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Étrangers,émigrés et immigrés | La question de l’extranéité dans Une année chez les Français de Fouad Laroui 

La question de l’extranéité dans Une année chez les Français de Fouad Laroui

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Ouchari Saïd
La question de l’extranéité dans Une année chez les Français de Fouad Laroui-

1 La question de l'extranéité

2 dans Une année chez les Français

3 de Fouad Laroui

4 Ouchari Saïd

5 Doctorant (FLSH-UMI – Meknès)

6 « Langue, communication et culture »

7 Marocain de naissance, ingénieur et économiste de formation, écrivain d'expression française, Fouad Laroui est l'une des figures de proue de la littérature marocaine contemporaine. Il surprend par une production littéraire abondante et variée, composée de recueils, de nouvelles et de romans. Ainsi, avec une plume féconde, Laroui continue son chemin avec une certaine régularité. Une Année chez les Français est son sixième roman qui lui a valu d'être sélectionné au prix Goncourt en 2010, haute distinction qu'il a reçue dans le genre de la nouvelle une année plus tard, grâce à la publication de L'Étrange affaire du pantalon de Dassoukine.

8 Le roman peut être lu comme une réflexion de l'auteur sur la problématique identitaire. En effet, le choc culturel constitue le point nodal du roman. Ce choc est illustré par la situation du personnage principal Mehdi Khatibi qui, à l'intérieur du lycée Lyautey, se sent exilé et tiraillé entre deux sphères culturelles différentes. Mehdi ne se sent ni totalement français, ni réellement marocain.

9 C'est aussi dans une écriture imbibée de sarcasme que Laroui aborde ses thématiques de prédilection. Les différentes situations dans lesquelles se trouvent ses personnages font souvent objet d'une description ironique portée par un regard critique. Dans son entretien avec Georgia Makhlouf, l'auteur revient sur la genèse de son œuvre. Il dit :

10

Comme je vous le disais, j'étais au Maroc dans un grand malaise. Il me semblait être surveillé, et parfois arrêté par des broutilles. Les injustices, l'irrationalité des comportements, et des décisions [] tout cela me mettait en colère. Lorsque, je suis installé à Amsterdam, j'ai commencé à écrire pour m'expliquer à moi-même les raisons de mon départ pour donner sens à ce qui m'arrivait.1

11 Laroui essaie donc de retranscrire et donner forme à sa double identité. En effet, les personnages qu'il met en scène incarnent bel et bien sa position. D'ailleurs, l'auteur affirme dans un entretien2 que ce roman, qu'il considère comme une fiction, brode aussi autour de son passé.

12 À travers cet article, on essaiera d'étudier le processus de déterritorialisation subi par le personnage dans cet espace français. Une telle problématique engage cette réflexion sur une voie double. Il s'agit d'abord de mettre en évidence les diverses manifestations de l'extranéité dont Mehdi représente la figure éminente, pour ensuite, voir comment ce dernier arrive à y échapper, à travers une immersion dans la culture française par le truchement des livres.

13 De l'extranéité

14 Le terme ‘‘étranger'' compte parmi les termes les plus épineux, les plus difficiles à définir. Cette difficulté est, semble-t-il, due au fait qu'il est utilisé dans différents champs de réflexion. De toute évidence, tout le monde sait ce que signifie le terme ‘‘étranger'', mais nul ne peut en donner une définition claire et nette. Selon Le Petit Robert, le terme ‘‘étranger'', en tant que substantif, réfère à toute personne qui n'appartient pas, ou considérée comme n'appartenant pas, à un groupe familial ou social. Ainsi peut-on référer à la définition que donne Julia Kristeva de l'étranger. Pour elle, ce dernier est une personne qui n'appartient à

15

[…] aucun lieu, aucun temps, aucun amour. L'origine perdue, l'enracinement impossible, la mémoire plongeante, le présent en suspens, l'espace de l'étranger est en marche, un avion en vol, la transition même qui exclut l'arrêt. 3

16 Outre l'élément de non-appartenance, d'autres caractéristiques sont associées à l'étranger. D'abord, l'origine perdue : un arrachement au chez-soi4, puis une projection vers un ailleurs où l'enracinement est impossible, ensuite un espace en marche, et enfin, une identité en devenir. C'est pour cette raison que l'étranger est amené à négocier sa différence. Cette négociation l'amène, comme le dit Khatibi, à « […] faire le deuil de certaines certitudes et illusions de sa culture de base, afin d'entrer dans une rude épreuve, une violence transformée en un principe de tolérance.5 »

17 Dans le champ littéraire et artistique, la représentation de la figure de l'étranger revêt une importance capitale. Nombreux sont les auteurs dont les écrits s'investissent dans cette configuration. La majorité de ceux-ci est issue de ce qu'il est convenu de nommer « périphérie ». Ils sont en effet des écrivains de l'entre-deux, dont l'écartèlement identitaire se transforme en un élan de créativité. Il convient de citer les propos de Daryush Shayegan :

18

[] milieu assez stérile, amas stagnant pour la pensée critique, mais espace ô combien foisonnant et débordant d'images pour la narration et la fiction, espace [] où le fragmentaire, le sporadique, l'éclaté et le contradictoire projettent des visions fulgurantes à plusieurs registres. 6

19 L'espace de l'entre-deux est un terreau de l'écriture, car, à en croire Jean Baudrillard, « être déterritorialisé […] est source de génie7 ». Cela semble convenir à Laroui qui représente un cas de figure de cette littérature déterritorialisée. L'écrivain se situe en effet entre deux pays, deux cultures différentes. Statut qui fait de lui un écrivain multiculturel. Ainsi, en optant pour une littérature qui écrit sur l'autre, l'auteur réalise un « dépassement du narcissisme intrinsèque à toute relation 8 ». Laroui résume dans ces mots l'itinéraire de sa vie :

20

Quand je suis en France, je ne me sens pas du tout Français. Au Pays-Bas, où je vis, e dont j'ai la nationalité, c'est évident que je suis un étranger, et j'ai un drôle d'accent quand je parle néerlandais. Maroc, je suis loin d'être un cas unique […] Oui, je ne suis ni d'ici ni d'ailleurs […] 9

21 Question identitaire

22 De toutes les questions qui reviennent comme un leitmotiv dans le roman marocain francophone en général et dans l'œuvre romanesque de Fouad Laroui en particulier, figurent en tête de liste celles qui se rapportent à la problématique identitaire. À l'aube de l'indépendance du pays, la majorité écrasante des écrivains marocains se trouve confrontée à une question lancinante : la double identité. Il s'agit désormais pour eux d'inventer de nouvelles formes d'écritures, susceptibles de traduire leurs inquiétudes. Ainsi, « ce nouveau malaise existentiel va ériger la partie intégrante de leurs écrits, jusqu'à devenir obsessionnel. En recourant au discours autobiographique, ces écrivains […] voulaient s'éloigner de la tradition orale, des normes conformistes […] 10 ».

23 Au fait, presque tous les romans de Laroui s'inscrivent dans cette lignée de pensée. Cette question habite son imaginaire et marque l'évolution de son œuvre. Najib Redouane, qui a récemment réuni plusieurs chercheurs autour de l'œuvre de Laroui, écrit à ce propos :

24

Pour Laroui, le concept identitaire habituel figé éclate et son cheminement est évolutif marquant le développement de son cheminement existentiel qui dépasse sa situation d'être d'entre-deux-cultures pour devenir d'entre-plusieurs-cultures, voire d'entre-plusieurs-langues, s'enrichissant de ses acquis universels sans renier son appartenance. 11

25 On remarque en effet que l'identité et toutes les questions y afférentes constituent le centre de l'écriture romanesque de Laroui. Une Année chez les Français en est une parfaite illustration. Le roman relate l'histoire de Mehdi Khatib, enfant de 10 ans, qui débarque au Lycée Lyautey où son instituteur lui a obtenu une bourse. Confronté à une réalité qui lui est totalement étrangère, le personnage va subir les affres de l'extranéité. En effet, cette thématique n'est pas une nouveauté chez Laroui ; elle est fort investie par d'autres auteurs au premier rang desquels Abdelkébir Khatibi12. La position de Mehdi rappelle en effet celle des deux personnages khatibiens, Idriss et Gérard Namir, dans la mesure où ils partagent le même désarroi, ressenti face à un réel asphyxiant.

26 Le premier chapitre d'Une Année chez les Français, « L'énigme de l'arrivée », s'ouvre sur le thème central du roman, si bien qu'il anticipe les difficultés auxquelles Mehdi sera confronté. En effet, l'enfant n'a pas pu communiquer avec le concierge du Lycée, bien que ce dernier soit marocain. En effet, l'incommunicabilité caractérise ce premier contact. L'enfant opte pour un mutisme apeuré qui pousse le concierge à changer de langue13, après s'être rendu compte que Mehdi n'est qu'un pauvre marocain qui n'est pas blond. Les propos suivants sont intéressants à cet égard :

27

Celui-là était incontestablement un Marocain. Tous les Français étaient blonds, savait Miloud, après mille preuves du contraire, qui passaient tous les jours, frottant, marchant, courant, devant sa loge. Et puis, cette valise usée, avec sa ridicule poignée blanche [] Ce n'était pas le bagage d'un nasrani, ça! Tous les Français sont riches, c'est bien connu. Non celui-là ne pouvait être qu'un enfant du pays.14

28 Le passage rend compte de la différence qui existe entre les Français et Mehdi Khatib. Les premiers sont blonds et riches. Cependant, l'enfant marocain est de chevelure différente, ce qui révèle son statut social de pauvre. Sa précarité économique se manifeste aussi à travers sa valise trop usée et les deux dindons qu'il a ramenés avec lui. Le chapitre neuf est illustrateur de cette précarité. Intitulé « Les prolétaires n'ont pas de patrie », il renseigne sur la situation de Mehdi. Régnier, le pion chargé de surveiller l'enfant le samedi, qualifie ce dernier de prolétaire et, pire encore, d'un damné de la terre. S'y ajoute le fait que Mehdi n'a pas pu apporter ce qu'on exige d'un interne dans le lycée français. Il lui manque beaucoup d'affaires — sa petite valise en témoigne. Ainsi, le surveillant général, M. Lombard, remarque que la valise « était bien petite pour contenir toutes les affaires qu'on exigeait des internes en début d'année15 ».

29 On voit bien aussi que cette différence de statuts sociaux engendre des situations où le comique bat son plein. Le rire, la dérision, le sarcasme et l'ironie se situent au cœur de l'écriture de Laroui. Il semblerait que les thématiques dont il traite sont moins importantes que la forme et le ton de l'écriture qui les sous-tendent. À partir de menus détails, l'auteur crée des scènes marquées au sceau du comique. Les exemples sont légion dans le roman. Un exemple se fait jour lorsque le personnage Morel se moque de Mehdi qui a oublié d'apporter son pyjama. D'un air sournois, Morel dit : « Peut-être ne portent-ils pas de pyjama, les gens, du côté de Béni-Mellal ? Savent pas ce que c'est […] Dorment enroulés de peau de mouton 16 ».

30 Dans le même ordre d'idées, la question identitaire est mise en avant à travers un autre élément, à savoir l'attribution de surnoms au personnage17. D'abord, le nom de ‘‘Fatima''. Morel et la lingère Chochana cherchent en effet le nom de la femme du boulanger dans le film de Pagnol. Et comme ils ne parviennent pas à se mettre d'accord là-dessus, Morel adresse la question à Mehdi qui, au bord de la panique, n'a trouvé que le nom de la femme du boulanger de son quartier à Béni-Mellal. Ensuite, l'appellatif ‘‘Kaki'' lui est donné par la fillette Cathy Kirchhoff. Enfin, le nom de Françaoui lui est attribué par Nagib, son cousin. Il est à noter que ces surnoms ne font qu'illustrer la perte identitaire de Mehdi. Lisons à ce propos :

31

[…] il se souvint qu'au cours de cette journée Morel l'avait traité d'orphelin puis de marquise ; Régnier, de prolétaire ; le cuisinier de moutchou et pitchoun […] et qu'à force de le traiter de tous les noms, les gens ne pouvaient savoir qu'il était vraiment […] En somme, il était tout et n'importe quoi.18

32 Par ailleurs, cet éclatement identitaire, caractérisant le personnage, entraîne celui-ci dans un état de désenchantement et d'errance. Selon Julia Kristeva, « une blessure secrète, souvent inconnue de lui-même, propulse l'étranger dans l'errance. 19 » Cette description semble convenir à la figure de Mehdi. En effet, sa blessure se cristallise dans son étrangeté. À cette errance s'associe le désenchantement existentiel qui « […] semble être le tribut de l'être hybride qui éprouve, à travers son identité en perpétuelle mutation et en permanence construction, un état de mal-être, celui d'un moi éclaté […].20 » C'est sans doute le cas de Mehdi qui, perdant tout repère identitaire, se doit de se familiariser avec ce monde, avec ses nouvelles coutumes et systèmes de pensée. Dans cette optique, rappelons que ce n'est pas un hasard si le troisième chapitre s'intitule « Qu'est-ce que je fais ici ? » Cette question ne cesse de tarauder l'esprit de Mehdi. Toutes ses tentatives pour oublier sa présence dans cet espace si étranger sont soldées par un échec cuisant.

33

L'après-midi passa ainsi, dans un désœuvrement total. Faute de pouvoir lire, Mehdi fixait intensément tout ce qui l'entourait- et tout ce qui l'entourait lui renvoyait l'image de son étrangeté. Qu'est-ce que je fais ici ? 21

    34 Un boulimique de lecture

35 Pour le héros, la vie se résume à la lecture. C'est la seule chose qui le garde en vie et donne un sens à son existence. Il lui arrive des fois de craindre la mort. Mais ce dont il a le plus peur, ce n'est pas la mort en elle-même, mais le fait de ne plus pouvoir lire. Pour illustrer ce penchant démesuré pour la lecture, on peut évoquer l'attitude du personnage lors d'un tremblement de terre à Béni-Mellal. Alors que tout le monde était horrifié par le grondement qui n'en finit de retentir, Mehdi, dans une indifférence totale, « […] était allé choisir un livre dans la petite bibliothèque qui occupait un coin de la pièce.22 » Ainsi, à chaque fois que Mehdi entend quelque chose qui lui rappelle les études, il se représente le monde des livres. Le passage qui relate la conversation de Mokhtar avec l'homme moustachu est éloquent à égard :

36

Et que va-t-il faire à Casablanca, ce petit, avec l'aide de Dieu ?

37 Étudier ! proclama Mokhtar, plein de fierté avunculaire.

38 « Étudier » se disait yqra en dialectal et yqra signifie également « lire » Mehdi, debout à côté de Mokhtar, eut la vision d'une immense bibliothèque, d'une table infiniment longue et chargée de livre, et d'un enfant-lui-allant de l'un à l'autre, lisant, lisant, jusqu'à la consommation des siècles.23

39 Il faut dire que le sentiment d'enfermement et de désenchantement, que lui inspire le nouvel univers où il va désormais vivre, révèle l'importance de la lecture. La preuve en est que, dès son arrivée au Lycée Lyautey, Mehdi passe le premier jour dans un état de désœuvrement total24, pour la seule raison qu'il est privé de sa passion. Mieux encore, en l'absence de livres, le personnage n'a pas hésité à lire attentivement l'emballage du yoghourt, ainsi que « […] des affiches défraîchies, datant sans doute de l'année scolaire précédente25 ».

40 Par ailleurs, cet engouement inconditionnel pour la lecture ne va pas sans forcer l'admiration de tous, y compris celle de ses adversaires, les plus têtus, au premier rang desquels Morel, la véritable bête noire du héros. Celui-ci surprend Morel par l'amour instinctif qu'il nourrit pour la lecture : « Dites-moi, mon brave, ôtez-moi d'un doute, l'inoctavo que vous tenez par-devers vous, ou peut-être est-ce un incunable, le décryptez-vous pour meubler vos loisirs ?26 ». Le fait que Mehdi se passionne pour la lecture résiste à l'entendement de Morel, si bien qu'il ne peut croire ses yeux. Sur un ton sarcastique, il dit : « Petit menteur ! Tu prétends lire La Fontaine comme ça ? Sans raison ? For fun ?27 »

41 Prenant sérieusement acte de la différence de cet enfant amoureux des livres, Morel se voit en dernière instance forcé de reprendre ses esprits et de se rendre à l'évidence. Il commence effectivement à apprécier la qualité qui distingue Mehdi du reste des élèves. De surcroît, pour l'homme fier qu'il est, Morel fait un présent à Mehdi en lui donnant un livre. En conséquence de quoi, le héros est saisi d'étonnement. Ce cadeau met fin à l'inimitié entre les deux. Mais il est incontestable qu'une sorte de dualité persiste dans l'esprit de Morel : une admiration jointe à un sentiment de jalousie.

42 En dînant chez les Berges, Mehdi a cette aisance de réciter la première strophe du poème « Art poétique » de Verlaine, ce qui fait que tout le monde est saisi de stupeur. Sidérée et impressionnée par ce don quasi divin et cette faculté dont le personnage est doté, Madame Berger s'interroge : « Comment un enfant de dix, onze ans est-il capable de réciter du Verlaine ?28 », surtout lorsqu'on sait que « Ce n'est pas au programme de la sixième ». Mais ce qui met davantage le comble à la stupéfaction de Mme Berger, c'est le fait d'être au courant que Mehdi, le petit Marocain, est le premier en français dépassant par là tous les petits Français eux-mêmes.

43 La lecture comme évasion et refuge

44 Si cet espace français pousse le personnage à vivre dans la solitude, il n'en reste pas moins que le monde des livres se présente comme une échappatoire, voire un refuge. En y entrant, Mehdi a pu commencer à s'affranchir de ce mal-être qui l'a accompagné depuis son arrivée au Lycée français. À l'image des personnages khatibiens qui trouvent refuge dans le souvenir29, Mehdi surmonte sa situation par une immersion dans le monde les livres. Ainsi convient-il de dire que ce n'est un hasard si la passion est ce qui a permis à Mehdi d'obtenir la bourse d'études. Elle est en plus un acte libérateur, dans la mesure où elle lui permet d'établir un dialogue avec lui-même, puis avec le monde qui l'entoure. À ce propos, Laroui souligne que son héros est « […] exclusivement nourri de culture livresque. Il croit que le vrai se trouve dans les livres.30 »

45 Il faut préciser que la lecture est souvent associée au rêve. C'est pourquoi Mehdi n'apprécie pas les livres dépourvus de fiction. En effet, au moment où il se lance dans la lecture d'un livre intitulé : « Le théâtre et son double d'un certain Antonin Artaud », le héros de dix ans « ne comprit rien à la troisième phrase, qu'il ne finit même pas et « se leva et alla lire l'affiche du CAF ».

46 C'est dans cet univers de fiction que Mehdi savoure l'héroïsme, la fierté, la liberté, la dignité et la victoire. La lecture l'invite au rêve et à l'évasion. Elle le conforte, le ravit, l'apaise, mais elle l'inspire aussi. Elle lui permet de pulvériser les limites étroites de ce réel étouffant. C'est par l'entremise des mots qu'il tire au clair différentes situations auxquelles il ne comprend rien, et parvient à établir des ponts avec les autres, malgré la distance qui le sépare d'eux. Certes, le monde des livres est un chemin vers les autres, mais il l'isole d'eux. Avant de citer quelques exemples illustrateurs dans le roman, il semble judicieux de référer aux commentaires de l'auteur lui-même.

47

[] La réalité le laisse de marbre. Quand il vit des situations, il voit des dialogues de la Comtesse de Ségur qui s'incrustent. Il est dans un univers qui l'isole, a priori, mais qui en même temps lui permet d'aller vers les autres en les identifiant à sa propre grille de lecture du monde.31

48 Chaque fois que Mehdi se trouve dans une situation embarrassante, le rêve surgit. En vue d'apaiser sa douleur qui atteint parfois son paroxysme, l'enfant n'a de cesse de se représenter et d'imaginer des scènes où il se venge des autres. Il en est le cas lorsque l'enfant entre avec le concierge dans le bureau de M. Lombard, le surveillant général.

49

Où sont tes parents, mon petit ?

50 Au moment où le surveillant général finissait sa phrase, un lion surgit dans le bureau, se jeta sur lui et lui arracha la tête d'un seul coup de griffe. Le fauve plongea ensuite la gueule dans la gorge tranchée [...]

51 M. lombard ; contrarié […] posa de nouveau la question :32

52 Le passage traduit le désir de Mehdi qui voudrait se venger de M. Lombard. La force de ce désir se matérialise dans la violence des propos. D'un point de vue narratif, la rêverie du personnage correspond à un arrêt au niveau de la diégèse. Elle vient rompre le dialogue entre l'enfant et le surveillant. Cet arrêt renseigne sur l'état du héros qui fuit la situation présente, jugée embarrassante. Ainsi, à l'instar du surveillant Lombard, Morel, qui gratifie l'enfant des qualificatifs les plus dévalorisants (Fatima, Kroumir, Zoulou), sera aussi victime d'un gigantesque marteau noir et luisant qui s'abattit sur son crâne, qui éclata en mille morceaux33. En outre, dans une autre scène imaginée, Morel est trouvé mort, un grand pieu enfoncé dans la poitrine, les yeux grand ouverts, un rictus hideux voltigeant sur ses os décharnés34. L'enfant fabrique un monde où il est le héros.

53 Le cheminement de Mehdi est certes rempli d'entraves, mais il n'en reste pas moins que ces dernières lui ont permis d'apprendre à vivre comme un autre et de s'adapter à son extranéité. Mieux encore, il arrive à y échapper grâce à sa boulimie de lecture et à son activité imaginative. En effet, la lecture se présente comme « une bouée de sauvetage ». Ces lectures lui servent en effet de référence quant à l'interprétation de certains faits. Outre la lecture, l'enfant a un penchant au rêve car le réel est asphyxiant. Les mots, eux, permettent l'évasion par la pulvérisation des limites de ce réel étouffant. L'enfant parvient à sortir des impasses dans lesquelles il bute dans un milieu diamétralement opposé au sien, si bien qu'il a transformé son état d'enfant exclu et honni en un héros admiré et aimé de tous. Le héros a passé d'un état dysphorique à un état euphorique.

54 Conclusion

55 Sous l'apparence d'une écriture comique se dessinent les traits d'une problématique qui n'a cessé de hanter l'imaginaire de l'auteur depuis son entrée sur la scène littéraire : l'identité. En effet, par une pratique de l'extranéité, l'écrivain marocain donne à lire sa situation, vivant à jonction de deux cultures. Force est d'admettre que les personnages qu'il met en scène ne font que refléter une telle position. Une Année chez les Français ne déroge pas à la règle. Humilié plusieurs fois dans cet univers au visage étranger, Mehdi va devenir, grâce à la magie de la lecture, une personne respectée et aimée de tout le monde. La lecture se veut un tremplin vers la réconciliation avec soi et avec le monde environnant.

56 Outre son souci du détail dans les descriptions des êtres et des situations, l'un des éléments essentiels qui définissent l'investissement de la question identitaire dans le roman de Laroui réside dans une écriture comique. C'est ce qui fait d'ailleurs la singularité de son œuvre. Il ne fait pas de doute que les auteurs marocains traitant ou ayant traité des mêmes thématiques que celles de Laroui sont légion, mais il est aussi certain que ce dernier se distingue par une plume qui articule avec brio le comique et le véridique. Jean-Marc Moura le rappelle quand il écrit que « Le comique peut être sérieux quand il vise à corriger les raideurs sociales, et il arrive fréquemment à l'humour de parler de choses graves35 ».


Ouchari Saïd

Bibliographie

Benfares, Mostafa, Francophonie québécoise et littérature marocaine migrante, L'Harmattan, Paris, 2017.

Baudrillard, Jean et Marc Guillaume, Figures de l'altérité, Descartes et Cie, Paris, 1994.

Khatibi, Abdelkebir, « jeux et enjeux de l'interculturalité », la communication prononcée lors du colloque « Belges et Marocains : Mémoire-enfermement-Dialogue, » 23-24 mars, Tétouan, in : Hommage à Khatibi, CELAAN, (la publication de la faculté des lettres Chouaib Doukkali, El Jadida, sous la direction de Abdelwahde Mabrour), VOL. 9, N 1et 2, Fall 2011, p. 196.

Kristeva, Julia, Etrangers à nous-mêmes, Fayard, Paris, 1988.

Laroui, Fouad, Une année chez les Français, Julliard, Paris, 2010.

Makhloof, Georgia, (entretien), « Fouad Laroui, une vie entière dans les livres», L'Orient littéraire, N 135, septembre 2017.

Miadi, Fadwa, « Fouad Laroui, ‘je ne suis ni d'ici ni d'ailleurs », in BabelMed, 2010,

URL :http://www.babelmed.net/article/433-fouad-laroui-je-ne-suis-ni-dici-ni d'ailleurs.Html. Consulté le 14 janvier 2019.

Moura, Jean-Marc, Le sens littéraire de l'humour, PUF, Paris, 2015.

Redouane, Najib, (dir), Fouad Laroui, L'Harmattan, Paris, 2018.

Shayegan, Daryush, La lumière vient de l'Occident, L'Aube, Paris, 2003 [2001].

Wahbi, Hassan, Abdelkebir Khatibi : La fable de l'aimance, L'Harmattan, Paris, 2009.

Notes

1 Georgia Makhloof, « Fouad Laroui, une vie entière dans les livres» (entretien), L'Orient littéraire, N 135, septembre 2017.

2 Fadwa Miadi, « Fouad Laroui, ‘je ne suis ni d'ici ni d'ailleurs' », in BabelMed, 2010, URL : http://www.babelmed.net/article/433-fouad-laroui-je-ne-suis-ni-dici-ni-dailleurs.Html. Consulté le 14 janvier 2019.

3 Julia Kristeva, Étrangers à nous-mêmes, Fayard, Paris, 1988, pp.17-18.

4 Daryush Shayegan, La Lumière vient de l'Occident, L'Aube, Paris, 2003 [2001], p.118. Les réflexions de ce penseur sur la problématique de l'identité et de l'hybridité dépassent largement les sentiers battus et donnent à lire de nouvelles analyses. Son livre montre comment certains auteurs, (Amin Maalouf, Patrick Chamoiseau) qui sont venus de « la périphérie », ont pu donner naissance à une production littéraire (littérature-monde) qui remet en question le « centre ».

5 Abdelkebir Khatibi, « Jeux et enjeux de l'interculturalité », la communication prononcée lors du colloque « Belges et Marocains : Mémoire-enfermement-Dialogue, » 23-24 mars, Tétouan, in : Hommage à Khatibi, CELAAN, (la publication de la faculté de lettre Chouaib Doukkali, El Jadida, sous la direction de Abdlwahde Mabrour), VOL. 9, N 1et 2, Fall 2011, p. 196.

6 La lumière vient de l'Occident, op. cit., p.116.

7 Jean Baudrillard, Marc Guillaume, Figures de l'altérité, Descartes et Cie, Paris, 1994, p.88.

8 Hassan Wahbi, Abdelkebir Khatibi : La fable de l'aimance, L'Harmattan, Paris, 2009, p.170.

9 Fadwa Miadi, « Fouad Laroui, ‘‘je ne suis ni d'ici ni d'ailleurs'' », in BabelMed, 2010, URL : http://www.babelmed.net/article/433-fouad-laroui-je-ne-suis-ni-dici-ni-dailleurs.Html. Consulté le 14 janvier 2019.

10 Mostafa Benfares, Francophonie québécoise et littérature marocaine migrante, L'Harmattan, Paris, 2017, p.21.

11 Najib Redouane (dir.), Fouad Laroui, L'Harmattan, Paris, 2018, p.15.

12 Khatibi met en scène des personnages qui éprouvent un sentiment de désenchantement. Leur état est dû au fait qu'ils sont dépossédés, soit de leur culture, soit de leur passé. Ce mal-être leur donne le tournis. Parmi les romans qui illustrent cette thématique, nous pouvons citer Un été à Stockholm et Triptyque de Rabat.

13 Le concierge Miloud s'adresse d'abord en Français à l'enfant qui ne répond pas, ensuite il reprit ses propos en version bilingue : Français et Arabe. Malgré cela, l'enfant ne répond toujours pas.

14 Fouad Laroui, Une année chez les Français, Julliard, Paris, 2010, pp.10-11.

15 Ibid. p.16.

16 Ibid. p. 32.

17 Nous n'avons évoqué haut que trois sobriquets. Mais il y en a d'autres comme : ‘Nippon', ‘la marquise', ‘Petit-Breton', ‘barhouch', ‘empereur', etc.

18 Ibid. p.126.

19 Étrangers à nous-mêmes, op. cit., p.13.

20 « Désenchantement du monde, enchantement littéraire chez Khatibi », in : Hommage à Abdelkebir Khatibi, op. cit., pp. 85-86.

21 Une année chez les Français, op. cit., p.36.

22 Ibid. p.30.

23 Ibid. p.48

24 Pour pallier la monotonie ressentie, Mehdi, faute de pouvoir lire, n'a trouvé de solution autre que celle de parler aux arbres. Il éprouve une jouissance en communiquant avec les objets. « Pour la première fois de la journée, Mehdi sourit de bon cœur […] (35).

25 Ibid. p.37.

26 Ibid. p.201.

27 Ibid. p.200.

28 Ibid. p.213.

29 Voir les deux romans de Khatibi déjà cités plus haut.

30 « Fouad Laroui, ‘je ne suis ni d'ici ni d'ailleurs' », op. cit.

31 Ibid.

32 Une année chez les Français, op.cit. p.13.

33 Ibid. p.28.

34 Ibid. p.69.

35 Jean-Marc Moura, Le Sens littéraire de l'humour, Puf, Paris, 2015, pp. 69-70.

Mots-clés : extranéité | laroui | une année chez les Français

Pour citer cet article :
Ouchari, Saïd, "La question de l’extranéité dans Une année chez les Français de Fouad Laroui", in Étrangers,émigrés et immigrés [isbn:9789954924822], pp.85-102


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