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Étrangers,émigrés et immigrés | L’étrangeté de soi et du monde sous le prisme de la migration féminine dans Hope and Other dangerous Pursuits de Laila Lalami 

L’étrangeté de soi et du monde sous le prisme de la migration féminine dans Hope and Other dangerous Pursuits de Laila Lalami

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ALAOUI BELGHITI Abou-El-Ghaït
L’étrangeté de soi et du monde sous le prisme de la migration féminine dans Hope and Other dangerous Pursuits de Laila Lalami-

1 Paru en 2005, le premier roman de Laila Lalami1, écrivaine marocaine résidant aux États-Unis, se veut un entrelacement subtil de récits, dont celui de Faten et de Halima. Quoique dissemblables, les destinées de ces deux personnages féminins se rejoignent l'espace d'une traversée où, en désespoir de cause, elles s'embarquent aux côtés d'autres migrants pour atteindre l'autre rive et atterrir sur un sol que tous croient a priori salvateur. Or, au fur et à mesure du déploiement de l'intrigue, il s'avère que Faten et Halima sont, chacune à sa façon, deux êtres extravagants dont tant le parcours existentiel que le périple migratoire ne sauraient s'appréhender qu'à travers l'incohérence de leurs postures.

2 Faten Khatibi est une jeune fille de dix-neuf ans qui voyage « voilée » et qui soulève d'emblée l'interrogation suivante : « Does she imagine she can walk down the street in Tarifa in a headscarf without attracting attention ? » (p.3). Halima, pour sa part, quoique dégageant une aura de détermination, est une jeune maman qui apparaît comme « irresponsible, or at least foolish, for risking her children's lives on a trip like this » (p.5). De la « foi » à la « famille », un faix de différentes natures pèse sur ces deux femmes. L'acte d'émigrer clandestinement révèle en l'occurrence deux êtres aux prises avec l'âcre étrangeté de soi et du monde. Aussi s'agira-t-il pour nous de sonder, d'une part, comment l'entreprise migratoire a pour corolaire un processus aliénant où, confronté à des réalités inhospitalières, le personnage se voit progressivement départi de ce qui le fonde ontologiquement ; d'autre part, l'on verra dans quelle mesure une pareille quête migratoire implique nécessairement une quête de sens qui, par-delà les embûches rencontrées et à travers les horizons inopinés qui s'y profilent, peut conduire paradoxalement à une souveraine réappropriation de soi.

Soi-même comme “une” autre

3 Quand la patera s'est renversée et que les migrants ont dû nager pour atteindre la côte, Faten perd son voile (« her head bare », p.14). Ce signe augural annonce le revirement funeste dont elle sera l'objet : elle arrive à rester sur le territoire espagnol en se laissant violer par l'un des gardes de la Guardia Civil, et elle y subvient à ses besoins en devenant prostituée. Pourtant, au Maroc, son voile n'était pas qu'un fard social, mais apparaît, bien au contraire, dans le cadre de l'activisme estudiantin où elle était impliquée, comme l'expression d'un engagement spirituel sincère du fait que Faten cherchait à donner l'exemple et à être le porte-parole vivant et véridique de ses croyances religieuses. D'ailleurs, même en Espagne, le Coran – bien que couvert de poussière et, partant, n'animant plus son quotidien – fait toujours partie du décor de sa sphère intime :

4

She couldn't sleep. She stared at the ceiling for a while and then turned to look at her nightstand, where a pocket-size edition of the Qur'an lay, a thin film of dust over it. She remembered her college days, when she'd decided to wear the hijab and preached to every woman she met that she should do the same. (p.128)

5 D'autre part, le voile de Faten ne saurait être réduit à un simple ornement, elle qui justement n'usait nullement de son charme comme arme pour arriver à ses fins (même si elle le pouvait), elle dont la beauté laissait pantois Larbi, le père de son amie Noura :

6

Faten sat across from Larbi, at the other end of the table, looking calm and content. She had amber-colored eyes, plump lips, and skin so fair that it seemed as though all the light in the room converged upon it. She was, in other words, beautiful. That maddened Larbi. God is beautiful, and He loves beauty, so why hide it beneath all that cloth ?2 (p.39)

7 En effet, sur le plan de l'onomastique, le prénom « Faten » suggère en arabe l'idée d'un charme irrésistible qui déstabilise, aliène, désarme. Pourquoi s'emmitoufler dans un tissu et y enfouir tant de beauté ? Larbi n'arrive à comprendre ce paradoxe. Il finit par se venger de Faten car, sous l'influence de cette camarade ravissante (aux sens propre et figuré), sa fille renonce au projet de poursuivre ses études aux États-Unis, compte devenir institutrice et – pis encore – décide de porter le hijab : ce qui, aux yeux du père, constitue une régression ignominieuse qu'il ne sied point à sa famille bourgeoise d'essuyer. Par ailleurs, n'étant pas exempte de schizophrénie, Faten, redoublante, n'hésite pas à faire appel à Noura pour qu'elle l'aide à réussir en trichant. Larbi, bien que lui-même haut-fonctionnaire corrompu à Rabat, profitera de cet incident pour faire en sorte que Faten paie le prix cher : il interviendra pour qu'elle soit expulsée de l'université et arrivera à briser tout lien entre elle et Noura. Se délectant sadiquement de sa revanche, il dira hypocritement et ironiquement à cette dernière quand elle lui demandera d'intercéder en faveur de son amie : « I don't think it'll be possible. It would require breaking the law. Utterly un-Islamic, as you well know »3 (p.47). À l'issue de cet évènement fatal, l'avenir de Faten volera en éclat. Elle critiquera le roi en public et, encourant le risque d'arrestation, elle se verra obligée de quitter le pays :

8

That friendship had cost her too much. She knew that Noura's father, who'd taken a dim view of their friendship, had pulled some strings to have her kicked out of the university. If it hadn't been for him, maybe Faten would have graduated, maybe she wouldn't have been so careless in that moment of anger, maybe she wouldn't have said what shed did about the king, maybe she would have finished school and found a job, maybe, maybe, maybe. […] The main thing to survive this life here was to not think too much. (p.129)

9 Sous le ciel de l'Espagne, une autre Faten verra le jour ou sera plutôt contrainte de n'être visible que la nuit. Comme se résigne à l'admettre le personnage de Zahra dans 'Âm al Fîl de Leila Abouzeid, à son tour Faten se rend d'emblée compte que « les principes sont ce qu'il y a de plus périssable ». Une fois partie en Europe, elle s'est départie de cette part substantielle d'elle-même sans laquelle les repères identitaires ne renvoient plus à une attache ferme. Certes, Faten est étrangère au double sens du terme :

10

Si l'on reprend la distinction entre foreigner et stranger, se dégagent deux acceptions du terme : le “non-national” qui est devenu d'usage courant, et “l'autre” qui peut être de même nationalité.4

11 Cependant, le statut de l'« autre » en tant qu'entité différente (en marge des normes et de la morale sociale) correspond dans son cas à un individu qui vend son corps pour subsister et qui n'est plus dès lors que corps : un objet vidé de toute consistance, une marchandise dont le propriétaire – risée d'autrui et de lui-même – ne mesure guère la juste valeur. D'où la critique sarcastique de sa colocataire Betoul qui travaille comme nourrice chez un couple espagnol : « You're the one that people laugh at – the way you sell your body » (p.128). Ainsi, immigrée, dénigrée, Faten, devenant étrangère à elle-même, aux idéaux qu'elles défendaient avec conviction et acharnement, puis en proie à une cinglante autodérision, renie cette phase antérieure de sa vie qu'elle commente dans une phrase laconique au discours indirect libre : « How foolish she had been » (p.128). Quand elle se prononce sur celle qu'elle était, elle ne recourt pas au pronom I (« je ») ; l'usage de la troisième personne she met l'accent dans cette tournure sur la mutation de soi en autre. Qui est-elle en définitive ? En elle semblent en fait cohabiter deux étrangères se reniant l'une l'autre : 1) celle que la foi a façonnée, et qui – pour labile qu'elle soit – ne se laisse estamper par les années passées à l'étranger ; 2) et celle ne s'identifiant plus à son ancien voile, mais dont la foi est fardeau écrasant sous lequel elle ploie, semblable à un Sisyphe à bout de force, et qui, en plus du poids de sa foi-rocher, n'arrive à soulever le poids d'un soi étranger s'étant fait sentir et ayant pris soudainement forme en lui.

12 Plaie et couteau, victime et bourreau, en migrant, soi-même quitte ses rives puis, se muant en autre tout en persistant à être l'autre et soi-même, l'être du personnage semble condamné à traîner deux boules de fer…

13 Le poids de soi (l'ancien devenu étranger) pèse outrageusement lourd sur Faten au moment où elle se compare à son amie Noura qui, croit-elle, a tout le luxe de choisir de s'inscrire dans une perspective religieuse ou non, vu que l'argent serait un facteur décisif qui allègerait relativement voire résorberait complètement les contraintes de la foi :

14

She thought about her best friend, Noura, back in Rabat, and wondered what had happened to her, whether she'd kept the hijab or whether, like Faten, she'd taken if off. Noura was probably still wearing it. She was rich ; she had the luxury of having faith. But then, Faten thought, Noura also had the luxury of having no faith ; she'd probably found the hijab too constraining and ended up taking it off to show off her designer clothes. That was the thing with money. It gave you choices. (p.129)

15 Vient confirmer cette ambivalence du statut de soi oscillant entre l'étrangeté de son passé et celle qu'il commence à incarner (en plus de celle résultant de la fusion antithétique des deux) l'inconfort qu'éprouve Faten à se percher sur de hauts talents et à se faire aux minijupes… Comme si à cet inconfort enduré au quotidien s'opposait systématiquement la douceur du foyer de jadis (« back at home5 ») :

16

It had been just as hard [pour Faten] to get used to the heels as to the short skirts. Before this, back at home, it was always flats or sneakers, an ankle-length skirt, and a secondhand sweater. (p.121)

17 La nouvelle identité meurtrière (elle cherche à étouffer l'ancienne) ou, du moins, ce soi meurtri (qui étouffe puisque simultanément plaie et couteau) se voit comme étranger à lui-même du moment qu'il se crée des doubles chez l'autre (en l'occurrence Noura), avec lesquels il aime à établir des écarts (ici la richesse, les privilèges sociaux) et auxquels il se compare pour, tour à tour, se victimiser, se justifier et s'affirmer par et contre eux :

18

L'identité se construit moins dans le rapport à soi et à l'identique que dans le rapport à l'autre et dans la différence, définie tout à la fois par l'autre et contre l'autre.6

19 Par ailleurs, devant illustrer ce qu'elle a de plus intimement familier, la beauté de Faten devient néanmoins, dans son expérience migratoire, un artefact de soi, c'est-à-dire un facteur d'étrangeté qui vient dénaturer l'identité en lui superposant d'indélébiles couches (retouches) inauthentiques. Dès son arrivée en Espagne, Faten se voit destituer de son nom (de son être !) par le garde dont elle assouvit les désirs bestiaux : il l'appelle « Fatma » au moment où il la viole. Il s'agit là de son « first john », premier client auquel elle abandonne son corps pour pouvoir résider illégalement à l'étranger. Étrangère, elle réalise progressivement que pour subsister il lui faut incorporer à son être ce soi biaisé (l'« Odalisque ») à même de satisfaire les fantasmes des Occidentaux et donc se résigner, en se voyant inexorablement privée de son authenticité, à demeurer un fac-similé, une imparfaite copie d'elle-même, une identité dont l'étrangeté s'exacerbe en n'ayant d'autre choix que de parler le langage artificiel du corps :

20

She thought about her first john, her first week in Spain. […] Later, in the holding cell, she saw one of the guards staring at her. She didn't need to speak Spanish to understand that he'd wanted to make her a deal. […] The guard had taken her to one of the private exam rooms, away from everyone else. He lifted her skirt and thrust into her with savage abandon. He was still wearing the surgical gloves he'd had on to examine the group of migrants who'd landed that day. And, all the while, he kept calling her Fatma. […] Over years that followed, she'd had time to hear all the fantasises, thoses that, had she finished her degree, she might have referred to disdainfully as odaslique dreams. Now they were just part of a repertoire she'd learned by heart and had to put up with if she wanted to make a living. (p.131)

21 Amenée à se voir sans cesse autre dans le regard de l'autre, à voir coexister en elle au fil des années d'aliénantes entités fantasmées, elle finit par apprendre à composer avec cette situation de dissonance identitaire où pour se nourrir (« to make a living ») elle nourrit chez ses clients leurs lubies érotiques qui érodent verbalement son être. La dissonance dont il est question se produit sous forme d'ondes sonores dont l'effet s'inscrit dans le sillage des ondes maritimes qui, lors de la traversée initiale, ont enclenché un processus d'érosion de soi.

Le naufrage identitaire

22 Rappelons que le capitaine qui était censé conduire Faten et le reste des migrants vers les côtes espagnoles a fait preuve d'inhumanité en obligeant l'équipage à continuer à la nage :

23

The captain of the boat that had brought her here hadn't bothered to land in Tarifa ; he'd started turning back as soon as they were within swimming distance of the coast. She'd managed to get to the beach, where the Spanish Guardia Civil was waiting for them. (p.131)

24 La jeune fille ne savait pas nager, et Murad (le conteur ou « the Story-Teller ») ne pouvait l'aider à atteindre la côte sous peine de se noyer tous deux. Elle a dû se débattre, mais la mer l'a décharnée de son voile auquel elle tenait jalousement auparavant. Une fois en Espagne, une mer impitoyable continuera de la décharner d'elle-même. Paradoxalement, Faten a rejoint non pas une terre d'accueil, non pas comme dirait Baudelaire « un autre océan où la splendeur éclate », mais un harem insoupçonné où, justement, elle est considérée comme une Odalisque en chair et en os. C'est ainsi que se profile l'image d'un Occident prenant les dimensions d'un harem culturel, d'un océan nocturne où soi se noie (elle se cloître le jour et sort la nuit), d'une mer culturelle dont le pouvoir d'étrangeté réduit Faten à une « Mœsta et Errabunda » (un soi « errant » loin de ce qu'il était et de qu'il est devenu, et ployant misérablement sous le faix des deux poids confondus).

25 Dans cet océan houleux, Faten se laissera l'espace d'une rêverie bercer par une vague illusoire nommée Martín, avant que ce jeune homme espagnol ne la renvoie amèrement aux abysses de la réalité. Au début, il n'était pas un client ordinaire et Faten semblait guetter sa venue comme l'on s'enthousiasme pour l'arrivée d'un être cher. Il va même jusqu'à dresser devant elle un horizon chimérique : « He said that he could help her get her immigration papers, that he knew of loopholes in the law, that she could be legal, that she wouldn't need to be on the streets, that she could get a real job, start a new life »; et elle se laisse emporter par ce leurre :

26

For a moment she allowed herself to imagine what a normal life would be like here, never having to see the men, being able to sleep at night, being able to look around her without worrying about the police at every turn. She began to wonder about the price of all this – after all, she had long ago learned that nothing was free. He [Martín] laughted when he noticed her fixed gaze. (p.123)

27 Faten n'oublie pas néanmoins lors de cette rêverie passagère qu'elle n'est qu'étrangère (foreigner) et elle est consciente de l'étrangeté de ce qui s'offre à elle, mais le poids de sa propre étrangeté, c'est-à-dire d'un soi inauthentique car désamarré de son passé et du réel actuel (le fait de ne pouvoir goûter au sommeil la nuit, la peur d'être arrêtée par la police et de se faire rapatrier…), la pousse à se figurer ce qu'une vie normale pourrait signifier. Elle découvrira en fin de compte que Martín n'a pas l'intention de l'aider et qu'il ne voit en elle que l'incarnation fantasmatique de la femme orientale (musulmane) qui se laisse dominer et posséder au nom des préceptes coraniques (il a une copie du Coran dans sa voiture où finalement il ne cherche à lire que ce qui confirme sa vision onirique de la femme orientale). Faten se heurte alors frontalement à un autre type d'étrangeté, celle d'autrui et du monde, dont le poids est autrement dévastateur, et face à laquelle son étrangeté propre n'en sera que davantage accentuée.

28 Force est de constater qu'avant même de découvrir le manège de Martín, Faten pressent qu'il ne lui promet que purs mirages. Effectivement, le jeune homme lui promet monts et merveilles rien que pour se détendre l'atmosphère avant d'assouvir ses pulsions sexuelles. Suite à cette désillusion que l'étrangeté du monde déploie comme une mer sans rivages, Faten fait le même constat de non-sens qu'elle avait ressenti quand elle était enfant :

29

In her experience with men, she'd long concluded that even when they said they only wanted to talk, they always wound up wanting some action, too. Maybe Martín was no different after all.

30

When it was over she adjusted her miniskirt and buttoned her curduroy jacket. Martín's questions and his offer of help had caught her unprepared ; his wanting to have sex had disappointed her. She felt the same sadness that she had felt as a child, when she'd discovered that the silkworm she'd raised in a shoe box and lovingly fed mulberry leaves had died, despite all her care. She'd cried all day, wondering what she could have done differently to keep the worm alive, until her aunt came home and told her that that was what happened sometimes with silkworms – they died no matter how carefully you took care of them.7 (p.125)

31 L'étrangeté du monde mêlée à l'étrangeté de soi fait perdre sens (goût) à la vie. En d'autres termes, l'étrangeté de soi et du monde est également synonyme de cette insipidité 8 existentielle qui résulte de l'incapacité à déchiffrer le sens des événements et des épreuves. Enfant, Faten pleurait de voir impuissamment périr son ver à soie. Désormais, c'est toute son existence qui sombre sans qu'elle sache l'empreindre de sens.

32L'« inquiétante étrangeté » (unheimlich) dont parle Freud explique la rupture de familiarité avec le monde qu'a ressentie Faten à la mort du petit insecte, et qui prend le dessus lorsqu'elle réalise la fausseté de Martín. Julia Kristeva précise que la notion freudienne d'inquiétante étrangeté9 se manifeste quand en nous l'intime cesse d'avoir un caractère familier ; ce qui implique qu'un processus de refoulement se déclenche (lors de l'enfance) quand nos aspirations n'aboutissent pas. À chaque fois que l'on fait face à l'un des aspects de cette étrangeté autour de nous, on est en proie à un sentiment de trouble. Ce concept psychanalytique éclaire notre réflexion dans la mesure où l'inquiétante étrangeté10 ressortit aux autres étrangetés déjà mises au jour dans notre analyse, sans qu'elle en fasse nécessairement partie, mais plutôt s'y additionne.

En quête d'un ailleurs porteur de sens

33 C'est essentiellement contre l'étrangeté de la vie et d'autrui que le personnage de Halima se débat. Elle questionne l'inexplicable brutalité du monde avant son voyage : « How did it get to this ? Where was the man she'd married ? » (p.60). D'autres interrogations l'avaient assaillie quand elle avait soudoyé le juge pour pouvoir divorcer d'un mari devenu irrémédiablement étranger, et qu'elle s'était soudain mise en tête de récupérer son argent :

34

Why wouldn't he give her the children ? This juge had been taking bribes for years ; there was no reason to think he wouldn't come through this time. But what if he didn't ? How could she trust him ? She couldn't trust him, just as she couldn't trust her mother or the sorceress. (p.65)

35 Puis, après avoir été rapatriée elle et ses trois enfants, sa conscience rugira – sous l'accablement – des questions rhétoriques où ne scintille aucune lueur d'espoir :

36

Sometimes, when she couldn't get a job, when the sun beat down on her until she thought her head would whistle like a kettle, she grew angry with Farid. Why had he saved her ? Why had he saved any of them ? There wasn't any point in living when all you could do was survive. (p.107)

37 Interroger l'étrangeté du monde permet d'y inscrire son empreinte en contestant sa cruauté. Or contester, c'est déjà cheminer vers un sens. Jean Grondin affirme :

38 L'interrogation sur le sens (d'un mot, d'un texte) en est donc une qui peut cesser de se poser quand une nouvelle familiarité se sera installée.

39

L'interrogation sur le sens de la vie présuppose très certainement aussi un sentiment d'étrangeté, curieux, puisque c'est alors la vie — que je vis, que je suis, qui me tient — qui est alors comme étrangère à elle-même.11

40 Ainsi, plus les reliefs de ce sens nouveau (et manquant) se dessineront, moins ravageur sera l'impact de l'étrangeté du monde. Dans le cas de Halima, l'acte d'émigrer participe de cet élan vers un ailleurs prometteur et porteur de sens. Aussi a-t-elle essayé de s'enfuir elle et ses petits loin d'un mari qui ne voit en elle qu'une bête de somme dont il profite sans vergogne et qu'il peut martyriser à volonté :

41

[Maati] told everyone that if all Halima wanted was a divorce, then why didn't she just pay him, like he'd asked her ? He'd have divorced her. […] But to take his children, to run away like this, to risk her life and theirs, well, those were clearly the actions of a crazy woman. Is it any wonder he beat her ? (p.105)

42 On aura beau la qualifier de folle et d'imprudente, il n'en demeure pas moins vrai que son objectif est de transcender le caractère insensé de cette étrangeté tentaculaire qui se profile de visage en visage, depuis ses proches jusqu'à ceux qui orbitent autour de son monde sans participer à le relier à l'ailleurs porteur de sens auquel elle aspire. Parmi ces êtres sans consistance et en qui se concentre l'hostile étrangeté du monde figure Hanan Benamar, la traductrice spécialisée dans les papiers pour l'immigration chez qui Halima travaille comme femme de ménage. Ne cherchant à tisser aucune familiarité humaine ou spirituelle avec cette dernière, elle répond officiellement à la jeune mère qui lui a demandé conseil pour savoir comment pouvoir aller travailler à l'étranger :

43

“You have to have a full-time job, a bank account, a ticket, a place to stay – it's complicated,” she said, as though Halima couldn't understand anything that required more than three easy teps, like wash, lather, and rinse. I know so much more than that, Halima wanted to tell her. She suddenly felt sorry for having said anything at all to Hanan. It was a mistake to have thought that Hanan or that judge or that magic powder could get her out of her situation. (p.69)

44 Elle perd à cet instant toutes ses illusions, mais s'accroche intérieurement à l'ailleurs porteur de sens qui l'habite. En témoignage son monologue intérieur qui lui confère le pouvoir de transcender la décevante étrangeté d'autrui.

45 Il appert que, contrairement à Faten, Halima trouve au fond d'elle-même un point d'ancrage solide, un soi authentique et inaltérable, à savoir son statut de mère, dont on ne saurait la désamarrer. Et ce n'est pas tout à fait un hasard si cette mère a eu raison de la mer grâce à son fils Farid qui était pour elle ainsi que pour sa sœur et son frère un bouclier miraculeux contre les implacables vagues du destin et l'inhumaine étrangeté d'autrui :

46

Halima could have drowned with the others, they said. […] The water was cold, the current was strong, Halima didn't know how to swim. Yet Farid had pulled her to safety somehow. And even though the Spanish police were waiting for them right on the beach, at least they were alive. Besides, the boy had helped his sister, Mouna, and his younger brother, Amin, as well. The had all survived. Farid was a saint. (p.105)

47 Le monde aura beau se teinter des plus sombres nuances de l'étrangeté, ce saint qu'elle a enfanté suggère de par son nom (Farîd) que sa progéniture est son unique rempart contre l'adversité et la facticité d'autrui. Dans cette perspective, force est de constater que, de retour au pays, l'ailleurs porteur de sens qui pourrait permettre à Halima de domestiquer l'étrangeté du monde et d'autrui est en l'occurrence un foyer purgé de la présence délétère de Maati, le père résolument décidé à détromper sa femme : « If only he'd help out instead of drinking his money and eating hers » (p.55), avait-elle soupiré en étant malgré tout consciente qu'elle ne formulait que de pieux vœux. Ni sa patience, ni la sorcière que sa mère lui recommanda, ni ses crises de colère à cause desquelles elle s'exposait à la violence féroce de Maati dont elle gardait d'ineffaçables cicatrices, ni le système judiciaire en vigueur n'avaient donné de résultat. Mais, apparemment, c'est sa quête d'un ailleurs porteur de sens qui a dû mystérieusement lui apporter la délivrance :

48

Someone knocked at the door. Maati was standing on her doorstep […]. Halima turned on her heel, scanned the room, trying to figure out where she could hide in such a small place. […] But Maati didn't hit her. Instead, he stuffed a piece of paper in her hand. “If this is all you wanted,” he said, “now you have it.” And, as if to punctuate his declaration, he spit on her. […] He turned around and left. […] This feeling of elation was entirely new to her. She had tried everything to get this piece of paper, and when she least expected it, it had been delivered right to her doorstep. (pp.108-109)

49 Suite à sa répudiation, Halima ne retourne pas vivre auprès de sa mère. Elle continue de vivre dans le studio qu'elle a loué dans un bidonville, où elle s'est installée avec ses trois enfants :

50

Even with a saint at home, Halima still had to make a living. […] So she started selling beghrir at the market. […] She enjoyed working for herself and was good at sales. (p.114)

51 Par conséquent, en s'évertuant à être entièrement indépendant, ce personnage féminin arrive à domestiquer l'étrangeté de l'existence et d'autrui.

52 En définitive, pour être, Faten comme Halima comprennent, lors et au terme de leur processus migratoire, que l'urgence est de « gagner sa vie ». D'où l'usage récurrent de l'expression idiomatique to make a living dans les récits relatifs à chacune des deux protagonistes : « [Faten] had to put up with [her clients' fantasies] if she wanted to make a living » ; « Even with a saint at home, Halima still had to make a living ». Alors que ce que la jeune fille gagne en se vendant en Espagne ne fait que plonger son être de plus en plus inextricablement dans les asphyxiantes profondeurs de l'étrangeté et la rend désespérément dépendante d'un autre qui – lui-même – la rend autre en l'assujettissant à l'envi à ses capricieuses fantaisies, la jeune maman regagne, en gagnant sa vie dans son propre pays, un territoire insoupçonné où soi as(soi)t durablement son règne et semble ainsi se prémunir contre tout risque d'effritement ontologique ou d'aliénation identitaire.


ALAOUI BELGHITI Abou-El-Ghaït

Bibliographie :

LALAMI, Laila, Hope and Other dangerous Pursuits, Tanger, éd. Moroccan Cultural Studies – Fès, 2008. (Publié initialement aux États-Unis d'Amérique en 2005.)

BROMBERGER, Christian, « L'autre et le semblable », in L'Autre et le semblable, Presse du CNRS, 1989.

GRONDIN, Jean, « Le sens de la vie », in Théologiques, vol.9, n° 2, 2001.

KRISTEVA, Julia, Étrangers à nous-mêmes, Paris, Fayard, 1988.

TRIPIER, Maryse, « Étranger », in Dictionnaire de sociologie (dir. par A. AKOUN et P. ANSART), Le Robert/Seuil, 1999.

Notes

1Laila LALAMI, Hope and Other dangerous Pursuits, Tanger, éd. Moroccan Cultural Studies (Fès), 2008. Publié initialement aux États-Unis d'Amérique en 2005, le titre de ce roman pourrait être traduit comme suit : De l'Espoir et d'autres périlleuses quêtes.

2C'est nous qui soulignons.

3C'est nous qui soulignons.

4Maryse TRIPIER, in Dictionnaire de sociologie (dir. par A. Akoun et P. Ansart), Le Robert/Seuil, 1999, p.205.

5La narratrice nous apprend que Faten vivait avec sa mère dans un quartier populaire (Douar Lhajja) à Rabat.

6Christian BROMBERGER, « L'autre et le semblable », in L'Autre et le semblable, Presse du CNRS, 1989. Nous soulignons.

7C'est nous qui soulignons.

8Jean GRONDIN explique le lien entre l'insipidité de la vie et son caractère insensé : « […] cette idée d'une “saveur de la vie” est très ancienne. On la retrouve, par exemple, chez saint Augustin. Il écrit quelque part que “l'âme a beau exister toujours, elle vit ‘plus' si elle est ‘sensée' et moins quand elle est ‘insensée'.” […] C'est la traduction française qui parle de “vie sensée” ou non, alors qu'Augustin emploie ici simplement le verbe sapere. […] Augustin veut seulement dire que l'âme vit manifestement “plus” si elle a de la saveur que si elle n'en a pas (cum desipit) ! […] Le contraste établi par Augustin entre sapio (“avoir de la saveur”) et desipio est en tout cas particulièrement lumineux pour illustrer ce sens de la vie : la vie peut avoir du piquant ou être amère, et dès lors être sensée (sapere) ou insensée (desipere). » (J. GRONDIN, « Le sens de la vie », in Théologiques, vol. 9, n° 2, 2001, pp.7-15.)

9Cf. Julia KRISTEVA, Étrangers à nous-mêmes, Paris, Fayard, 1988, pp.274 et suiv.

10Notre perspective est différente de celle de Kristeva qui fait appel à la notion d'inquiétante étrangeté pour inférer que, cette dimension assumée, conscients de notre étrangeté intrinsèque, l'on cessera de voir l'autre comme étranger puisqu'on sera tous sur le même pied d'égalité de par notre étrangeté universelle : « L'étrange est en moi, donc nous sommes tous des étrangers. Si je suis étranger, il n'y a pas d'étrangers. » (Ibid., p.284)

11« Le sens de la vie », in Théologiques, op. cit., pp.7-15. C'est nous qui soulignons.

Mots-clés : étrangeté | migration féminine | laila Lalami

Pour citer cet article :
ALAOUI BELGHITI, Abou-El-Ghaït, "L’étrangeté de soi et du monde sous le prisme de la migration féminine dans Hope and Other dangerous Pursuits de Laila Lalami", in Étrangers,émigrés et immigrés [isbn:9789954924822], pp.103-122


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