là de quoi nourrir notre mélancolie, l'aiguiser, l'orienter vers de plus fréquents retours au pays [...] Le concept de Maison du Maroc à la fois ouverte et fermée, hybride, ni tout à fait ceci, ni tout à fait cela. Est-ce le reflet de ce que nous sommes ?(p.239)

6 Fouad Laroui est en effet un polygame des lieux, des langues et des cultures. Comme le dit son éditeur “l'auteur n'oublie jamais que si Arlequin était serviteur de deux maîtres, il est lui, sujet de deux monarques“, deux royaumes, le Maroc et les Pays-Bas. Les chroniques esquissent “ le portrait d'un recoin du monde, délimité par le Maroc, les Pays-Bas et la France, et d'une époque, la nôtre. Une époque tourmentée, surprenante, émouvante.“ (p.7) Le travail de reterritorialisation consiste dès lors non en une négation des repères identitaires et culturels mais dans leur interrogation, leur déplacement et leur transformation créatrice vers un nouvel espace commun qui accueille les différences et célèbre les singularités. Les chroniques de Laroui ont ceci en particulier : elles transcendent, par la force d'une vision du monde déjà constituée, la logique de l'éphémère et de la consommation propre au temps journalistique - kronos ne dévore-t-il pas ses enfants comme nous l'enseigne la mythologie grecque ?- pour s'intégrer à la longue temporalité qui caractérise la littérature. Le terme “méditations“ trouve ici donc toute sa place légitime pour donner à l'écriture une épaisseur temporelle et réflexive qui fait défaut à la chronique journalistique stricto sensu.

7 Méditer avec Laroui n'a ainsi rien d'une ascèse spirituelle qui pourrait passer par l'introspection solitaire, c'est, au contraire, un geste éminemment engagé pour la reconstruction de l'espace commun dans les pays d'accueil, là où la fluidité des frontières au lieu d'être une chance, devient le terreau qui favorise la haine et le rejet de l'Autre, qui nourrit les heurts et malheurs des identités meurtrières et où s'exacerbent les pensées ressentimenteuses s'adossant à des visions essentialistes de l'Histoire et de l'Homme réduisant le rapport à l'Autre aux schémas totalitaires de la domination et de la violence (aussi bien le radicalisme de Daesch que celui des nationalismes européens). Tout l'effort de Laroui va se déployer sur le mode d'une réflexion qui veut combattre cet essentialisme en s'inscrivant dans un paradigme constructiviste qui pense le rapport de l'identité et l'altérité à nouveaux frais.

8 Dans la chronique “assimiler ou intégrer“, l'écrivain règle ses comptes au modèle assimilationniste propre à une vieille tradition du républicanisme jacobin français. “S'assimiler [...] signifie devenir pareil à l'autre, identique, impossible à distinguer.“ (p.242) La déconstruction de ce qu'on pourrait appeler à la suite de Glissant “un universel généralisant“ 8est menée sur le terrain du nominalisme. L'autochtone-type “français“ est une fiction conceptuelle ; il n'existe réellement que des Français pris dans l'individualité et la singularité de l'empreinte de leur chair.

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Prenons un exemple : le Français. Pierre Daninos a publié autrefois, sous le titre Un certain monsieur Blot, le roman plaisant du français moyen. Problème : il n'existe pas. Les apéros saucisson-pinard sont aujourd'hui censés définir l'identité du mythique monsieur Blot. Or il y a des Français de souche, descendant en ligne droite de Clovis, qui ne supportent pas l'alcool. [...]Pourquoi l'immigré devrait-il en [boire] coûte que coûte. (p.242)

10 L'accent se déplace ainsi de l'identité-racine vers la singularité rhizomatique. À l'assimilation, l'auteur préfère l'intégration qui a l'avantage de rendre possible un modèle du vivre-ensemble comme espace de négociation apaisée de l'appartenance culturelle où la quête de l'Autre ne se paie pas de la perte de la singularité et où l'étranger est appelé à faire preuve d'“une réelle volonté de bien faire et une saine curiosité“. (p.241) Il s'agit moins d'une vision multiculturaliste qui subsume la coexistence de cultures différentes dans des communautés aux murs infranchissables qu'un éloge de la diversité culturelle qui jette des passerelles entre le Même et l'Autre, et au sein de laquelle “ on est riche de ses différences“. (p.243)

11 Or on ne fait pas toujours le monde avec de bons sentiments. Les chroniques dessinent une toile de fond sur laquelle il est possible de voir les multiples visages inquiétants d'un monde qui se détricote à cause de la montée en puissance du péril djihadiste et son jumeau le nationalisme populiste. De nombreuses pages du livre dressent des portraits accablants du repli identitaire et son cortège de maux : la xénophobie, le racisme, l'intégrisme religieux. Sans conteste, c'est dans ces eaux troubles que croissent les prophètes de l'apocalypse et les thuriféraires du choc des civilisations. C'est le cas, notamment, d'hommes politiques et d'hommes de lettres qui nourrissent des fantasmes déclinistes face à la figure menaçante de l'étranger sur le sol français. Dans “Bons baisers de Béziers“, Laroui s'en prend à l'école algérianiste en la figure de Robert Ménard, qui visiblement a du mal à sortir du schéma colonial de l'Histoire et illustre par l'acte et par l'intention, dans sa gestion de la cité, ce à quoi pourrait ressembler un gouvernement de l'extrême droite une fois au pouvoir : fichage des noms étrangers dans les écoles bitteroises, refus des réfugiés syriens, fermeture des “restaus à kabab, qui viennent d'ailleurs, du vil étranger“, équipement de “la police municipale en armes de poing : tremblez, délinquants étrangers voleurs de poules !“ (p.111)

12 Sur le même registre polémique, Laroui revient à la charge et range Michel Houellebecq dans la catégorie de “ceux qui font commerce de la haine“ (p.10). À l'évidence, par sa forte inscription dans le champ de l'imaginaire collectif, la littérature, quand elle est instrumentalisée par l'idéologie décliniste, se transforme en un puissant carburant du ressentiment et ne peut produire que des effets dévastateurs. Au lendemain de la prestation médiatique du romancier français pour faire la promotion médiatique de son livre Soumission - titre sibyllin pour dire l'islam dont il est la traduction littérale en arabe- le siège de Charlie Hebdo est la cible d'attaques terroristes.

13 Pour autant, le chroniqueur ne cède pas à la tentation du pessimisme, si éclairé soit-il. La volonté de parler d'un monde froid et inhospitalier est contrebalancée par le désir de dire qu'un autre rapport au monde est aussi possible. Il suffit de se placer à une bonne distance du tableau du monde. Trop près, l'œil de l'ignorance sectaire ne s'accroche qu'aux écorchures et aux recoins sombres de la toile. Mais avec un peu de retrait, il est possible de se réajuster à l'ampleur et à la magnanimité du regard de la sagesse humaniste à travers lequel la laideur du détail ne saurait obscurcir la beauté de l'ensemble9. Laroui fait en effet un arrêt sur images sur des scènes de la vie quotidienne où des êtres se détachent de la bêtise et de la médiocrité ambiante pour s'ouvrir dans un élan d'hospitalité aimante vers l'Autre, il nous invite à “en jouir comme d'un petit rayon de soleil dans ce monde si froid“ (p.268). Cette intuition de l'auteur gagnerait à être située dans la longue durée de la littérature, laquelle vise à sauver le monde par la beauté, comme c'est le cas dans l'Idiot de Dostoïevski. La beauté est convoquée en ce sens qu'elle est une puissance qualitative et salvatrice qui permettrait de retisser l'étoffe commune du Sens face à ce que Spinoza appelle les passions tristes.

14 L'on pourrait ici explorer les multiples aspects de la beauté. D'abord, au sens d'une esthétique de l'intériorité. L'abondance des œuvres d'art et des musées n'a pas empêché la barbarie. C'est pourquoi Laroui aime à donner à voir des situations humaines où l'homme, quand il parvient à transcender ses vils instincts du marquage de territoire, peut s'inscrire dans les lois de l'hospitalité. La beauté est celle des gestes qui, à défaut de refaire le monde, peuvent empêcher qu'il ne se défasse. Certaines chroniques sont sciemment intitulées “miracle“, “conte de fées“, pour montrer que le don d'hospitalité, le geste gratuit et désintéressé sont devenus autant d'actes d'héroïsme dans un monde qui banalise l'égoïsme et le repli sur soi. C'est le cas de cette “Française de souche“, “dans une région où le Front National mène la danse “ (p.72), qui accepte de mettre sa maison en location à la disposition d'un étranger (Laroui en l'occurrence) sans l'avoir jamais vu et lui fait confiance pour calculer le montant. “Ce n'est pas normal, c'est même sidérant, en 2015, dans ce monde dur, méfiant et méchant qui est le nôtre. Il faut savoir apprécier ce genre d'histoire et la reconnaître pour ce qu'elle est : un miracle.“ (p.72)

15 La beauté a aussi une puissante charge culturelle qu'il faudrait mobiliser contre ce que l'auteur appelle “ la tyrannie de la bêtise“. Le propre du discours de la bêtise c'est de s'ignorer en tant que tel ; il tourne le dos à l'argumentation et au fondement de l'intersubjectivité qui la constitue. Il développe une myopie stéréotypée à l'égard de la longue temporalité des médiations culturelles et affectionne le court chemin qui mène au régime dogmatique et auto-convictionnel de la vérité :

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L'intelligence, la raison et la réflexion philosophique ont pratiquement disparu. C'est la revanche du médiocre. Il s'autorise de sa médiocrité pour porter des jugements aussi dogmatiques que définitifs sur le monde. [...] Et quand une bande de médiocres s'assemble, cela finit par le lynchage. (p.84)

17 A fortiori, ce raisonnement pourrait nous aider à comprendre le fanatisme religieux, “quand il atteint le fond“, et “ couve sous la cendre“ p.27, il fait table rase du passé en détruisant les monuments de l'art dans une double haine de la beauté et de la durée :“ Ce que les extrémistes religieux haïssent par-dessus tout, c'est justement l'Histoire - parce qu'elle apporte la preuve que la Terre s'est fort bien passée d'eux pendant des millions d'années“. (p.27)

18 La beauté est l'antithèse de l'idéologie. Elle n'est pas seulement l'épiphanie sensible de la vie, le signe d'excellence de la condition humaine qui prend sa revanche sur le temps de la finitude par le don de la création, par “le dur désir d'exister“ selon le mot de Breton. Là où l'art célèbre la durée, revivifie la mémoire et innerve l'intensité créatrice et singulière de la vie, l'idéologie fanatique jette sur le monde un voile sinistre, et en voulant purifier l'homme et le monde, elle les précipite vers le moment de la rédemption finale, qui est aussi celui de l'anéantissement total :

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Argumenter ? À quoi bon ? La contre-propagande à Daech est déjà là, depuis des siècles, on n'a pas besoin de l'inventer : ce sont toutes les œuvres d'art que contiennent les musées, c'est la musique du monde, de Bach au melhoun en passant par la salsa et le chant grégorien, ce sont les chefs-d'œuvre de la littérature mondiale, des Mille et une nuits à Don Quichotte, de La Recherche aux Frères Karamazov. C'est aussi tout simplement un dîner entre amis, une promenade sur une belle plage, le sourire d'un enfant. Le meilleur discours à opposer aux fanatiques sanguinaires, c'est la beauté du monde, le goût des choses, c'est ce qui fait de chaque vie un séjour dans un jardin enchanté.(p.17)

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21 Mais il y a plus. Par-delà sa composante esthétique, la beauté traduit aussi une cohérence éthique qu'on pourrait appeler à la suite d'Hannah Arendt l'amor mundi10. En convoquant les penseurs de l'humanisme arabo-musulman, Laroui rétablit le lien entre le souci pour le monde et la foi religieuse dans une lecture où la beauté du monde fournit l'argument ontologique du divin : “Nos philosophes, de Bagdad à Cordoue, disaient qu'on ne peut connaître Dieu qu'en contemplant son œuvre.“ (p.17)

22 Dans cette perspective, la fascination de Laroui pour Ibn Rochd éclaire en grande partie sa vision du dialogue des civilisations qui ne peut se déployer de prime abord que sur le terrain des représentations collectives de l'Autre. L'écrivain récuse en bloc la thèse du choc des civilisations chère à S. Huntington, relayée par des politiciens qui courtisent les thèses radicales de l'extrême droite, donnant ainsi du grain à moudre au fanatisme religieux. Il nous rappelle dans ce sens qu'il n'y a pas de choc de civilisations, il n'y a que le choc des ignorances. Dans cette volonté de construire des ponts entre les cultures, de penser/panser les fractures de l'imaginaire (Islam Vs Occident), Ibn Rochd latinisé Averroès a toute sa place légitime. Il est en effet l'illustre représentant de cet esprit de l'“Andalous“ qui s'est érigé contre le rigorisme religieux en rendant possible une synthèse heureuse entre l'aristotélisme et la foi, entre la culture hellénique et la culture religieuse. Ce syncrétisme intellectuel serait à l'origine de son appropriation réussie par les grands penseurs de l'Occident, libérant ainsi :

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Les chrétiens de mille ans de flou augustinien […] Saint Thomas cite plus de cinq cents fois Averroès (notre Ibn Rochd) dans son œuvre, à tel point qu'on a pu parler de plagiat pur et simple. Peu importe : les grands esprits se rencontrent (p.15)

24 Spinoza est aussi une autre figure de dialogue des civilisations. Lors d'une conférence à Amsterdam en 2008, l'auteur a “montré qu'il y a une filiation directe entre “notre ibn tofayl“ et Spinoza. Ce dernier avait chargé un de ses amis, Johan Bouwmeester, de traduire le chef-d'œuvre d'Ibn Tofayl, Hay Ibn Yaqzân, en néerlandais, et l'avait ensuite discuté en petit groupe, paragraphe par paragraphe dans la maison du peintre Lairesse.“ (p.125)

25 La lecture de ces philosophes s'avère donc un excellent remède pour stimuler la réflexion critique et faire dérailler les automatismes de la haine et du fanatisme dans ces temps sombres du repli identitaire. Conscient du fait que l'exacerbation du théologique mène à la guerre au nom de la religion et que la radicalisation du politique conduit au racisme nationaliste, l'humanisme de Laroui peut aller jusqu'à prendre les chemins du rêve et de l'utopie en tant que miroir critique de la société et en tant que proposition d'un monde autre. Dans la chronique “ Le restaurant de l'espoir“, il montre comment un restaurant nommé Foodism tire sa notoriété d'un trait qui lui est spécifique : son personnel regroupe des personnes venant des pays de l'ex-Yougoslavie :

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En dépit de la terrible guerre civile qui a ravagé la Yougoslavie dans les années 90, des hommes et des femmes de bonne volonté ont pu laisser derrière eux les haines et les rancœurs du passé et réussi à travailler ensemble et à offrir au monde ce qu'ils ont de meilleur : leur gastronomie. (p.282)

27 L'auteur se grise des virtualités utopiques infinies de ce concept dans la mesure où ce dernier peut constituer une autre modalité d'accomplissement du vivre-ensemble. La gastronomie perçue en termes de l'art permet d'établir une koinè esthétique fondée sur le partage sensible du monde, où le goût des choses s'offre au jugement désintéressé d'une pluralité humaine. L'art privilégie l'harmonie. À l'inverse, le politique est fils de polemos ; il nourrit la discorde quand il n'a d'autre but que le désir de la domination. En un seul mot, Laroui redonne à l'hospitalité son sens authentique : ouvrir sa porte et son cœur à l'hôte, partager avec lui la chaleur de l'âtre et de l'assiette.

28 Ainsi, à partir de tous ces exemples de l'esthétisation de la vie qui témoignent d'une volonté de réenchantement du rapport entre le Même et l'Autre, il n'est pas difficile d'inscrire Fouad Laroui dans une sensibilité postmoderne qui cherche à fluidifier les imaginaires en faisant subir une cure d'amincissement au régime théologico-politique de la Vérité. Pour y parvenir, l'auteur a dû sciemment faire l'expérience du décentrement de son lieu d'énonciation. Somme toute, l'exil de Laroui est un exil heureux, lui, qui aime tant à se définir comme n'étant ni d'ici ni d'ailleurs.


ZAOURI Rachid

Bibliographie :

ARENDT, Hannah, Condition de l'homme moderne, Calmann-Lévy, Paris, 1983.

BHABA, Homi, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Payot, Paris, 2007.

FINKIELKRAUT, Alain, Nous autres, modernes, Ellipses/École Polytechnique, Paris, 2005.

GLISSANT, Édouard, Le Discours antillais, Seuil, Paris, 1981.

LAROUI, Fouad, Méditations marocaines, Zellige, 2018.

MAINGUENEAU, Dominique, Le discours littéraire, paratopie et scène d'énonciation, Armand Colin, Paris, 2004.

PIC DE LA MIRANDOLE,Giovanni,De la dignité de l'homme, Editions de l'éclat, Paris, [traduit du latin en français par Yves Hersant], 1993.

RICŒUR, Paul, Soi-même comme un autre, Gallimard, Paris, 1990.

Notes

1L'arrivée au Lycée Lyautey, expérience que l'écrivain a réellement vécue, est racontée à travers le personnage de Mehdi Khatib en termes d'exil « ils assistaient à l'au revoir d'un explorateur en partance pour des Occidents périlleux dont on ne revenait pas », Une année chez les Français, Julliard, Paris, 2010, p. 41.

2Homi BHABA, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007.

3Il affirme dans ce sens: « La compréhension de soi est une interprétation ; l'interprétation de soi, à son tour, trouve dans le récit, parmi d'autres signes et symboles, une médiation privilégiée ; cette dernière emprunte autant à l'histoire qu'à la fiction, faisant de l'histoire d'une vie une histoire fictive, ou, si l'on préfère, une fiction historique, entrecroisant le style historiographique des biographies au style romanesque des autobiographies imaginaires. », Soi-même comme un autre, Gallimard, Paris, 1990, p.138.

4Dans un entretien avec Fadwa Miadi (2010), Laroui évoque sa manière de se raconter dans Une année chez les Français : « je pars d'un mélange de souvenirs, de choses vraies autour desquelles je brode. En écrivant ce roman, j'ai revécu beaucoup de choses. C'est vrai que c'était assez effrayant de se retrouver tout seul, à tout juste dix ans dans l'internat d'un grand lycée et d'être confronté à une autre classe sociale. Il y a beaucoup de traumatismes que j'avais complètement oubliés, et qui sont revenus dans l'écriture. Mettre sur papier ces événements permet de prendre une certaine distance, surtout si on traite le tout avec ironie. Donc, oui, il y a une forte dose autobiographique. Il y a des gens malveillants qui vont dire : ‘‘Il raconte sa vie.'' Mais ce n'est pas vrai, c'est un roman.“ http://www.babelmed.net/article/433-fouad-laroui-je-ne-suis-ni-dici-ni-dailleurs/

5Fouad Laroui, Méditations marocaines, Zellige, 2018. (N.B : les numéros de pages des citations tirées de Méditations marocaines seront indiqués entre parenthèses).

6Cité par Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, Ellipses/École Polytechnique, Paris, 2005, p.3.

7 Il écrit dans ce sens : “l'écrivain est quelqu'un qui n'a pas lieu d'être (aux deux sens de la locution), et qui doit construire le territoire de son œuvre à travers cette faille même [...] quelqu'un dont l'énonciation se constitue à travers l'impossibilité de s'assigner une véritable place [...] cette appartenance paradoxale qu'est “la paratopie“ n'est pas une origine ou une cause, encore moins un statut, il n'est ni nécessaire ni suffisant d'être un marginal patenté pou être pris dans un processus de création. la paratopie n'est pas une situation initiale. Il n'est de paratopie qu'élaborée à travers une activité de création et d'énonciation.“, Le discours littéraire, paratopie et scène d'énonciation, Armand Colin, Paris, 2004, pp.85-86.

8 Édouard GLISSANT, Le Discours antillais, Seuil, Paris, 1981, p.28.

9 On n'est pas loin de l'humanisme tel que pensé par Pic de la Mirandole. Ce dernier, dansDe la dignité de l'homme, Éditions de l'éclat, Paris, [traduit du latin en français par Yves Hersant], 1993, postule que contrairement aux autres créatures, l'homme en vertu de sa libre indétermination peut se réaliser dans les formes achevées du divin ou basculer dans les limbes de la bestialité.

10 Hannah ARENDT, Condition de l'homme moderne, Calmann-Lévy, Paris, 1983.

Mots-clés : repli | identité | hospitalité | méditations marocaine | laroui

Pour citer cet article :
ZAOURI, Rachid, "Au-delà du repli identitaire, pour une pensée de l'hospitalité : Le cas de Méditations marocaines de Fouad Laroui", in Étrangers,émigrés et immigrés [isbn:9789954924822], pp.69-84


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