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Étrangers,émigrés et immigrés | L’émigration au féminin dans Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et Des fourmis dans la bouche de Khadi Hane 

L’émigration au féminin dans Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et Des fourmis dans la bouche de Khadi Hane

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SEMLALI Mohamed
L’émigration au féminin dans Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et Des fourmis dans la bouche de Khadi Hane-

1 Comme ses partenaires masculins, la femme africaine rêve de l'eldorado européen, de cet horizon désiré où elle peut enfin s'émanciper de la misère, de l'ignorance et surtout de sa condition de femme opprimée et maintenue, par les lois tribales et les conventions de sa culture d'origine, dans une minorité invalidante ; ces conventions continuent d'ailleurs à la harceler même lorsqu'elle a réussi à s'installer sur l'autre rive de la méditerranée, notamment en France pour les héroïnes des deux romans que nous proposons d'aborder en l'occurrence. La femme africaine, comme ses congénères masculins, n'hésite pas à braver les pires dangers, à traverser les déserts, à défier les limites et les frontières meurtrières, à confier son destin à des pateras ou autres embarcations de fortune pour fuir une réalité sociale mortifiante, pour fuir le sol ingrat d'une Afrique qui n'arrive plus à nourrir les siens, pour fuir la pauvreté que Fatou Diome assimile à « la face visible de l'enfer1 » à laquelle la mort même est préférable, pour fuir aussi des traditions pesantes et archaïques qui continuent à maintenir la femme dans la posture infériorisante de l'objet sans volonté et qui le restera encore même lorsque celle-ci devient la principale source de revenu de sa famille.

2 Si les rêves de départ sont communs aux hommes et aux femmes de ce continent affligé par la famine, les maladies, les guerres, l'analphabétisme et par quelques-unes de ses propres traditions, il existe néanmoins une spécificité de l'émigration féminine. Le rêve de départ qui anime la plupart des hommes de l'Afrique noire n'est motivé que par un seul désir. Comme on peut le lire dans la lettre envoyée à Moussa par son père, l'émigration masculine avait un but précis, une mission à remplir : « Tu dois travailler, économiser et revenir au pays2 » ; on part ailleurs, en France notamment, pour amasser une petite fortune au prix de longues années de misère et de privations, puis revenir au pays pour reproduire le modèle traditionnel de l'homme riche et polygame qui change d'épouses comme il change de vieux objets. De son passage en Europe, l'émigré mâle qui retourne au pays tire une immense fierté et un prestige social qui a un impact considérable sur son statut au sein de sa tribu. Celui qui ne fait pas fortune dans cet ailleurs de tous les rêves ne doit même pas songer au retour, car il serait la honte de sa race et de sa tribu comme cela est confirmé par le cas de quelques émigrés qui ont été refoulés. La perspective de l'échec n'est pas envisageable.

3 En général, ce n'est pas ce désir de prestige, dont elles sont exclues d'office, qui motive l'émigration des femmes d'Afrique subsaharienne. Celles-ci ont d'autres soucis et d'autres contraintes. Fuyant la misère comme les autres, elles sont aussi à la quête d'une reconnaissance de leur être, de leur liberté et de leur humanité : « chaque miette de vie, comme le répète Salie, l'héroïne de Fatou Diome, doit servir à conquérir la dignité3 ». Beaucoup de femmes atterrissent en Europe après l'échec d'un mariage forcé ; certaines d'entre elles doivent en plus subvenir aux besoins de leurs enfants ; elles fuient la honte, le scandale et la médisance qui dévorent les femmes répudiées, quelle que soit la raison de leur divorce. Une fois arrivée en Europe, la femme fait face à une déception ; la Fata morgana de l'Europe édénique se dissipe, laissant se profiler une réalité dure et impitoyable qui pousse quelquefois la femme immigrée à envisager la possibilité du retour dans le pays d'origine, même si ce retour nostalgique n'offre pas toujours une issue de secours viable, car les motifs qui ont initialement poussé au départ restent inchangés.

4 Notre étude se penchera sur la problématique de l'émigration féminine africaine à travers le parcours de deux héroïnes romanesques (Salie et Khadidja Cissé) qui s'inspirent de l'expérience effective de Fatou Diome et de Khadi Hane. Nous verrons ainsi comment cette expérience de l'ailleurs, enceinte comme toutes les émigrations des espoirs les plus fous et des rêves qui animent les rescapés de la misère et de la discrimination, donne lieu à un profond désenchantement et à une remise en cause de l'utopie de l'Europe/Eldorado. Ainsi, la perte des illusions et la découverte du réel dur des sociétés d'accueil, quand elles n'enfoncent pas la femme immigrée dans le désespoir et dans le soupçon, lui permettent d'acquérir un regard lucide qui se traduit, dans le discours et dans l'écriture, par le besoin de partager la douloureuse expérience de l'émigration avec les compatriotes et avec les lecteurs en général.

5 Il n'est pas aisé de quitter le chez-soi pour braver les dangers et l'hostilité d'un ailleurs qui n'est pas toujours accueillant, où l'on sera constamment considéré comme un étranger, voire comme un intrus. Qu'est-ce qui pousse alors hommes et femmes, et même des enfants, à se lancer dans une telle aventure à l'issue incertaine ? Les raisons sont multiples : la misère, la famine, les guerres, le mirage d'un monde meilleur, ou tout simplement la nécessité de fuir une patrie qui devient trop étouffante, trop sévère avec ses propres enfants. Le départ de Salie et de Khadidja a certes une justification économique, mais il est surtout motivé par des considérations liées à la condition déplorable de la femme dans les sociétés africaines.

A - Une condition féminine déplorable.

6 « Sur ce coin de la Terre, écrit Fatou Diome, sur chaque bouche de femme est posée une main d'homme4. » Au Mali comme au Sénégal et dans la plupart des contrées africaines où règne encore une structure traditionnelle dominée par la loi du mâle, la femme reste un être inférieur socialement ; elle est soumise aux volontés des hommes et des conventions ancestrales. Elle n'a aucune liberté d'action et ne peut en aucun cas disposer de sa vie ou choisir son époux puisqu'elle est échangée sous l'arbre à palabres comme une marchandise. La nature même de la société africaine archaïque aggrave chez la femme cette absence totale d'emprise sur son propre destin. En effet, dans ces structures tribales où les liens de la parenté sont très forts et déterminants, où les mâles adultes et vieux font la loi, les femmes et les jeunes n'ont aucun mot à dire, y compris en ce qui concerne leur vie conjugale. Le mariage par amour y est considéré comme une bizarrerie puisque les alliances, généralement imposées à la jeune fille, y remplissent un rôle essentiellement diplomatique et économique :

7

L'individu n'est qu'un maillon de la chaîne tentaculaire du clan. Toute brèche ouverte dans la vie communautaire est vite comblée par un mariage. Le lit n'est que le prolongement naturel de l'arbre à palabres, le lieu où les accords précédemment conclus entrent en vigueur5.

8 L'organisation clanique des sociétés africaines condamne la notion même de l'individu, c'est-à-dire de l'être humain qui peut avoir une conception différente du monde et des aspirations personnelles qui se démarquent de celles du groupe. L'individu se résorbe complètement dans la communauté dont il ne constitue qu'un simple chaînon : « les valeurs grégaires sont seules défendables6. » Toute velléité de liberté est alors considérée comme une révolte scandaleuse qui entraîne la malédiction du groupe, le rejet de l'individualiste égoïste et la marginalisation de la brebis galeuse qui risque de gâter le troupeau. L'individu, et à plus forte raison la femme, se retrouve alors face à un dilemme : faut-il se soumettre complètement et dissoudre sa volonté et sa personnalité dans celles du groupe ou faut-il, au contraire, poursuivre des rêves personnels au prix d'un ostracisme douloureux qui exclut complètement l'être rebelle de la structure d'origine ? Analysant cette configuration hostile à l'individu et à ses aspirations, Fatou Diome l'explique par le déséquilibre énorme entre le champ du devoir si vaste qui prend le dessus sur le champ de la liberté si réduit. Il en résulte un ratatinement inévitable de l'individu auquel on impose jusqu'au sentiment d'appartenance qui doit normalement émaner de sa propre conviction intime :

9

La communauté traditionnelle est sans doute rassurante, mais elle vous happe et vous asphyxie. C'est un rouleau compresseur qui vous écrase pour mieux vous digérer. Les liens tissés pour rattacher l'individu au groupe sont si étouffants qu'on ne peut songer qu'à les rompre7.

10 Le cas de Khadidja Cissé et de Salie Sarr confirme cette hostilité du groupe qui broie tous les individus osant remettre en question l'autorité de la communauté. Khadidja, l'héroïne de Khadi Hane, a été mariée de force à un vieux qui a le triple de son âge et qui a déjà trois autres femmes en France : « Mon père, se rappelle-t-elle dans le quatrième chapitre, me céda, à treize ans, comme une banale marchandise, à son ami d'enfance8. » Cet ami était un émigré en France et apportait chaque année des valises pleines de hardes dont personne ne voulait en France, de cadeaux de pacotilles, et d'illusions de richesse qui forcent l'admiration de ses compatriotes restés au pays. Profitant de l'effet qu'il produit sur des gens qui souffrent d'une misère chronique dans une terre stérile, l'émigré, vendeur de mirages, s'est octroyé de la chair fraîche à un prix très modique. Khadidja se décrit alors comme une jeune fille « sacrifiée au nom de la coutume à une pratique authentiquement pédophile qui autorise un vieux à se taper un tendron9. » En fait, le mari noir, dans l'esprit même des Maliennes qui fréquentent Khadidja à Paris, se réduit à un gros pénis, un bâton capable de touiller le fond de la marmite10 contrairement à l'homme blanc qui, dans leur esprit, en est complètement dépouillé. La femme, dans cette représentation, ne transcende pas le rôle d'un ustensile qu'on sert volontiers au mâle ; son rôle se réduit à être « le miroir de l'homme », à arborer « des rondeurs qui reflètent l'opulence11 » de son époux. C'est, avant tout, un objet sexuel qui doit satisfaire les désirs du mari autant de fois que celui-ci le souhaite : « on les avait obligées à se plier à sa loi qui consistait à écarter les cuisses aussitôt et autant de fois que l'époux le réclamait12. »

11 Ce qui est plus déplorable, c'est le rôle des femmes elles-mêmes dans la perpétuation d'une telle situation et dans la reproduction des mêmes schémas. Les mères ont beau être des femmes, elles sont les agentes les plus zélées qui gardent cette tradition de la soumission féminine et la pérennisent ; elles inculquent à leurs filles la nécessité d'une obéissance aveugle et totale à l'homme. Ainsi, lorsque Khadidja émet des réticences à propos du vieil époux qu'on lui a choisi en suppliant sa mère de la protéger, celle-ci, en épouse parfaitement soumise, réagit aussitôt en demandant à sa fille de ne pas remettre en question la décision de son père : « en quoi ton mariage te concerne-t-il, d'ailleurs ? » lui dit-elle, « le mariage, ajoute-t-elle, est un don de soi […] dévouée doit être une épouse pour assurer l'avenir de ses enfants, le mari a tous droits, la femme le devoir de les satisfaire13. » Le plus étrange est que, même quand ces Maliennes ont quitté le pays pour aller vivre à Paris, elles continuent à vivre selon cette mentalité qui reproduit le schéma traditionnel de la soumission féminine. Le cas de Séné, de Tante Néné et de Médina, les voisines de Khadidja à Paris, en donne la confirmation. Ces femmes, vivant dans des couples polygames, ne se contentent pas de reprocher à Khadidja sa relation avec un Blanc et son refus de se marier avec un Malien, elles critiquent aussi sa maigreur et son fessier plat qui n'ont rien à voir avec les rondeurs que doit avoir une Malienne qui se respecte. La femme est ainsi, encore une fois, ramenée à son corps qui doit avoir tout pour plaire à l'homme de la patrie. Tante Néné qui partage son mari avec deux autres co-épouses soutient qu'« une femme, c'est une femme, et l'homme n'est pas un chien. Il ne va pas ronger un os s'il a de la viande à manger ailleurs !14 » Ainsi, l'homme n'est pas un chien, mais la femme c'est de la viande à consommer. Telle est l'image avilissante que la femme malienne traditionnelle a fini par s'inculquer à elle-même, une image que ni Salie ni Khadidja ne veulent plus assumer.

12 Khadidja vit dans la misère et ne trouve même pas de quoi nourrir sa nombreuse progéniture à Paris, mais cela ne l'empêche pas d'avoir un profond mépris pour ses compatriotes et voisines qui résument une femme dans « un derrière renflé, un bide avachi, une servilité crétine à un mâle au réflexe polygame15. » Khadidja aurait pu, comme le lui conseille son assistante sociale, intenter un procès à Jacques Lenoir, avec lequel elle a conçu son dernier rejeton, pour obtenir une pension alimentaire ; elle aurait pu aussi épouser Malick, son compatriote et le père de ses autres enfants (Sali, Moussa et Ahmed) à part son aîné (Karim), fruit de son lamentable premier mariage. Son refus de se lier avec Malick, comme elle l'explique elle-même, est dû à une raison toute simple ; elle ne voulait pas reproduire la même expérience qui la mettrait encore une fois sous la férule d'un homme malien qui, une fois marié, retrouve les automatismes de ses ancêtres :

13

J'avais préféré ne pas retomber dans une alliance qui ferait de moi un être inférieur, une femelle dont l'occupation principale serait le bien-être de son époux. J'avais alors soif de vivre, je voulais ma liberté d'agir, de penser16.

14 Khadidja ne peut, en effet, oublier les conséquences fâcheuses de son premier mariage forcé. À peine aspergée par le sperme de son vieux mari, la voilà laissée seule avec un ventre plein et une réputation ébréchée puisque le fameux époux, qui est retourné en France trois mois après le mariage, l'a répudiée par courrier sous prétexte qu'elle ne lui était pas restée fidèle. Jetée comme une épluchure avec un enfant dans le ventre, la jeune Khadidja devait donc supporter la honte qui poursuit toutes les femmes répudiées, car la honte d'une séparation ou d'un divorce est toujours à la charge de la femme. Cette honte avait transformé sa tribu en un lieu invivable où elle était devenue l'objet de toutes les médisances. Ne supportant plus cette atmosphère empoisonnée où la femme est punie pour un crime dont elle est la principale victime, elle devait émigrer vers un ailleurs salutaire.

15 Désirant fuir cette réalité si offensante et si méprisante, Khadidja s'est résolue à quitter le Mali : « J'avais décidé, dit-elle, que le chemin ratissé par les ancêtres ne collait pas à ma soif de vivre, je m'étais affranchie des fables, j'avais choisi de sortir du ghetto, appris à parler, à lire et à écrire17. » C'est pour cette raison aussi que, malgré l'indignation de ses compatriotes et les pressions qu'exerce sur elle leur conseil des sages, elle a osé prendre un amant blanc, Jacques Lenoir, le père de son cinquième enfant, lequel d'ailleurs va lui tourner le dos à son tour en refusant de reconnaître son enfant. En dépit de sa situation financière très difficile, Khadidja refuse de reproduire le modèle de la Malienne soumise incarnée dans le roman par Tante Néné : « Si ma voisine et ma compatriote avait le pied ancré dans la tradition et refusait d'en sortir, moi, affirme-t-elle, je n'avais pas fui le Mali pour en reproduire les schémas ailleurs18. »

16 L'histoire de Sali Sarr19 n'est pas différente de celle de Khadidja. Contrainte par la honte et la médisance, Salie a dû, elle aussi, quitter son île de Niodiore sur les côtes sénégalaises pour aller chercher un refuge loin de son village. Dans l'espace natal, confiné et insulaire, règne une structure monolithique et impénétrable hostile aux étrangers (exemple de l'instituteur Ndétare). Comme fille illégitime et sans-baptême, l'héroïne de Fatou Diome a toujours été une étrangère dès sa venue au monde. Son corps portait les marques indélébiles réservées aux chairs maudites ; elle a échappé de justesse à l'étouffement qui est réservé aux enfants du péché. Rejetée par la communauté, par son beau-père et négligée par sa mère, elle trouve auprès de sa grand-mère Sarr une mère de substitution, un refuge et une éducatrice, rôle similaire à celui de la grand-mère Mah de Khadidja. Si la protection de la grand-mère était déterminante et l'a sauvée d'une mort certaine, la jeune fille a néanmoins grandi avec « un sentiment de culpabilité et la conscience de devoir expier une faute20 » dont elle n'est pourtant pas responsable. Elle voulait se dissimuler, et rêvait d'être invisible. Très tôt, elle avait conçu un projet de départ pour échapper à une société qui la stigmatise, préférant de loin « l'angoisse de l'errance à la protection des pénates21 », « l'exil, ajoute-t-elle, est devenu ma fatalité […] j'avais compris que partir serait le corollaire de mon existence22. » D'une certaine façon, le départ pour cette héroïne était non seulement une fatalité mais la condition même de sa vraie naissance :

17

L'exil, c'est mon suicide géographique. L'ailleurs m'attire, car, vierge de mon histoire, il ne me juge pas sur la base des erreurs du destin, mais en fonction de ce que j'ai choisi d'être ; il est pour moi gage de liberté, d'autodétermination. Partir, c'est avoir tous les courages pour aller accoucher de soi-même, naître de soi étant la plus légitime des naissances23.

18 Ayant récupéré le nom de son père naturel, un nom étranger qu'elle porte comme une croix, Salie devait lutter contre la moquerie et la méchanceté de ses camarades et des gens du village. Étrangère dans son propre pays, Salie le sera aussi quelques années plus tard lorsqu'elle débarque en France dans les bagages de son mari blanc dont la famille la rejette aussitôt à cause de la couleur de sa peau : « une fois chez lui, ma peau ombragea l'idylle – les siens ne voulant que Blanche-Neige –, les noces furent éphémères et la galère tenace24. » L'échec de ce premier mariage déjà prédit joyeusement par ses compatriotes décide la jeune femme à ne pas rentrer au pays la tête basse avec un motif supplémentaire de honte. Elle préfère lutter et poursuivre ses études, travaillant comme une femme de ménage pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille.

19 Tout comme celle de Khadidja, l'histoire de l'émigration de Salie reflète la condition de la femme africaine qui doit mener, parmi les siens comme à l'étranger, un combat pour affirmer son humanité et sa liberté. « Objet avait-on fait de moi, objet j'étais devenue25 », remarque Salie en insistant sur la vulnérabilité de la femme face à une Afrique profondément enracinée dans ses rites, une Afrique archaïque qui met le mâle sur un piédestal parce qu'elle le considère comme la force vivante de la tribu car il est celui qui assure la pérennité du patronyme et le nom du père là où la fille se réduit à « un instrument de reproduction26 » ; elle est perçue, selon un proverbe africain, comme une vache qu'il faut nourrir et engraisser, sachant que son lait profitera à autrui27.

B - La femme émigrée : une vache à lait.

20 Victime de l'exclusion et de l'injustice, écrasée par la honte et le mépris qui pèsent sur son petit corps frêle, entraînée dans des mariages ratés qui l'introduisent lamentablement dans l'univers impitoyable des adultes, la femme africaine reste, nonobstant, enchaînée à son pays d'origine et aux membres de sa famille qui en profitent comme d'une vache à lait bonne pour la traite. En effet, une fois qu'elles ont émigré en Europe, Khadidja et Salie, sont considérées par les leurs comme une escarcelle providentielle. Bien qu'elles vivent dans une grande précarité et travaillent péniblement comme des femmes de ménage pour assurer leur subsistance, ces femmes, sous prétexte qu'elles sont des émigrées, sont obligées, par une loi tacite de solidarité familiale, à envoyer régulièrement des sommes d'argent aux leurs qui sont restés au pays aux dépens de leurs propres besoins.

21 Le cas de Khadidja est d'ailleurs problématique : en tant que mère célibataire, elle a cinq bouches supplémentaires à nourrir, dont un bébé qu'elle ne peut pas laisser pour aller travailler. Elle n'a d'autre revenu que la maigre somme que lui fournit l'assistance sociale ; celle-ci la menace d'ailleurs de lui enlever ses enfants pour les mettre dans des foyers d'accueil parce qu'elle n'arrive plus à subvenir à leurs besoins les plus élémentaires et se voit dans l'obligation de mendier de temps en temps un kilo de riz à l'épicier arabe du coin pour les nourrir. Ces ennuis s'aggravent encore lorsque son ancien amant, Jacques Lenoir, la menace de l'expulser de l'appartement qu'il lui avait loué parce qu'elle n'a pas payé le loyer depuis plusieurs mois. Tous ces soucis financiers s'expliquent par l'obligation assumée par Khadidja d'envoyer la plus grande part de l'aide financière qu'elle reçoit de l'État français à ses parents au Mali. Elle représente cette obligation de solidarité comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête : « je pensais, dit-elle, à l'emblème de mon peuple : cette main tendue qui réclame toujours plus. C'était elle mon épée28. » Devant la perplexité de Mme Renaud, l'assistante sociale, qui ne comprend pas qu'une femme aussi pauvre se sente obligée de prendre en charge des adultes qui peuvent travailler, Khadidja se représente comme un être engagé dans une route interminable : « inutile de chercher à m'en échapper, c'était une ligne droite sans fin, avec des barrières autour, on n'en sortait jamais29. »

22 L'héroïne de Khadi Hane, véritable Sisyphe féminin, doit porter sur le dos toute sa tribu au détriment de ses propres enfants et de sa propre subsistance, cette même tribu qui ne s'empêche pas de la harceler, de la juger et de la mépriser lorsqu'elle s'écarte des traditions. En fait, dans l'esprit des gens du bled, une femme émigrée ne peut pas être pauvre ; ils se la représentent comme une corne d'abondance, une source de richesse intarissable. Dès lors, elle se voit investie d'un autre devoir qui incombe normalement à l'homme : elle doit nourrir les siens, assumer une responsabilité qui revient légalement et moralement au père :

23

Plus je donnais, plus ils en redemandaient. Une nouvelle structure familiale s'était créée qui faisait de moi la responsable de tous. J'avais pris le rôle de mon père. Désormais, c'était moi qui nourrissais30.

24 L'obligation de prendre en charge financièrement la famille du bled s'impose aussi à l'héroïne du Ventre de l'Atlantique qui reproche à ces gens, notamment à son frère Madické qui la harcèle de ses demandes, leur égoïsme révoltant et leur incapacité de concevoir qu'une femme vivant en Europe puisse être pauvre. À la moindre protestation de l'émigrée, à la moindre résistance, une accusation toute prête est alors proférée. Quand Salie explique à son demi-frère qu'elle n'a pas de quoi lui payer un billet d'avion, celui-ci lui reproche incontinent son occidentalisation, « tu es, l'accuse-t-il, devenue une individualiste, tu ne veux même pas m'aider31 ». En fait, comme nous l'avons souligné auparavant, dans la conception des sociétés africaines traditionnelles, l'individu n'existe pas en tant que tel ; il n'est qu'un pendant du groupe et se trouve par conséquent dans l'obligation morale d'aider les siens si sa situation financière et sociale est jugée favorable.

25 Salie, comme Khadidja, est ainsi doublement interpelée : vivant en France, elle est dans l'obligation de réussir, car un émigré qui échoue est une honte pour sa patrie et pour sa famille. Ensuite, puisque l'idée même de son échec ou de sa pauvreté n'est pas envisageable, elle doit assumer entièrement ses responsabilités envers les siens ; elle doit agir comme un ascenseur social pour les membres de sa famille. Cette responsabilité énorme, qui émane d'une représentation utopique de l'Europe, grève lourdement tout émigré africain qui se retrouve ainsi, en plus de ses soucis financiers, avec un lest considérable qui dépasse souvent sa capacité :

26

Il me fallait « réussir » afin d'assurer la fonction assignée à tout enfant de chez nous : servir de sécurité sociale aux siens. Cette obligation d'assistance est le plus gros fardeau que traînent les émigrés32.

27 En fait, l'origine même de ce problème se situe dans une représentation complètement fausse de l'ailleurs. Dans l'esprit de ceux qui sont restés au pays, l'Europe est un eldorado où l'argent coule à flots, où il suffit de se baisser pour ramasser une fortune. Comment peut-on être pauvre dans un pays de Cocagne ?

28

Au paradis, on ne peine pas, on ne tombe pas malade, on ne se pose pas de question : on se contente de vivre, on a les moyens de s'offrir tout ce que l'on désire, y compris le luxe du temps, et cela rend forcément disponible. Voilà comment Madické imaginait ma vie en France33.

29 Cette représentation chimérique est un autre motif qui nourrit chez les jeunes Africains l'irrépressible désir de partir. Le récit de l'émigration féminine œuvre généralement pour restituer la vérité sur les émigrés et opérer la désillusion nécessaire des amoureux inconditionnels du pays de Cocagne.

C- L'illusion de l'eldorado.

30 Contrairement à la croyance erronée de ceux qui sont restés au pays, lesquels sont aveuglés par ce que Diome appelle « la chimère tricolore34 », les héroïnes de nos deux romans, une fois installées en France, sont obligées de travailler dur dans l'espoir de mener une vie décente, ce qui est très difficile, surtout lorsque, comme Khadidja Cissé, la femme est aussi mère et doit subvenir toute seule aux besoins d'une ribambelle d'enfants dont la plupart sont encore en bas âge. Alors que Salie, l'héroïne de Fatou Diome, parvient à peine à joindre les deux bouts en travaillant comme femme de ménage pour financer ses études, Khadidja Cissé, quant à elle, est rongée par la misère ; son unique rêve est de trouver sa pitance quotidienne, de survivre :

31

Sur cette terre (France) qui m'avait taillé un costume de pauvre, un dégradé de misère ton sur ton, plus miteux encore que j'avais laissé dans mon village malien, je n'espérais pas la fortune que tous les immigrés attendent de Paris. Le pain du jour, du lait, un peu d'argent suffiraient à mon bonheur35.

32 Dépendant entièrement de l'aide étatique, sa situation financière est des plus déplorables ; elle n'arrive plus à payer ses crédits et son loyer, ses enfants n'ont plus de quoi manger et elle refuse de demander de l'aide à son fils aîné Karim devenu un petit dealer qui risque à tout moment d'être pris par la police et d'être renvoyé au Mali. Elle s'en prend à Dieu qu'elle renie parce qu'elle l'accuse de rester sourd à ses invocations et à ses prières. Se sentant délaissée de tous, elle souffre énormément et ressent une profonde « culpabilité d'être pauvre en France36 », « en Europe, se dit-elle, la fortune est censée être à portée de main, c'est du moins ce que l'on croit là-bas37. »

33 En fait, l'histoire de Khadidja Cissé, c'est l'histoire d'une mère célibataire immigrée qui découvre à ses dépens que l'Europe est loin d'être un paradis terrestre, surtout si l'on est, comme dans son cas, au chômage avec cinq enfants sur les bras. Cette femme est le cas typique de l'émigré africain qui quitte son village natal pour fuir la disette avec la certitude de retrouver un eldorado sur l'autre bord, car, dans l'esprit d'un villageois africain, un Européen ne peut pas être pauvre. Khadidja fait l'expérience douloureuse de la déception de toutes ses espérances. Tenaillée par la faim, elle accuse Dieu de s'acharner contre elle parce que la Terre promise, cette Europe riche et accueillante qu'elle croyait trouver en traversant la Méditerranée, s'est révélée un gros mensonge ; la preuve, comme elle le dit à Tonton Jules, elle et ses enfants ont les fourmis plein la bouche38 parce qu'ils n'ont rien mangé depuis la veille. Le langage de Khadidja devient alors ouvertement blasphématoire et outrageant : « nous priâmes Dieu de nous donner enfin cette putain de profusion de nourriture promise dans le Livre. Moi, dit-elle, je ne croyais plus en cet amas de bonnes paroles39. »

34 Paris, la ville cruelle, femme désirable qui attire de plus en plus d'amants pauvres dans ses filets, a déçu toutes les attentes de la jeune Malienne qui préfère encore la fraternité simulée qui règne dans son pays d'origine à l'individualisme sauvage qui domine les rapports dans la France capitaliste où la devise est « démerde-toi toute seule !40 » Outre sa perte de foi en Dieu, Khadidja ne cache pas sa rancune pour Paris, cette « ville-putain plutôt que ville-lumière41 » qui a trompé ses attentes, qui l'a charmée comme tant d'autres, par son mirage d'opulence :

35

Cette ville, dit-elle, sans le savoir, nous avait promis de belles choses. Nous avons quitté notre pays pour nous y faire une place que nous croyions au soleil. Mais il n'y avait pas de soleil à Paris42.

36 Paris, ajoute-t-elle, brillait d'or et le fétu de paille remplissait l'œil du nègre. Je ruminais le regret d'avoir fui ma misère pour m'empêtrer dans une autre43.

37 Rattrapée par la misère qu'elle voulait fuir en quittant son village, Khadidja envisage sérieusement un retour au bercail, mais elle craint la réaction des gens du pays qui accueillent avec froideur et mépris ceux qui rentrent avec rien44. Son sort étant hautement incertain à la fin du roman, elle semble piégée dans un entre-deux intenable et tragique. Déçue par cette Europe où elle peine à survivre, elle ne peut non plus envisager un retour serein au pays avec plusieurs enfants illégitimes et les mains vides.

38 Dans Le Ventre de l'Atlantique, Salie est dans une situation précaire qui reste néanmoins acceptable comparée à celle de l'héroïne de Khadi Hane, ce qui ne l'empêche pas de dénoncer le mirage du paradis européen et la berlue des habitants du tiers-monde et de ses compatriotes Niodiorois qui, noyés dans leur misère chronique, entretiennent l'idée trompeuse de l'Occident heureux :

39

Le tiers-monde ne peut voir les plaies de l'Europe, les siennes l'aveuglent ; il ne peut entendre son cri, le sien l'assourdit. Avoir un coupable atténue la souffrance, et si le tiers-monde se mettait à voir la misère de l'Occident, il perdrait la cible de ses invectives45.

40 En fait, dans les contrées africaines où règnent la famine, la sécheresse et la misère, la France n'est plus un pays localisé sur le plan géographique, c'est un espace mythique, un lieu enchanteur enceint de tous les désirs, la chimère qui hypnotise les jeunes, car « à leurs yeux, tout ce qui est enviable vient de France46. » Comme tous les jeunes du village, Madické, le demi-frère de Salie qui se fait appeler Maldini en empruntant le nom de son footballeur préféré, n'échappe pas à cette aliénation. Il croit, lui aussi, qu'il suffit de « survoler la terre noire pour atterrir sur cette terre blanche qui brille de mille feux », une terre de rêve « où les fœtus ont déjà des comptes bancaires à leur nom, et les bébés des plans de carrière47. »

41 Si Khadidja et Salie, en tant qu'immigrées qui ont constaté de visu l'écart entre la représentation et la réalité, dénoncent la supercherie et tentent de désabuser leurs compatriotes, d'autres personnages entretiennent un dangereux chant de sirène et nourrissent le mensonge de l'eldorado parce qu'ils en tirent une satisfaction personnelle et trompeuse.

D- Le chant des sirènes et les pourvoyeurs de mirages.

42 En effet, dans les deux romans, comme dans beaucoup d'autres récits d'émigration, il existe des mythomanes, des personnages aux allures schizophréniques qui entretiennent chez les gens du bled la supercherie de l'ailleurs paradisiaque alors qu'en réalité ils ont enduré dans cet ailleurs transfiguré et inventé de toutes pièces des conditions de vie lamentables. Dans Le Ventre de l'Atlantique, l'homme de Barbès est érigé en modèle à suivre par les villageois, il est « l'emblème de l'émigration réussie.48 » Après avoir passé des années à Paris, il est revenu au pays, s'est installé au village, s'est construit une boutique bien approvisionnée et s'est offert quatre épouses qui sont toutes couvertes de bijoux en toc. Il est surtout le seul Niodiorois qui possède un ancien poste de télévision dont les images crépitantes venues d'ailleurs font rêver les jeunes. Pour consolider son rang dans la communauté et continuer à alimenter l'aura de sa gloire, cet ancien émigré à la bouche édentée aime bien répondre aux questions de ses jeunes auditeurs qui rêvent de partir en forgeant dans leur esprit une image idyllique et trompeuse de la France :

43

Ah ! La vie, là-bas ! Une vraie vie de pacha ! Croyez-moi, ils sont très riches, là-bas. […] Là-bas, on gagne beaucoup d'argent, même ceux qui ramassent les crottes de chiens dans la rue […] Tout ce dont vous rêvez est possible. Il faut vraiment être un imbécile pour rentrer pauvre de là-bas49.

44 Analysant la personnalité de cet hurluberlu et les sornettes qu'il débite, la narratrice décortique le mécanisme qui régit le besoin d'affabulation chez cet ancien « nègre à Paris » qui « s'était mis, dès son retour, à entretenir les mirages qui l'auréolaient de prestige.50 » Son besoin maladif de se mettre en valeur et de frimer aux dépens de ses compatriotes trahit un complexe d'infériorité profondément ancré et une volonté secrète de trouver une compensation en déguisant la misère qu'il a vécue en France en un conte de fées. Au fond de lui, il avait des remords et savait que ses mensonges seraient tôt au tard découverts, mais, en attendant qu'il soit affublé du nez de Pinocchio, il continue à faire gober ses fables aux jeunes du village. « Jamais, remarque la narratrice, ses récits torrentiels ne laissaient émerger l'existence minable qu'il avait menée en France. 51» Dans ce pays qu'il décrit à présent comme un pays de Cocagne, il avait dû faire la manche pendant plusieurs hivers pour survivre. Perpétuel clandestin muni de faux papiers, il a été exploité plusieurs années, comme tous les Mamadou de son espèce, par des employeurs peu scrupuleux dans des tâches harassantes pour une paie de misère. Après avoir été promeneur de chiens, l'homme de Barbès devient, à l'apogée de sa carrière en France, le chien du maître, un vigile dans une grande surface, travail qui va lui valoir d'ailleurs la perte de quelques-unes de ses dents. Cet émigré qui a eu une vie de chien à Paris est le même qui s'évertue à nourrir dans l'esprit des jeunes au Mali la chimère d'une terre d'asile, d'une France providentielle qui sourit à tous les voyageurs, entretenant ainsi, à force de mensonges et d'affabulations, la braise qui les dévore de l'intérieur et le désir de partir qui les empoigne.

45 Mais l'homme de Barbès, loin d'être un cas isolé, est un type assez fréquent parmi les immigrés africains. Celui que Salie appelle Monsieur Sonacotra52 est un autre spécimen de cette espèce. Même s'il s'agit d'un cousin lointain, Salie lui refuse un nom comme à l'homme de Barbès, insistant par là sur le décalage entre la futilité de leur parcours et l'action pernicieuse qu'ils accomplissent auprès des jeunes du pays. Ce Monsieur Sonacotra, ouvrier polyvalent qui vole d'intérim en intérim va attiser le désir de départ chez Madické dont il amplifie l'espoir en lui parlant des stars multimillionnaires du football et de l'épopée de Salie qui a publié un livre en France. Ce faisant, Monsieur Sonacotra a freiné les efforts déployés par l'héroïne pour garder son frère au pays en profitant de la crédulité de son interlocuteur. Salie décrit la vie misérable de cet immigré « niché dans une minuscule cellule de la Sonacotra53 », un ouvrier qui ne connaît de la vie française que « le fond des égouts54 » et le fracas des usines et qui, une fois de retour au pays, se métamorphose en un pacha qui redouble d'ingéniosité pour susciter l'admiration de ses courtisans. La narratrice évoque, en termes assez plaisants, la duplicité caractéristique de ces spécimens mythomanes qui montrent le lien de cause à effet entre la vie misérable vécue en France et le besoin d'affabuler qui se débride dès l'instant où l'immigré foule la terre du pays :

46

Un tâcheron quittait un foyer anonyme de la Sonacotra, un pharaon débarquait à Dakar, avant d'aller installer sa cour au village55.

47 Le roman de Khadi Hane présente lui aussi quelques avatars de l'homme de Barbès et de ces locataires lamentables de la Sonacotra qui, en guise de compensation des frustrations vécues dans la terre de l'exil, se métamorphosent en pachas dès leur retour au pays ; on pense notamment à ce vieil immigré qui a utilisé « son eldorado inventé, [et] son air supérieur56 » pour jeter de la poudre aux yeux du père de la petite Khadidja et obtenir son corps tendre de treize ans. Mais le passage le plus marquant dans ce sens reste la visite du foyer de Sonacotra par l'héroïne lorsqu'elle a été convoquée par les doyens pour subir une sorte de procès à cause de la relation qu'elle entretient avec un blanc et du déshonneur qu'elle a causé au nom des Cissé.

48 Cet épisode, raconté au neuvième chapitre, révèle le visage minable de l'émigration africaine et la misère où la plupart de ces exilés pataugent. Accompagnée de Tonton Jules, comme Dante guidé par Virgile, Khadidja découvre un monde infernal, une bâtisse vétuste parsemée de détritus et de loques humaines qui se nourrissent de cancans. Elle est « abasourdie par le monde qui grouillait de partout […] Des fourmis, des essaims de fourmis noires étaient fondues les unes dans les autres, dans un vacarme continu57. » Des individus, couchés à même le sol ou dans des lits superposés, sont entassés dans des petites mansardes où les conditions d'hygiènes sont déplorables : « comment peut-on vivre dans un endroit pareil ? s'étonne l'héroïne […] Pourquoi les Maliens acceptent-ils d'être parqués comme du bétail ? Mon appartement, conclut-elle, est un palais comparé à ce merdier58. » Ces milliers d'immigrés sont traités comme des cochons dans un bouge ; ils ne lèvent pas le petit doigt pour exiger un traitement plus humain et se contentent de ce qu'on veut bien leur donner parce qu'ils ne sont pas chez eux. Pourtant, ce sont des individus issus de ce même milieu où ils sont logés comme des animaux qui s'octroient le droit de juger Khadidja et de lui cracher au visage. Comment peuvent-ils prétendre représenter la voix de la sagesse quand ils acceptent d'être humiliés de la sorte, d'être traités comme des riens par les autres ? C'est cette hypocrisie et cette schizophrénie sociale et morale qui expliquent le comportement incohérent et orgueilleux des émigrés lorsqu'ils rentrent au pays. Là-bas, chez les autres, ils ne sont rien, ils vivent dans un merdier, ils sont dépouillés de leur humanité, aussi, cherchent-ils, quand ils reviennent chez eux une compensation ; ils veulent contrebalancer le néant où ils sont maintenus dans la terre d'exil en revendiquant une supériorité fallacieuse sur les gens du bled ; c'est ainsi que le cochon à Paris se sacre pharaon à Bamako : « Vivement le retour au pays pour en mettre plein la vue à ceux qui les enviaient d'habiter Paris59. »

49 Monsieur Sonacotra comme l'homme de Barbès sont l'incarnation d'une hypocrisie sociale qui trouve ses origines profondes dans une idéologie indigène magnifiant le mâle et l'empêchant de reconnaître son échec et ses déboires. Les immigrés africains ont beau être traités comme des animaux dans le pays de l'exil, ils ressentent le besoin maladif d'entretenir l'illusion de la réussite et de la grandeur lorsqu'ils retournent chez eux, ce qui les amène à jouer un rôle néfaste auprès des jeunes de leurs pays. Peu touchées par cette pathologie essentiellement masculine, les émigrées africaines, cherchant avant tout la dignité et la survie, dénoncent la condition « merdique » de leurs compatriotes affabulateurs en France et exposent la fragilité de leur propre condition de femmes exilées, le but étant, au final, de donner une image plus réaliste et moins enchanteresse de l'émigration. L'écriture féminine de la migration africaine, en plus de représenter le réel difficile des émigrés, s'investit ainsi d'une fonction supplémentaire à caractère social en apportant un contrepoint critique à des discours qui visent à maintenir les autorités traditionnelles au prix de mensonges énormes.

E - Pour briser le charme...

50 Face aux vendeurs de vent et aux menteurs invétérés qui charment les jeunes à force de poudre de perlimpinpin, les encourageant à émigrer pour entretenir une image fallacieuse de leur propre émigration, Salie, forte de son expérience, se joint au professeur Ndétare et déploie tous ses efforts pour détromper son frère et les jeunes Niodiorois qui rêvent d'une Europe paradisiaque. « Il ne s'agit pas de dégoûter les nôtres de l'Occident, mais de leur révéler les dessous de cartes60. » Elle s'évertue à convaincre Madické de « poser ses valises imaginaires61 » et de planter ses rêves dans le sol de sa patrie. S'opposant à la force maléfique du chant des sirènes qui les attire dans le guet-apens, elle insiste notamment sur la douleur de la condition de l'étranger et de l'immigré, une condition indissociable de son corollaire : le mépris :

51

En Europe, mes frères, vous êtes d'abord noir, accessoirement citoyens, définitivement étrangers, et ça ce n'est pas écrit dans la Constitution, mais certains le lisent sur votre peau. Alors vous comprenez, il ne vous suffira pas de débarquer pour mener la vie de ces touristes smicards qui vous font baver, en vous abandonnant leurs pacotilles made in paradis62.

52 Dénonçant la poudre de rêve qui cache aux jeunes la dure réalité de l'Europe, Diome évoque la politique migratoire sélective de l'Occident en général et de la France en particulier. Au-delà des slogans trompeurs, les sociétés d'accueil occidentales n'acceptent plus les flux migratoires arbitraires : « les étrangers sont acceptés, aimés et même revendiqués seulement quand, dans leur domaine, ils sont parmi les meilleurs63. » S'il faut absolument émigrer en quête d'une existence meilleure, cela doit se faire avec des neurones et non avec des valises pleines de vent et de bons souhaits. En fait, comme l'explique le professeur Ndétare aux jeunes de l'île, la migration la plus bénéfique et la plus fructueuse n'est pas celle qui se déploie dans l'espace géographique, mais plutôt cette migration spirituelle et morale qui doit avoir lieu en chacun. La vraie prospérité, celle qui est profitable à tous et qui a, en plus, la vertu d'être pérenne, ne peut s'obtenir qu'au prix d'un changement profond des mentalités. C'est là que réside l'un des messages importants du roman de Fatou Diome :

53

Essayez de ne pas reproduire les erreurs de vos pères et vous verrez que, même sans aller à l'étranger, vous aurez plus de chances qu'eux de vous en sortir ici […] Faites émigrer de vos têtes certaines habitudes bien ancrées qui vous chevillent à un mode de vie révolu. La polygamie, la profusion d'enfants, tout cela constitue le terreau fertile du sous-développement64.

54 Ainsi, au miroir aux alouettes que proposent les adeptes de la migration tous azimuts, Diome, par le biais de Salie et de Ndétare, propose une alternative viable. Il ne faut pas aller chercher la richesse et la prospérité chez l'autre au prix d'un exil souvent couronné par l'échec et l'humiliation, la seule solution pour un développement durable consiste à créer ces richesses chez soi, à planter ses rêves dans le sol de sa propre patrie, mais pour y arriver, un changement profond des mentalités est nécessaire.

55 Les jeunes hypnotisés par l'ailleurs et par les discours mensongers des hommes de Sonacotra et sui generis n'aiment pas entendre le langage désenchanteur de la sagesse et du réalisme. Ils ne prêtent aucune oreille à Salie qu'ils considèrent comme une égoïste, ils n'entendent que les voix qui flattent leur désir ; toute parole raisonnable n'a plus d'effet sur eux, car leur attention « se trouvait ailleurs, hors de portée.65 » Ils considèrent que la seule voie du salut réside dans l'émigration. Face à un tel aveuglement, il est peut-être nécessaire de laisser ces jeunes songeurs faire leur propre expérience de la migration, « aller jusqu'au fond du cul-de-sac66 » pour découvrir la réalité dégoûtante de la migration qu'ils refusent d'admettre.

56 Mais peut-on vraiment convaincre ceux qui vivent dans la misère et dans la disette, ceux qui sont englués dans une image paradisiaque de ne pas migrer ? Le discours peut-il réussir là où les frontières, les barbelés et lois anti-migration répressives ont échoué ? Rien n'est moins sûr.

F - La débandade des pauvres.

57 Dans son essai Frères migrants, Patrick Chamoiseau rappelle qu'« Homo sapiens est aussi et surtout un Homo migrator.67 » Le capitalisme, en tant qu'absolu économique, agit comme une nouvelle barbarie qui encourage l'échange des capitaux et des marchandises, mais dresse les barrières et les obstacles devant les personnes. Les frontières, en tant que raideurs étrangères à l'humain, ne sont là que pour être outrepassées.

58

Sapiens l'Africain n'est pas né dans un lacis de frontières aiguisées, mais dans des écosystèmes ouverts, rythmés par les climats, les pénuries, les abondances, sécheresses et submersions, les ruptures et jonctions, les alliances, parasitismes, antagonismes, les partages et les exploitations… Il a connu un « Lieu » que ses mystiques étendaient bien au-delà des étroitesses du territoire, au-delà des achèvements de l'horizon, au-delà du corset symbolique de ses premières alliances68.

59 Considérant la migrance et le multiculturalisme comme une nécessité au monde et à ce qu'il appelle la poétique de la Relation, Chamoiseau dénonce les lois qui ont la prétention d'enfermer la prospérité occidentale dans une bulle étanche ou derrière un mur infranchissable. Nos deux auteures africaines tiennent un discours semblable. Militant contre une certaine représentation idyllique de l'émigration, elles sont, néanmoins, conscientes que les approches sécuritaires et les raideurs des frontières ne sont pas suffisantes pour retenir leurs compatriotes misérables à l'intérieur des frontières de leur continent sous-développé. Khadi Hane, par le biais de son héroïne, pense que les cités de l'Occident, à l'image de Paris, la cruelle et la rutilante, exercent une attirance quasi érotique sur les migrants des pays pauvres et suscitent leurs désirs comme le ferait une femme séduisante qui attire une ruée d'amants dans ses filets ou une lampe qui exerce une influence quasi psychédélique sur tous les insectes du voisinage. Face à un tel phénomène, face à la faim qui tord les boyaux et les rêves qui habitent les esprits, la multiplication des lois et des obstacles administratifs et géographiques, le déploiement des barbelés et des chiens de chasse ne sont plus opérants, c'est à peine s'ils retardent la progression du flot inévitable.

60

Rien n'y faisait, de tous les coins d'Afrique les prétendants embarquaient à bord d'une pirogue, prêts à donner leur vie pour caresser les hanches de la cité cruelle. On pouvait s'interroger, d'ailleurs, sur l'utilité d'une loi. Pensait-on arrêter le pauvre dans son élan de survie, le laisser crucifié à la faim, l'obliger à mourir dans son pays où rien n'allait ?69

61 Représentée de la sorte, la migration devient une affaire de libido. Motivée par des instincts primaires, elle ne peut être traitée par des méthodes répressives ni par des discours qui interpellent la raison. Quels que soient les dispositifs mis en place pour contenir le flot des migrants attirés par les côtes européennes, ils sont voués à l'échec, « tant que le pauvre a faim, il brave le législateur70. »

62 Fatou Diome, pareillement, pense que le désir est un mobile incoercible de l'émigration : « sacrée France, c'est peut-être parce qu'elle porte un nom de femme qu'on la désire tant71. » Néanmoins, elle remonte à une origine plus lointaine : la colonisation, selon elle, explique l'attirance exercée par l'Europe sur les jeunes Africains : « après la colonisation historiquement reconnue, règne maintenant une sorte de colonisation mentale : les jeunes joueurs vénéraient et vénèrent encore la France. À leurs yeux, tout ce qui est enviable vient de France72. » Ces jeunes, emmurés dans une terre qui « n'a plus que sa faim à bercer », désireux d'aller tenter la fortune sous de meilleurs auspices, sont bridés dans leur élan, refoulés derrière des frontières meurtrières, captifs « de nouvelles chaînes de l'esclavage73 », soumis à des « critères de l'apartheid moderne74 »

63

Génération africaine de la mondialisation Attirée, puis filtrée, parquée, rejetée, désolée Nous sommes les Malgré-nous du voyage75.

64 Là où les jeunes du pays rêvent de départs et d'horizons, ceux qui sont déjà dans cet ailleurs tant désiré souffrent d'exil. Salie se représente comme « un oisillon tombé du nid76 » trop tôt. Elle est en attente de quelqu'un qui peut la ramasser et la protéger. Mais cette nostalgie perceptible chez les deux auteurs est contrebalancée par la crainte de retrouver un pays où les deux femmes n'ont plus probablement leur place, un pays où elles ont déjà fait l'expérience du rejet.

G - Le nostos ou la douleur du retour.>

65 Alfred Schütz, dans son essai « L'homme qui rentre au pays77 », analyse la posture problématique de l'homme qui retrouve sa patrie après une longue absence. De retour chez lui, l'émigré ou l'exilé est dépaysé, il ne retrouve plus les repères qui garantissent sa connaissance intime des lieux ; au lieu de cela, il découvre une double étrangeté : le pays qu'il a quitté n'est plus le même, il a changé pendant son absence. Pareillement, aux yeux de ceux qui attendent son retour, l'homme qui rentre a aussi changé ; il devient presque un inconnu. Celui qui revient au pays natal après une absence conséquente a été irrémédiablement marqué par le sceau de l'étrangeté : il est désormais un hybride culturel qui ne partage plus l'ancienne intimité et l'ancienne connivence avec les choses et avec les hommes qu'il a laissés derrière, car, depuis cette séparation, leurs chemins ont bifurqué. « Celui qui rentre au pays après une longue absence, écrit Schütz, se sent souvent comme ‘un enfant sans mère'78. » Or, quand on a fait l'expérience de l'étrangeté, il est difficile de retrouver son statut d'origine. Celui qui revient au pays peut, certes, retrouver une certaine familiarité avec les lieux et les hommes, mais il gardera toujours les stigmates de sa rencontre avec l'autre et l'ailleurs : « l'étrangeté, affirme Waldenfels, est, elle aussi, une blessure qui ne cicatrise jamais complètement79. »

66 La problématique du retour au pays n'est pas envisagée par Khadidja Cissé d'un point de vue identitaire ou philosophique. Pour elle, le retour au Mali se profile comme une nécessité face à la misère qu'elle endure en France, « pays de merde80 » où il n'y aucune solidarité :

67

Retourner au Mali, ce n'était pas qu'une parole en l'air […] J'avais fini par me lasser de Paris, de ses habitants grincheux, de son bruit, de son caquetage, et par-dessus tout de ses promesses jamais tenues81.

68 Désenchantée, elle est convaincue que son séjour en France, au lieu de lui rapporter la richesse tant souhaitée, l'a appauvrie en la privant de ses rêves de richesse, mais aussi du prestige du nom : « j'étais abâtardie pour avoir quitté mon pays.82 » Pour Khadidja, le Mali reste la terre d'ancrage, le repère qui permettra à ses enfants de faire face au mépris, de résister à l'aliénation qui les guette dans l'état de l'entre-deux qui est le leur. Contrairement aux assimilés qui se résorbent dans le pays d'accueil, qui se complaisent dans « le statut de quasi-Français83 », elle veut que ses enfants soient fiers de leurs origines, qu'ils gardent un contact avec les dunes de leur pays, qu'ils apprennent le Bambara, langue de leurs ancêtres :

69

Quand ils se sentiront perdus avec leurs deux cultures. Je leur montrerai ma terre, celle de leurs ancêtres, sur laquelle on leur contera la légende des Cissé. Ils sauront d'où ils viennent et lèveront la tête chaque fois qu'on leur fera croire qu'ils ne sont rien84.

70 Le conflit qui oppose Khadidja au conseil du sage et la confrontation qui en résulte n'augurent pas cependant d'un retour de tout repos. En tant que femme révoltée qui veut s'émanciper des structures traditionnelles trop étouffantes, Khadidja aura certainement beaucoup de mal à se retrouver dans la société tribale qu'elle a laissée derrière elle au Mali. Le roman se termine dans l'expectative, mais il est à parier que si la nostalgie des origines reste forte comme chez tous les exilés, un retour au pays dans la condition fragile de Khadidja ne peut mener qu'à une forte déception. Le cas de Salie, l'héroïne de Fatou Diome, permet le développement d'une réflexion plus profonde sur la question.

71 « Un enfant sans mère », un enfant sans patrie, sans chez soi, c'est exactement la sensation qui submerge Salie dans Le Ventre de l'Atlantique. La jeune femme, qui se sent étrangère à Niodiore comme en France, illégitime ici et ailleurs85, est un être de la liminalité, de l'interstice et de l'entre-deux. Elle cherche à « rafistoler les liens rompus » avec la terre natale, mais la nostalgie reste sa « plaie ouverte86 ». Le retour au pays, loin d'apaiser en elle la douleur vive de la nostalgie, exacerbe son sentiment de l'étrangeté. En retournant à son île natale pendant ses vacances, Salie remarque le double changement évoqué par Schütz :

72

Irrésistible, l'envie de remonter à la source […] Pourtant, revenir équivaut pour moi à partir. Je vais chez moi comme on va à l'étranger, car je suis devenue l'autre pour ceux que je continue à appeler les miens […] Ces gens qui s'attroupent autour de moi […] sont-ils simplement là pour observer et juger la bête curieuse que je suis peut-être devenue à leurs yeux ?87

73 Un départ n'est jamais anodin puisqu'il entraîne une rupture des liens et un effritement inévitable du familier et de l'intime. Comme le souligne Schütz, la relation intime avec le nous et le rapport familier avec les membres de la tribu sont basés sur « une communauté d'espace et de temps.88 » Si cette communauté originelle est brisée, il en résulte, irrémédiablement, une fracture et un éloignement. Sali exprime la même idée en empruntant une métaphore musicale : « la différence des itinéraires, remarque-t-elle, nous sépare et ne nous laisse qu'une liste de prénoms qui, petit à petit, perdent leur tête et leur mélodie autrefois rassurante89. » À l'instar de Schütz qui soutient que « partir, c'est mourir un peu90 », Fatou Diome confirme, par le biais de son héroïne, que « partir, c'est mourir d'absence. On revient certes, mais on revient autre. Au retour, on cherche, mais on ne trouve jamais ceux qu'on a quittés91. » C'est dans ce sens aussi que Salie évoque son départ en France comme « un suicide géographique92. » Pour elle, l'exil n'est plus une situation passagère, mais une condition permanente, « une fatalité ». Cependant, loin de se mortifier devant ce constat, Salie considère que la condition de l'étranger qui est devenue la sienne est à prendre comme une opportunité à exploiter. Privée d'attaches, elle se sent libre ; pour elle, c'est l'occasion de son donne rune nouvelle naissance, une nouvelle légitimité :

74

Partir c'est avoir tous les courages pour aller accoucher de soi-même, naître de soi étant la plus légitime des naissances93.

75 Si la perspective du retour au pays reste enveloppée de beaucoup d'incertitudes, les deux romancières sont toutefois d'accord que la femme immigrée éprouve d'abord le besoin de se réaliser en tant qu'être humain reconnu. Dans leurs romans respectifs, elles se donnent pour mission de rétablir la vérité comme valeur, et, en même temps, elles œuvrent pour réhabiliter la femme comme voix crédible et authentique, capable d'instaurer, notamment via l'écriture, un nouveau rapport avec la patrie et avec l'ailleurs.

H - La femme immigrée : de la révolte à l'écriture.

76 C'est à la cave du foyer Sonacotra, qui fait aussi office de mosquée, que Khadidja Cissé est introduite pour subir la foudre du conseil des sages, représentant de l'autorité paternelle, de la loi de la tribu et de la toute-puissance de la tradition. Mise sur la sellette, elle est accusée d'avoir souillé le nom des Cissé et de porter préjudice à l'honneur de tous les Maliens parce qu'elle a donné naissance à un bâtard en couchant avec un Blanc. Pourtant, ce Blanc honni est le seul qui l'a accueillie avec ses gosses sous le bras lorsqu'elle était à la recherche d'un abri. Ses compatriotes et ses frères nègres qui se donnent maintenant le droit de la juger et de lui demander des comptes l'avaient chassée alors comme une honte, méprisant et accentuant sa misère. Khadidja est indignée par cette forme d'hypocrisie et de laideur morale :

77

À leurs foutaises d'Africains paumés, menteurs qui n'avaient rien à cirer de cette solidarité dont ils se vantaient, à leur bavardage d'éternelles victimes, à leur penchant pour l'apparat et l'apparence alors qu'ils étaient aussi creux qu'une cuisse de grenouille94.

78 Le point culminant du procès informel est atteint lorsque le chef des doyens, ne tolérant pas la protestation de Khadidja qui évoque l'absence de solidarité de ses compatriotes lorsqu'elle en avait besoin, lui crache à la figure trois fois de suite en lui ordonnant de fermer sa bouche pour ne pas souiller la maison de Dieu. Mais c'était sans compter avec la forte personnalité de l'héroïne qui, en tant que femme immigrée, a fui le Mali pour s'affranchir de la tyrannie des mâles allant jusqu'à refuser un remariage avec le père de trois de ses enfants (Malick) pour éviter tout risque d'être ramenée sous l'autorité d'un mari.

79

J'avais préféré ne pas retomber dans une alliance qui ferait de moi un être inférieur, une femelle dont l'occupation principale serait le bien-être de son époux. j'avais alors soif de vivre. Je voulais ma liberté d'agir, de penser95.

80 Khadidja est sommée de choisir entre sa communauté et l'homme blanc, entre la soumission aux conventions liberticides de son pays et l'ostracisme. Face à cette ultime humiliation, la révolte de la femme qui grondait sourdement depuis le début du roman se déchaîne subitement contre ces « gardiens des mœurs96 » ; c'est l'occasion rêvée pour Khadidja de prendre une petite revanche, de « tourner en ridicule ces mâles assoiffés d'autorité97 », de régler ses comptes avec ces « faux musulmans » et leur idéologie du mâle dominant qui traite la femme comme une paillasse sans volonté. L'épisode de Sonacotra se termine en beauté lorsque Khadidja complètement hors d'elle rend au chef ces trois crachats et réprime in extremis le besoin impérieux de montrer « son cul » aux membres vénérables du conseil des sages.

81 Cette révolte ne lui apporte cependant qu'un soulagement provisoire, car, dehors, elle est ramenée à la dure réalité. Sa vie à Paris tourne au cauchemar : la faim la ronge, elle et ses enfants, l'assistante sociale menace de lui retirer ses enfants pour les placer dans des foyers d'accueil, Jacques Lenoir, son ancien amant blanc, lui envoie une injonction de justice pour libérer son appartement. Cette mère Courage a le sentiment d'être mal-aimée de Dieu et des hommes puisque tout concourt à l'enfoncer un peu plus dans la misère et la fragilité : « Ma vie entière, dit-elle, une suite d'adversités au Mali, puis à Paris, m'avait anéantie98. »

82 Si la révolte de Khadidja contre l'autorité des mâles, contre la religion et contre le système prend en fin de compte une tournure grotesque, celle de Salie, dans Le Ventre de l'Atlantique, évolue différemment. En effet, l'héroïne de Fatou Diome n'est pas lestée par une ribambelle d'enfants ; elle a la chance de viser un peu plus haut même si elle subit des contraintes aussi fortes que celles qui écrasent Khadidja. Salie n'a jamais connu son père biologique, mais elle a gardé un très mauvais souvenir de son beau-père qui l'a maltraitée. En revanche, elle considère sa grand-mère Sarr comme « le phare planté dans le ventre de l'Atlantique99 » qui guide sa progression dans le tourbillon de l'océan impitoyable de la vie. Comme Khadidja, elle remet en question la suprématie traditionnelle du mâle : « mes hormones de féminité, dit-elle, je les garde ! Pour rien au monde je ne voudrais des testicules100. » Dans la société insulaire de Niodiore, Salie, comme son professeur et son mentor Ndétare, était depuis le départ une étrangère101. Étrangère ici et ailleurs, elle voyait dans l'émigration moins une alternative qu'une nécessité pour s'affranchir d'une société trop recroquevillée sur elle-même et trop rigide, une société qui la maintient, par punition, dans la marge. Il fallait partir vers un autre horizon où, à défaut de quitter son statut d'étrangère, elle pourra néanmoins, enfin libérée de la faute de ses parents, s'épanouir en s'investissant dans ses études. Pour Salie, comme pour Fatou Diome, la révolte passe d'abord par l'écriture et par la maîtrise des mots : « Si les mots, lui dit sa grand-mère, sont capables de déclarer une guerre, ils sont aussi assez puissants pour la gagner102. »

83 L'écriture, comme le montre merveilleusement le refrain d'un autre roman103 de Fatou Diome, est la voie royale pour dépasser l'inassouvissement indissociable de toute vie humaine. Elle est le moyen de sublimer la condition de l'étrangeté en énergie créatrice, mais elle permet aussi de dire cette étrangeté, de la représenter, de démystifier les illusions et les mensonges qui la nimbent d'une auréole de prestige. En retournant au pays pendant ses vacances, Salie constate la séparation traditionnelle des espaces qui confine les femmes dans la cuisine, lieu de leur retraite, espace privé où « elles œuvrent pour l'unique bonheur du palais.104 » Salie ne se reconnaît pas dans ce modèle grégaire. Les femmes de son village ne l'invitent pas à partager leurs tâches quotidiennes, car sa présence les dérange et les agace ; elles la considèrent comme une fainéante, « une égoïste qui préfère s'isoler pour gratter du papier » plutôt que de partager leurs tâches ménagères. Dans ce sens, l'écriture est déjà une migration, une frontière qui sépare l'héroïne de ses congénères :

84

Mon stylo continuait à tracer ce chemin que j'avais emprunté pour les quitter. Chaque cahier rempli, chaque livre lu, chaque dictionnaire consulté est une brique supplémentaire sur le mur qui se dresse entre elles et moi105.

85 En tant que femme intellectuelle, Salie voit la distance qui la sépare de ses compatriotes s'agrandir toujours plus. Au lieu de réduire cet écart, comme elle l'espérait en rendant visite à son pays, au lieu de « servir de pont entre l'ici et l'ailleurs106 », les mots accentuent la rupture, conduisant « vers un double moi : moi d'ici, moi de là-bas107. » Si l'exil accentue chez l'héroïne le sentiment amer d'être « un enfant sans mère », elle trouve, néanmoins, dans l'écriture une compensation sublime ; elle ne lui permet pas seulement de se donner une nouvelle naissance, elle lui donne une patrie de substitution.

86

L'écriture m'offre un sourire maternel complice, car, libre, j'écris pour dire et faire tout ce que ma mère n'a pas osé dire et faire108.

87 Grâce à sa révolte et grâce aux mots reconquis, la femme africaine émigrée espère instaurer un nouveau rapport avec le monde et avec les hommes. Évoluant dans l'entre-deux, dans une zone grise entre les deux rives opposées, la femme émigrée, tel qu'elle est représentée par nos deux auteures, milite pour l'hybridité des espaces, des cultures et des représentations. Le métissage devient alors un nouvel horizon qui promet le dépassement des tensions.

I- Pour « un entrelacs de différences109 ».

88 Devant la difficulté quasi insurmontable de réduire la déchirure entre le monde natal et le pays d'adoption, Khadija Cissé et Salie, écartelées entre la mélancolie nostalgique et l'aspiration inextinguible à la liberté, ne voient une issue salutaire que dans ce que Chamoiseau, à la suite d'Édouard Glissant, appelle la poétique de la relation, « la Relation [qui] déterritorialise110 », qui fonde le concept de la mondialité. Ce concept implique le refus de toutes les fixités et l'acceptation de la différence, des écarts, des distorsions et des divergences fécondes qui, au nom d'une pureté appauvrissante, posent problème dans les sociétés fermées sur le même. Les êtres de la relation s'installent dans les frontières, dans les coutures du monde pour y insuffler la vie ; telle est leur mission : « Oxygéner ici les déchirures, combler là les fossés. Lisser ces cicatrices qui découpaient le monde d'avant leur bond111. »

89 L'héroïne de Khadi Hane, déçue à la fois par les coutumes répressives de son pays et par l'inhumanité du monde occidental dans lequel elle espérait trouver le salut, cherche, malgré tout, à transmettre une leçon de tolérance et d'ouverture à ses enfants. Elle leur apprend, certes, qu'ils doivent être fiers de leurs racines, de la culture et de la langue de leurs ancêtres, mais, soucieuse de leur épanouissement, elle refuse de les enfermer dans une représentation stérile d'une identité meurtrière et conflictuelle :

90

Je refusais de bourrer le crâne de mes enfants avec ces histoires qui vantent l'Afrique et décrient la France. Elles façonnent des gosses frustrés. Les miens étaient français tant qu'ils étaient sous ma tutelle112.

91 Elle souhaite que ses enfants, loin des clivages géographiques et culturels, soient des êtres de la relation et de la conjonction des deux mondes, attachés à leurs racines mais nullement ingrats à leur pays d'adoption. Son dernier-né incarne cet esprit du métissage fécond : fruit d'une relation entre une noire du Mali et un Blanc d'Europe, une relation fortement décriée par les doyens du pays, ce bébé cristallise le désir de l'héroïne de brouiller les frontières, de déranger les séparations traditionnelles entre les races ; ce désir est parfaitement conscient comme en témoigne l'un des derniers messages du roman :

92

J'aurais fait en sorte que mes enfants acceptent celui avec qui j'avais fabriqué exprès un bébé, parce que je voulais que Paris se comble de métis, de mulâtres, de quarterons, de sang mêlé, de bâtards et de brassés113.

93 L'héroïne de Fatou Diome, quant à elle, a fait l'expérience de l'hostilité raciste dès son atterrissage en France lorsque la famille de son mari blanc l'a rejetée à cause de la couleur de sa peau. Pour elle, l'exil est synonyme d'un manque qui donne quelquefois à l'ailleurs les allures d'une grande prison. Certes, Salie peine à trouver un statut dans son propre pays, mais, comme Khadidja Cissé, elle est consciente que son pays natal et ce qu'elle appelle son africanité sont ancrés profondément dans son être ; ses racines chantent en elle. Il y a une part d'elle-même qu'aucune force aliénante ne peut effacer comme le montrent les vibrations de son âme et de ses muscles lorsqu'elle entend quelques notes de Kora :

94

On peut remplacer mes pagnes par des pantalons, trafiquer nos dialectes, voler nos masques, défriser nos cheveux ou décolorer notre peau, mais aucun savoir-faire technique ou chimique ne saura extirper de notre âme la veine rythmique qui bondit dès la première résonance du djembé […] Malgré les coups assenés par l'Histoire, ce rythme demeure, et avec lui notre africanité114.

95 Son attachement à ses racines africaines ne l'empêche pas cependant d'envisager une sorte de reconstitution de soi dans l'ailleurs qu'elle habite. La notion même du chez-soi devient alors problématique puisque l'héroïne se conçoit comme un être hybride qui tient à la fois du pays natal et du pays d'accueil : « Chez moi ? Chez l'Autre ? Être hybride, l'Afrique et l'Europe se demandent, perplexes, quel bout de moi leur appartient115. » C'est elle-même qui apporte des éléments de réponse à ces questions identitaires en empruntant, notamment, une métaphore médicale : « je suis, dit-elle, cette chéloïde qui pousse là où les hommes, en traçant leurs frontières, ont blessé la terre de Dieu116. » La même idée resurgit lorsqu'elle décrit son écriture comme de la cire chaude qui « coule entre les sillons creusés par les bâtisseurs de cloisons des deux bords117. » Reprenant l'idée de la frontière comme séparation artificielle qui enlaidit la création de Dieu, Salie se représente comme un agent liant qui tend à rétablir les ponts là où les adeptes de la pureté ont creusé des fossés, à ouvrir des horizons là où les fous à la mèche blonde118 s'activent pour construire des murs. Telle une chéloïde, ramification ou rhizome, Salie œuvre pour estomper la cicatrice qui sépare et défigure. Étrangère dans les deux bords, elle agit dans l'entre-deux pour éviter une déchirure de l'humain, préférant ainsi tout ce qui relève du mélange : « je préfère le mauve, dit-elle, cette couleur tempérée, mélange de la rouge chaleur africaine et du froid bleu européen119. »

96 C'est là que le titre du roman, Le Ventre de l'Atlantique, prend toute sa signification : ce ventre n'est pas ce qui engloutit, il est la matrice féconde qui donne naissance à ces êtres de l'entre-deux, il est ce qui lie les continents et les contrées les plus lointaines. Salie peut alors s'identifier comme « une algue de l'Atlantique120 » qui vogue au gré des courants et des vents et qui refuse toute fixation quelque part sur la terre ferme :

97

J'ignore l'amarrage. Le départ est le seul horizon offert à ceux qui cherchent les mille écrins où le destin cache les solutions de ses mille erreurs121.

98 Le refus des amarrages géographiques, culturels et identitaires fait de l'héroïne de Fatou Diome un être du voyage, une adepte des horizons ouverts. L'émigration n'est plus alors synonyme d'un déplacement géographique d'un point vers un autre, elle est attitude spirituelle, une quête de l'humain et une reconstruction permanente de l'être. La notion même de pays change alors de signification :

99

Je cherche mon pays là où on apprécie l'être additionné, sans dissocier ses multiples strates […] Je cherche mon territoire sur une page blanche […] partout où je pose mes valises, je suis chez moi. Aucun filet ne saura empêcher les algues de l'Atlantique de voguer et de tirer leur saveur des eaux qu'elles traversent122.

100 L'écriture de l'émigration féminine, comme on vient de s'en rendre compte en analysant Des fourmis dans la bouche de Khadi Hane et Le Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome, est d'une grande complexité. Elle soulève la question de la condition féminine et la lutte des femmes pour la dignité et pour une reconnaissance de leur humanité dans des sociétés où la domination masculine et la force des traditions restent encore très fortes. Comme tous les voyages et tous les exils, l'émigration racontée par des femmes pose aussi des questions identitaires en rapport avec la patrie, avec la tribu et avec la culture. Elle contribue notamment à démystifier une certaine représentation utopique du chez-soi comme de l'ailleurs, rejetant au passage les fixités géographiques et culturelles appauvrissantes pour adopter une vision qui célèbre les mélanges et l'hybridité.


SEMLALI Mohamed

Bibliographie :

DIOME, Fatou, Le Ventre de l'Atlantique, éditions Anne Carrière, (LGF) paris, 2003.

HANE, Khadi, Des fourmis dans la bouche, éditions Denoël, 2011.

CHAMOISEAU, Patrick, Frères migrants, éditions du Seuil, 2017.

SCHÜTZ, Alfred, L'Étranger, éditions Allia, Paris, (traduit de l'anglais par Bruce Bégout), 2003, 2017, p.56. L'article original « The Stranger, An Essay in social Psychology » a été publié la première fois en 1944 dans l'American Journal of Sociology, n° 49, pp.499-507. « The Homecomer » (L'homme qui rentre au pays » a été publié en 1945 dans l'American Journal of Sociology, n° 50, pp.363-576.

WALDENFELDS Bernhard, Topographie de l'étranger, étude pour une phénoménologie de l'étranger.1, (traduction française), Van Dieren éditeur, coll. Par ailleurs Riponne, Paris, 2009.

Notes

1Fatou Diome, Le Ventre de l'Atlantique, éditions Anne Carrière, (LGF) paris, 2003, p.30.

2Ibid, p.104.

3Ibid, p.30. Il faut souligner à ce propos que le nom même de Diome signifie dignité.

4Ibid, p.131.

5Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.127.

6Ibid, p.171.

7Ibidem.

8Khadi Hane, Des fourmis dans la bouche, éditions Denoël, 2011, p.49.

9Ibidem.

10Ibid, p.41.

11Ibid, p.39.

12Ibid, p.42.

13Ibid, p.52.

14Ibid, p.100.

15Ibid, p.130.

16Ibid, p.145.

17Ibid, p.43.

18Ibid, p.28.

19Qui est en fait l'histoire de Fatou Diome elle-même.

20Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.226.

21Ibid, p.225.

22Ibidem.

23Ibid, p.226-227.

24Ibid, p.43.

25Ibid, p.142.

26Des fourmis dans la bouche, op.cit., p.30.

27« Nourrir des filles, c'est engraisser des vaches dont on n'aura jamais le lait », Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.145.

28Des fourmis dans la bouche, op.cit., p.72.

29Ibid, p.73.

30Ibidem.

31Ibid, p.141.

32Ibid, p.44.

33Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.43.

34Ibid, p.114.

35Des fourmis dans la bouche, op.cit., p.14.

36Ibid, p.73.

37Ibidem.

38Ibid, p.135.

39Ibid, p.131.

40Ibid, p.126.

41Ibid, p.138.

42Ibid, p.127.

43Ibid, p.142.

44Ibid, p.144.

45Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.44.

46Ibid, p.53.

47Ibid, p.165.

48Ibid, p.33.

49Ibid, p.85 et p.87.

50Ibidem.

51Ibid, p.88.

52Sonacotra est le nom de la société française chargée de construire et de gérer des habitations à vocation sociale généralement destinées au logement des immigrés.

53Ibid, p.159.

54Ibidem.

55Ibid, p.162.

56Des fourmis dans la bouche, op.cit., p.51.

57Ibid, p.111.

58Ibid, p.113.

59Ibid, p.112.

60Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.247.

61Ibid, p.211.

62Ibid, p.176.

63Ibid, p.178.

64Ibid, p.179.

65Ibidem.

66Ibid, p.180.

67Patrick Chamoiseau, Frères migrants, éditions du Seuil, 2017, ch. « le don du glas ». Bernhard Waldenfels insiste sur la même idée en évoquant notre « statuts viatoris », notre nature de voyageur, d'être en perpétuel devenir. Voir : Bernhard Waldenfelds, Topographie de l'étranger, étude pour une phénoménologie de l'étranger.1, (traduction française), Van Dieren éditeur, coll. Par ailleurs Riponne, Paris, 2009, p.35.

68Ibid, ch. « La peur et la confiance ».

69Des fourmis dans la bouche, op.cit., p.139.

70Ibid, p.144.

71Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.202.

72Ibid, p.53.

73Ibid, p.217.

74Ibidem.

75Dans sa baignoire, pensant aux jeunes Africains qui rêvent d'Europe, Salie récite une ballade sur l'émigration, Ibidem.

76Ibid, p.225.

77Alfred SCHÜTZ, L'Étranger, éditions Allia, Paris, (traduit de l'anglais par Bruce Bégout), 2003, 2017, p.56. L'article original « The Stranger, An Essay in social Psychology » a été publié la première fois en 1944 dans l'American Journal of Sociology, n° 49, pp.499-507. « The Homecomer » (L'homme qui rentre au pays » a été publié en 1945 dans l'American Journal of Sociology, n° 50, pp.363-576.

78Ibid, p.69.

79Topographie de l'étranger, op.cit., p.54.

80Des fourmis dans la bouche, op.cit., p.126.

81Ibid, p.138.

82Ibid, p.47.

83Ibid, p.140.

84Ibid, p.81.

85« Étrangère en France j'étais accueillie comme telle dans mon propre pays : aussi illégitime avec ma carte de résident qu'avec ma carte d'identité ! », Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.197.

86Ibid, p.224.

87Ibid, p.166.

88Alfred SCHÜTZ, L'Étranger, op.cit., p.51.

89Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.181.

90Alfred SCHÜTZ, L'Étranger, op.cit., p.56.

91Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.227.

92Ibid, p.226.

93Ibidem.

94Ibid, p.121.

95Ibid, p.145.

96Ibid, p.123.

97Ibid, p.124.

98Ibid, p.133.

99Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.190.

100Ibid, p.41.

101« comme moi tu resteras toujours une étrangère dans ce village, et tu ne pourras pas te battre chaque fois qu'on se moquera de ton nom. » Ibid, p.78.

102Ibid, p.79.

103Il s'agit du roman Inassouvies, nos vies.

104Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.170.

105Ibid, p.171.

106Ibid, p.224.

107Ibidem.

108Ibid, p.227.

109L'expression est de Chamoiseau : elle définit la mondialité au sens que lui donnent Chamoiseau et Glissant, in, Frères migrants, op.cit., ch. « la mondialité ».

110Ibid, ch. « L'écosystème relationnel »

111Ibid, ch. « L'âme ouverte des frontières »

112Des fourmis dans la bouche, op.cit., p.81.

113Ibid, p.149.

114Le Ventre de l'Atlantique, op.cit., p.195.

115Ibid, p.254.

116Ibidem. Une chéloïde désigne une « Boursouflure fibreuse indurée et ramifiée, formée sur la peau au niveau d'une cicatrice. »

117Ibidem.

118L'image a été utilisée par Chamoiseau dans Frères Migrants pour désigner Trump et son projet de mur de séparation avec le Mexique.

119Ibidem.

120Ibid, p.255.

121Ibidem.

122Ibidem.

Mots-clés : émigration féminine | fatou diome | khadi hane

Pour citer cet article :
SEMLALI, Mohamed, "L’émigration au féminin dans Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et Des fourmis dans la bouche de Khadi Hane", in Étrangers,émigrés et immigrés [isbn:9789954924822], pp.123-172


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