logo site
Étrangers,émigrés et immigrés | La figure de l’immigré dans Les Raisins de la colère de John Steinbeck. Des « parias » à la recherche du bonheur… 

La figure de l’immigré dans Les Raisins de la colère de John Steinbeck. Des « parias » à la recherche du bonheur…

Cet article a été consulté 96 fois
EL BOUAZZAOUI Mohamed
La figure de l’immigré dans Les Raisins de la colère de John Steinbeck. Des « parias » à la recherche du bonheur…-

1 Les Raisins de la colère est un roman de dénonciation d'un système capitaliste rendu aveugle par la quête effrénée du profit, rompu à l'exploitation farouche des immigrés. Toutefois, force est noter que ce roman ne se veut pas tout simplement un pamphlet ou encore un traité sociologique sur la réalité d'une société précarisée par le capitalisme, il offre un point de vue éthique sur les problèmes rencontrés par les immigrés. Ces problèmes, de toutes sortes, fonctionnent comme une caisse de résonance d'une douleur humaine très ancienne, celle qui est due essentiellement à l'injustice. Celle-ci permet de voir en pointillés les limites de l'idéal américain et sa sordide facette cachée. En effet, les propriétaires, mus par des considérations matérielles dans un contexte de faillite totale de l'éthique, préfèrent se débarrasser de leurs cultures que d'en faire profiter les nécessiteux, les immigrés en l'occurrence. Le roman de Steinbeck donne à voir l'oppression sociale ayant déclenché le processus migratoire de plusieurs populations.

2 Bien qu'il évoque les difficultés des migrants de l'Oklahoma d'il y a presque un siècle, les problèmes des migrations aux niveaux national et international témoignent de la pertinence continue du roman de Steinbeck. De nos jours, les médias, toutes catégories confondues, rapportent des périples périlleux et des traitements hostiles auxquels sont confrontés les migrants et les immigrants. Les Raisins de la colère sont un archétype de leurs histoires.

3 L'objectif de cet article est d'analyser le regard porté sur les immigrés de la Route 66. En effet, il serait intéressant de voir dans quelle mesure le roman de Steinbeck reflète, par-delà l'infélicité produite par la grande dépression économique, les tréfonds de la société américaine dresse la radioscopie de ses phobies et la cartographie de la peur que suscitent ceux qui viennent de loin. Pour rendre compte du regard porté par les Californiens sur l'immigré, nous articulerons notre article autour de trois axes, respectivement intitulés « L'immigré ; un paria redoutable », « L'immigré conscient de sa condition » et « L'immigré et l'utopie d'une vie meilleure ».

4 L'immigré : un paria1 redoutable

5 À travers l'Histoire, des populations étaient contraintes de quitter leur pays afin de s'installer ailleurs, à la quête d'une vie meilleure. Les dérives du néocapitalisme, pour ne citer que cet exemple éloquent, ont généré des processus migratoires d'une grande ampleur. Nombreux sont ceux qui ont perdu leurs terres et ont été contraints d'immigrer sous d'autres cieux pour échapper aux ukases d'un capitalisme avide, indifférent aux souffrances des êtres. Le texte de Steinbeck donne à voir la figure du réfugié, ses tribulations et son infortune. Les membres de la famille de Joad se sont transformés du jour au lendemain en parias, en êtres jetés à la marge d'une société portée sur le profit. Or, bien que considérés comme des parias, les réfugiés ne tardent pas à créer leur propre monde, à le structurer par leurs propres lois et surtout à faire preuve de solidarité :

6 Chaque soir un monde se créait, un monde complet, meublé d'amitiés affirmées, d'inimitiés subitement établies ; un monde complet avec ses vantards, ses lâches, avec ses hommes calmes, ses hommes modestes et bons. Chaque soir s'établissaient les relations qui font un monde et chaque matin le monde se disloquait à la façon d'un cirque ambulant2.

7 Au début, les familles montraient de la timidité quant à se constituer en groupe, mais peu à peu elles parvenaient à poser les premiers jalons d'une vie commune. C'est alors que des chefs surgirent, que des lois s'élaboraient, que des codes s'instituaient. Et à mesure que ces familles déshéritées se déplaçaient vers l'ouest, elles gagnaient en homogénéité et en solidarité.

8 Steinbeck n'offre pas ici une vision dégradante des immigrés réfugiés. Tant s'en faut, le texte montre que ces derniers sont en mesure de s'organiser même si leurs conditions sont précaires et fragiles. Leur sens d'organisation interpelle à coup sûr le lecteur, tout comme leur prédisposition à entretenir des relations marquées au sceau de la solidarité. De telles qualités prouvent que ceux que l'on considère comme des parias sont en réalité des êtres forts de leur humanité et de leur civilisation. Cela est d'autant plus vrai qu'ils instaurent des lois de cohabitation et prévoient des sanctions au cas où ces normes seraient transgressées. Le camp des réfugiés prend les allures d'un espace politique, voire d'une agora où les immigrés débattent de leur condition, prennent des décisions, légifèrent et statuent sur des cas de manquement aux lois édictées :

9 Et avec les lois, les châtiments – et il n'y en avait que deux – une bagarre prompte et meurtrière ou l'exclusion, et des deux l'exclusion était le plus dur. Car quiconque violait les lois emportait avec lui son nom et son visage et n'avait plus de place dans aucun monde, quel que fût l'endroit où il avait été créé3.

10 Il ressort de ce passage que l'immigré4 n'est pas seulement considéré comme étranger et paria par ceux qui le regardent de l'extérieur, ceux dont le territoire est foulé par des familles en transit, mais aussi par les siens, c'est-à-dire par sa propre communauté. En effet, celle-ci lui renvoie son image de banni et d'exilé. En somme, les parias sont des condamnés, des êtres superflus et dépourvus, à proprement parler, d'existence politique. Pris pour des fantômes, ils n'ont pas de nom précis. On les désigne tout bonnement par Okies. Les familles fortunées de la Californie ont constamment ressenti au XXe siècle un sentiment de peur et de haine à l'égard des immigrés provenant de l'Est. Actuellement, ce sentiment est toujours de mise, voire accentué par de nouveaux raccourcis idéologiques érigeant l'étranger de manière générale et l'immigré en particulier en ennemi potentiel parce qu'il est souvent apparenté au délinquant et au terroriste. Issus de l'est des États-Unis, les Joad n'échappent pas à ce traitement on ne peut plus indélicat et à ce regard infériorisant. Ils sont désignés, non sans mépris, par Okies. C'est ce que rappelle Pa à Tom :

11 Ben, dans le temps, c'était un surnom qu'on donnait à ceux de l'Oklahoma. Maintenant, ça revient à vous traiter d'enfant de putain. Être un Okie, c'est être ce qu'il y a de plus bas sur terre. En soi, ça ne veut rien dire. Mais ce que je vous dirai ou rien, c'est pareil. Faut y aller voir vous-mêmes. Paraît qu'il y a queq'chose comme trois cent mille des nôtres, là-bas, et qu'ils vivent comme des bêtes, à cause que toute la Californie, c'est à des propriétaires. Il ne reste plus rien. Et les propriétaires se cramponnent tant qu'ils peuvent, et ils feraient plutôt massacrer tout le monde que de lâcher leur terre. Ils ont peur, et c'est ça qui les rend mauvais. Faut aller voir ça. Faut entendre ce qui se dit. Le plus beau pays qui se puisse voir, sacré nom de nom ! Mais ces gens-là, ils ont tellement la frousse qu'ils ne sont même pas polis entre eux5.

12 Les paroles de Pa renferment suffisamment de qualifications réservées à la figure de l'immigré. Les Californiens ont en horreur ce dernier, car il incarne une identité tout à l'opposé de la leur. Il est même source de peur et d'inconfort pour ces habitants bien riches et propriétaires de terres. En arrivant en Californie, les immigrés se rendent compte que les propos de Pa n'étaient pas une simple lamentation de celui qui aurait dû vivre, en tant qu'immigré, des scènes de discrimination. Ils découvrent de visu le mépris porté aux immigrés. En effet, après s'être installés dans un camp, les Joad reçoivent inopinément le Shérif de la ville. Celui-ci, sans préliminaires, leur intime de quitter illico presto les lieux. Son propos est non seulement agressif, mais injurieux :« Oui, eh ben vous vous trompez de chemin. Nous ne voulons pas voir de foutus Okies chez nous, vous m'entendez, sacré bon Dieu ? »6 (349).

13 Les habitants de la Californie ressentaient une haine et une peur7 contagieuse vis-à-vis de l'étranger8. Toute personne qui foule leur territoire, à la quête de nourriture, est systématiquement traitée avec cruauté. Dans le discours quotidien des Californiens, l'immigré (l'étranger) est mal apprécié. En effet, il est considéré comme une scorie de l'humanité :

14 Ces sacrés Okies de malheur, ils n'ont pas pour un sou de jugeote, et pas un grain de sentiment. C'est pas des êtres humains, ces gens-là, moi j'te le dis. Jamais un être humain ne supporterait une crasse et une misère pareilles. Ils ne valent pas beaucoup mieux que des chimpanzés9.

15 Le roman de Steinbeck décrit à plusieurs reprises le caractère contagieux de la peur phénoménale qui s'accapare de toute la Californie quand des étrangers, franchissent le territoire intime et privé des habitants de cet espace. Toutefois, la déshumanisation des Okies et leur diabolisation sont, entre autres, les moyens d'une exclusion sociale et politique les réduisant à de simples vagabonds et à des hordes de mendiants. Les Californiens les perçoivent comme une force extraterrestre dangereuse. Le narrateur, reflétant leur pensée, associe ces migrants à une invasion armée, en s'appuyant sur des comparaisons très éloquentes :« Et si un beau jour toute une armée des leurs fondait sur le pays, comme les Lombards sur l'Italie, les Allemands sur la Gaule et les Turcs sur Byzance ? 10» Plutôt que de susciter de la sympathie, leur misère est perçue comme un danger supplémentaire pour les habitants, car, aux yeux de ces derniers, un homme affamé ne recule devant rien.

16 Les Raisins de la colère est un texte qui offre nombre de pistes permettant de comprendre la situation récente des immigrés qui tentent de traverser la frontière qui sépare le Mexique et les États-Unis. Le chapitre XIX du roman revient sur un moment historique décisif, celui, en l'occurrence, de l'exode et de l'activité migratoire des peuples latino-américains via le Mexique :

17 Jadis, la Californie appartenait au Mexique et ses terres aux Mexicains ; mais une horde d'Américains dépenaillés et avides submergea le pays. Et leur soif de terre était telle qu'ils s'en emparèrent. Ils volèrent la terre des Sutter et la terre des Guerrero et firent main basse sur les concessions. Après quoi ces hommes affamés, déchaînés, les morcelèrent et se les disputèrent en grognant et en montrant les dents, et cette terre qu'ils avaient volée, ils la gardèrent le fusil à la main. Ils construisirent des maisons et des étables, ils travaillèrent le sol et firent pousser leurs récoltes. Et ces choses devinrent leur propriété, car possession valait titre. Une vie facile sur une terre d'abondance avait affaibli les Mexicains. Ils n'étaient pas en état de résister, n'étant mus par rien de comparable au désir effréné de posséder de la terre qui animait les Américains11.

18 Cette parenthèse, à valeur historique indéniable, revêt une grande importance, car elle permet de reconstituer la mémoire. Cette réalité historique, évoquée à l'entame de ce chapitre, rappelle en pointillés la manière avec laquelle le peuple américain a été formé et jette le discrédit sur les slogans chers aux Américains comme « L'Amérique pour les Américains ». Ce rappel représente une véritable invitation à s'interroger sur l'identité et sur le passé de ceux qui, habités par une forte xénophobie, s'empressent de stigmatiser l'immigré et de le vouer à toutes les discriminations. C'est aussi une invitation, inscrite à même le texte, à prendre conscience du caractère inter relié du monde. Cette prise de conscience amènera les uns et les autres à s'abstenir de priver l'Autre d'appartenir à une communauté politique et de lui refuser, en conséquence, le droit inaliénable d'être un sujet politique et moral. Par ce rappel, Steinbeck tisse en filigrane la proposition suivante : reconnaître la dignité de l'immigré, son passé, ses traditions, son identité singulière et ses projets de vie. Cette proposition, en filigrane du texte, est d'autant plus viable que l'immigré est un être bien conscient de sa condition.

19 L'immigré conscient de sa condition

20 Victimes d'un processus de discrimination, les soi-disant Okies vivent aussi sous la répression de la police. Ils se rassemblent et se réfugient dans le camp de Hooverville. Leur misère commune est l'un des facteurs qui ont facilité la cohésion de leur groupe, malgré les sévices du rejet dont ils furent l'objet. Par leur présence incommodante pour les Californiens, ils sont pris pour des éléments parasitaires à même de porter préjudice à la santé des citadins. Les autorités de police s'empressent d'avancer que ces voyageurs indésirables sont une menace et doivent s'en aller incessamment. Mais, face à ces arguments inventés de toutes pièces et allant à l'encontre du sens commun, les réfugiés s'organisent pour mieux résister aux desseins malsains des autorités. Paradoxalement, le processus de stigmatisation a fortement contribué au renforcement des liens de solidarité entre les Okies, à en faire un peuple, certes opprimé, mais conscient :« lorsqu'une majorité a faim et froid, elle prendra par la force ce dont elle a besoin… et cette autre encore, cette petite vérité criante, qui résonne à travers toute l'histoire : la répression n'a pour effet que d'affermir la volonté de lutte de ceux contre qui elle s'exerce et de cimenter leur solidarité… »12

21 Les Okies avaient affaire à un ennemi composite : la société, l'État, les banques propriétaires de terres forment un ennemi difficile à vaincre. De plus, les citadins privilégiés de l'Ouest expriment, sous l'effet de la panique, le vœu de chasser ces migrants de leurs terres. Ce vœu est alimenté par des idées désobligeantes, devenues, par la suite, des vérités indiscutables. Ces mêmes citadins se sont convaincus de leur droit d'expulser les nouveaux arrivants, de maintenir leurs privilèges sur leur territoire et d'empêcher les immigrants d'obtenir un emploi décent. Pour eux, les okies étaient de mauvais envahisseurs. C'est ce que révèle ce propos :

22 Ces damnés Okies sont crasseux et ignorants. Ce sont des dégénérés, des obsédés sexuels. Ces sacrés bon Dieu d'Okies sont des voleurs. Tout leur est bon. Ils n'ont pas le sens de la propriété. Et cette dernière assertion était vraie, car comment un homme qui ne possède rien pourrait-il comprendre les angoisses des propriétaires ? Et les défenseurs disaient : ils apportent des maladies avec eux, ils sont répugnants. Nous ne voulons pas d'eux dans nos écoles. Ce sont des étrangers. Vous accepteriez que votre sœur fréquente un de ces êtres-là ?13

23 Ces réflexions faites à haute voix ont un effet contagieux. L'immigré est, dans un pareil contexte de peur, la figure sur laquelle l'on décharge ses hantises et ses désirs refoulés. Les banques propriétaires de terres ont profité de cette situation pour saper l'esprit des Californiens et leur inoculer une grande haine à l'égard de la figure de l'immigré. En conséquence, les réponses à ce carnaval de haine ont été catégoriques, celles faites à l'organisation des okies en syndicats ont été tout aussi fortes. En témoignent l'arrestation des dirigeants, la disparition de certains, le meurtre d'autres personnes, comme le cas de Casy (le prédicateur qui a rejoint la famille Joad et plus tard le syndicat). En effet, Casy incarne le personnage de l'immigré dissident et du paria conscient de sa condition. Il a été arrêté pour avoir battu un policier qui avait tenté de tuer l'un des immigrants du camp. Il s'est mis à l'évidence que les immigrés ne pourraient trouver un emploi décent que s'ils s'organisaient syndicalement. C'est pourquoi il s'est joint aux grèves menées par certains cueilleurs de pêches. Il était aussi, vu sa condition de paria conscient, persécuté jusqu'à faire taire sa voix en le tuant. Outre cet homicide très significatif, les autorités incendient les camps des immigrés, ce qui condamne ces derniers à vivre dans la misère et l'errance. Après l'assassinat de Jim Casy, Joad, le protagoniste du roman, décide de suivre l'exemple de son exemple. Refusant de choir sous la misère et l'oppression, Joad préfère vivre en tant que paria conscient, et s'engage dans la lutte pour réaliser le bonheur des autres :

24 Je serai toujours là, partout, dans l'ombre. Partout où tu porteras les yeux. Partout où y aura une bagarre pour que les gens puissent avoir à manger, je serai là. Partout où y aura un flic en train de passer un type à tabac, je serai là. Si c'est comme Casy le sentait, eh ben dans les cris des gens qui se mettent en colère parce qu'ils n'ont rien dans le ventre, je serai là, et dans les rires des mioches qu'ont faim et qui savent que la soupe les attend, je serai là. Et quand les nôtres auront sur leurs tables ce qu'ils auront planté et récolté, quand ils habiteront dans les maisons qu'ils auront construites… eh ben, je serai là. Comprends-tu ? Ça y est, bon sang, v'là que je cause comme Casy. Ça vient de tant penser à lui. Des fois, j'ai comme l'impression qu'il est là, que je le vois14.

25 Joad, vu son identification à la figure de Casy, semble prêt à payer de sa vie pour que celle des siens soit digne et décente. En tant qu'immigré, il tient à ce droit et ne recule pas devant les contraintes rencontrées. Bien que les rapports de force ne soient pas égaux, il est ce Sisyphe qui entend aller jusqu'au bout pour lever l'injustice qui pèse sur sa propre condition et sur celle de toute une communauté d'immigrés aux abois. Les Joad n'ont aucune possibilité de se soustraire à la caste sociale à laquelle ils sont confinés par le diktat du système social. Conséquemment, ils ne peuvent jouir de l'égalité comme les autres couches sociales. La pauvreté et la suspicion qui planent sur eux les relèguent au rang de subalternes considérés comme les enfants de taudis qui ne peuvent en aucun cas acquérir un autre statut et occuper une bonne place dans la société.

26 L'immigré et l'utopie d'une vie meilleure

27 La trajectoire des immigrés est mâtinée de rêves, mais l'euphorie générée par l'utopie d'un ailleurs meilleur se révélera, en fin de compte, une véritable dystopie. Il va de soi qu'au cœur de chaque migrant, il y a forcément un rêve, voire une vision optimiste de la destination choisie. Le mythe enchanteur de la frontière joue dans ce sens un rôle prépondérant. En effet, la mythification de l'ailleurs s'insère complètement dans l'imaginaire collectif. Le mythe de la frontière est basé sur une invention, une fiction. De nouvelles vies, de nouvelles terres, de nouvelles possibilités de vivre dans la paix et le bonheur sont promises. Cela relève du rêve américain projeté à l'étranger, au-delà des frontières. Dans Les Raisins de la colère, les migrants pensent que ledit rêve est réalisable et qu'ils peuvent trouver un emploi et devenir riches. Animés par le désir de fouler cette terre promise, ils ignoraient, pourtant, que leur vision n'était que chimère. Steinbeck met en évidence le caractère inaccessible de ce rêve, et ce au travers des tribulations des Joad et de leur échec. L'immigration des Joad a, en réalité, déstabilisé un mode de vie, certes difficile, mais du moins sûr. Ils possédaient une maison, des terres et un peu d'argent. Partir en Californie signifie tout recommencer. Leur départ fut entrepris dans la précipitation. Ils ne savaient pas exactement où ils devaient se diriger. C'est ce qui ressort de ce propos de Man :

28 Oui, c'est un bon moyen. Mais j'aime m'imaginer comme ça sera agréable, là-bas en Californie, peut-être bien. Jamais froid. Et des fruits partout, et les gens qui vivent là dans des coins si jolis, dans des petites maisons blanches au milieu des orangers. Je me demandais… moyennant qu'on trouve tous de l'ouvrage, c'est-à-dire… si on ne pourrait peut-être pas en avoir une de ces petites maisons blanches. Et les enfants iraient cueillir les oranges à l'arbre. Ils deviendraient insupportables à force de brailler, tellement ça les rendrait fous15.

29 Leur entreprise est fondée sur des rumeurs, voire sur des hypothèses attestées par l'usage du conditionnel (iraient, deviendraient, rendrait). La représentation exotique de l'ailleurs, de cette terre promise, va propulser les Joad vers un paradis inconnu. Certains personnages n'ont pas tardé à comprendre qu'ils poursuivaient un rêve chimérique et à mesurer les conséquences de leur pérégrination. Mais, ils tenaient à ce rêve, car il leur permettait, ne serait-ce que sur le plan psychologique, de caresser la possibilité de se délivrer de leur misère et de se projeter dans une délivrance californienne ambiguë. L'effet de la publicité, diffusée à large échelle, a été si saisissant que les migrants, naïfs, simples d'esprit16 et facilement manipulables, avaient hâte d'arriver dans ce paradis perdu qu'est la Californie. Cette promesse véhiculée à travers la diffusion de prospectus amène Man à s'exprimer ainsi :

30 Oh…, rien. Mais ça me semble trop beau. J'ai vu les prospectus que les gens distribuaient et tout le travail qu'il y a là-bas, et les gros salaires, tout ça ; et j'ai lu dans le journal qu'on demande du monde pour cueillir les raisins et les oranges et les pêches. Ça serait agréable, ça, Tom, de cueillir des pêches. Même si on ne nous laissait pas en manger, on pourrait peut-être bien en chiper une, une petite un peu abîmée. Et ça serait agréable, sous les arbres, de travailler à l'ombre. Tout ça me paraît trop beau. Ça me fait peur. J'ai pas confiance. Je crains qu'il n'y ait une attrape quelque part 17

31 Malgré sa peur, Man va jusqu'à penser à économiser de l'argent pour s'offrir une maison. Eu égard à la description très valorisante de la Californie, les migrants entreprennent leur marche vers l'Ouest. Tom semble être le seul à douter du message trop exagéré des prospectus distribués. Il rapporte à Ma l'horreur de la Californie telle qu'elle a été décrite par un habitant. Mais, Ma ne semble pas, au début, convaincue du bien-fondé de ce témoignage. Malheureusement, ce dernier se révèle vrai : les immigrés, concentrés dans des camps, ne perçoivent que de maigres salaires. Tom partage avec sa mère le rêve de cet ailleurs meilleur, non parce qu'il en est vraiment convaincu, mais parce qu'il a réalisé que l'espoir est vital pour celle-ci.

32 A contrario, certains préfèrent rester réalistes, au lieu de s'attacher à un rêve inaccessible. C'est le cas, par exemple, de Connie Rivers qui a abandonné le travail agricole au profit des opportunités offertes par la ville. Connie se rend compte que courir après l'idée du rêve américain était une perte de temps, lui qui a laissé sa femme et son bébé dans le dénuement total. En réalité, nombreux sont les personnages qui pensaient que le voyage vers l'Ouest serait long et désastreux, mais ils s'étaient convaincus de trouver de quoi se régaler une fois arrivés en Californie. Grand- père rassure les indécis en leur disant :« Attendez qu'on soit en Californie, j'aurai tout le temps une grosse grappe de raisin dans la main et je passerai mon temps à mordre dedans, nom de Dieu !18 ». À part Noah Joad, Connie et Tom Joad, aucun autre personnage n'a vu, de visu, la réalisation de ce rêve. Celui-ci vire au cauchemar. En effet, les Joad et les autres migrants découvrent l'amère réalité d'un monde corrompu où l'hospitalité était absente et où l'individualisme était le mot d'ordre. L'expérience de ces migrants révèle, au grand jour, que les Californiens se débrouillent seuls et n'ont absolument pas besoin d'eux. Ce paradis terrestre, tant fantasmé, devient le topos où les migrants ont été malmenés, ont perdu des membres de la famille et ont vécu des moments insoutenables. Steinbeck transmet un message social digne d'être retenu : les souffrances des familles nomades et leur oppression par des forces puissantes constituent une crise sociale de grande ampleur. La lutte des Joad n'est pas un fait isolé, mais elle a un caractère universel en ce sens qu'elle condense toute la vérité de l'Homme, à fortiori l'immigré, aux prises avec le capitalisme.

33 La fin du roman est très éclairante quant à la désillusion des migrants et à l'échec de leur tentative d'échapper à leur pitoyable condition. Entassés pour longtemps dans un wagon rouillé, ils sont obligés de le quitter à cause des pluies diluviennes qui s'abattent sur leur campement. Aussi s'abritent-ils, faute de mieux, dans une grange abandonnée. Occuper un tel espace peut être lu comme la métaphore de l'échec des migrants, ces pauvres agriculteurs qui s'efforçaient d'entrer en rivalité avec des entreprises économiquement fortes. L'état décrépit de ce lieu reflète l'essoufflement des Joad, même si au fond ils gardent l'espoir d'aller jusqu'au bout de leur quête de bonheur. Les migrants ne vont pas échapper à cette décrépitude puisqu'ils vont subir le même sort. Rose de Saron met au monde un bébé mort-né. Elle utilise son propre lait pour nourrir, en affichant un sourire mystérieux19, un homme affamé et agonisant que la famille a rencontré à l'intérieur de la grange. La fin du roman est une note positive et un signe d'espoir, dans un roman manifestement nihiliste. Nihiliste, car les Joad n'obtiennent rien de leur exode et aucune perspective euphorique ne s'offre à eux.Rose de Saron sait que la situation de ses compagnons est très bancale. Elle nourrit le mourant comme si elle croyait que le lait maternel ingurgité donnerait à ce dernier la force nécessaire de retrouver une vie normale. Un tel geste est en soi d'autant plus absurde qu'il révèle l'état de désorientation dans lequel sombraient les migrants. Pourtant, c'est par sa posture caritative que Rose de Saron essaie de retrouver ce qui reste de son humanité et la paix intérieure. À la fin du roman, les Joad sont abandonnés sur la route et la famille se désintègre. Le lecteur ne sait pas ce qu'il en adviendra : s'ils parviennent à dénicher un travail ou s'ils doivent continuer à errer jusqu'à l'épuisement total et mourir de faim. Une note d'espoir est pourtant lancée à travers le personnage du fils de Tom Joad qui, à la fin du livre, décide de partir pour se battre pour un avenir meilleur car il est fasciné par l'utopie de l'ailleurs. L'infériorisation des immigrés, leur stigmatisation, ainsi que leur exploitation sont autant de faits qui attestent le rejet de la figure de l'étranger ; rejet favorisé par la montée en puissance d'un capitalisme véreux. De manière ironique, Steinbeck montre que lorsque le migrant /immigrant arrive sur la terre promise, le résultat est décevant. Steinbeck brosse un tableau percutant des pratiques honteuses de la structure du pouvoir californien. Les migrants meurent de faim dans un pays d'abondance où des tonnes d'oranges sont brûlées afin de maintenir les prix à la hausse. Cela est en porte-à-faux avec les discours officiels faisant l'éloge d'un pays puissant et à même d'éradiquer la pauvreté. Le roman de Steinbeck met en évidence l'échec de l'utopie : le rêve américain chez les migrants est contrarié par une réalité très sombre. L'Amérique pour tous n'est qu'un slogan creux.

34 Conclusion

35 Le roman Les raisins de la colère décrit de manière magistrale le traitement discriminatoire et inhumain réservé aux immigrés d'Oklahoma, partis en Californie dans l'espoir de s'extirper de la misère. Le roman est, entre autres, une mise en scène du sort malheureux de toute une communauté, dont les membres sont négativement qualifié d'Okies par les riches et puissants Californiens. Considérés comme des parias, les migrants sont l'objet d'une représentation on ne peut plus dysphorique : des êtres redoutables, barbares et dégoûtants comme les enfants de taudis. Mais, ces derniers font preuve d'une forte résilience, en ce sens qu'ils entreprennent inlassablement leur quête de bonheur, tout en étant conscients de leur condition. Leur quête est fragilisée par les caprices d'un capitalisme aveugle et sans pitié. Le rêve utopique de mieux vivre dans un ailleurs édénique se transforme au fil du roman en un échec, aux tonalités d'une dystopie cauchemardesque. Par-delà son ancrage dans le contexte historico-économique de l'Amérique des années 20, le roman de Steinbeck recèle des interrogations brûlantes valables même pour l'époque moderne marquée du sceau des frontières, du rejet de l'Autre, de la diabolisation de la différence et des identités meurtrières.


EL BOUAZZAOUI Mohamed

Bibliographie

Kristeva, Julia, Étranger à nous-mêmes, Paris, Fayard 1983.

Nancy, Jean-Luc, « Regarder, ne pas toucher », in Tumultes, n° 21-22, 2003

Simmel, Georg, « Digressions sur l'étranger » in Yves Grafmeyer, Isaac Joseph, L'École de Chicago, Naissance de l'écologie urbaine, Paris, Aubier, 1990.

Steinbeck, John, Les raisins de la colère, Paris, Gallimard, 1947.

Weber, Max, Economie et société, l'organisation et les puissances de la société dans leur rapport avec l'économie, Paris, Plon, 1971.

Weber, Max, Sociologie des Religions, Paris, Gallimard, 1996.

Notes

1 Nancy Jean-Luc définit ce mot comme suit : «Paria » désigne d'abord, pour nous Occidentaux, la caste désignée en Inde comme celle des Intouchables (le mot sanskrit qui a ce sens est un autre mot, tandis que parayan est un mot tamoul qui désigne une partie seulement des Intouchables). Les Intouchables sont la caste la plus basse, ou plus exactement ils forment une catégorie à l'écart des quatre castes proprement dites. Le paria n'est pas seulement au bas d'une échelle sociale : il est dans un écart avec la structure sociale, il occupe une marge, presque un dehors, une zone de non-droit. Le mot s'est implanté en Europe avec une charge très forte, plus forte que celle de la misère, de la gueuserie ou du Lumpenproletariat, plus forte et plus dure que celle de l'exclusion dont le sens est pourtant proche. Le paria n'est pas seulement l'exclu qui subit la logique d'un système, il est le rejeté d'un ordre qui par son rejet se confirme et se consolide. Le paria est un rejet, un déchet, une souillure qui marque en même temps le lieu de la souillure et qui exhibe ainsi à l'intérieur d'un espace le dehors de cet espace. Le paria est en exclusion ou en forclusion interne, pourrait-on dire sur un mode psychanalytique. (En principe, la Constitution indienne abolit l'institution du paria. Mais ce n'est très exactement qu'en principe.), « Regarder, ne pas toucher », Tumultes 2/ 2003 (n° 21-22), p. 265.

Max Weber définit les parias comme des « communautés méprisées socialement et dont, néanmoins, le voisinage est recherché à cause des techniques spéciales dont elles ont le monopole », Max Weber, Economie et société, l'organisation et les puissances de la société dans leur rapport avec l'économie, Paris, Plon, 1971, p.126. Weber écrit aussi que les parias sont « un peuple-hôte (Gastvolk) vivant dans un environnement étranger dont il est séparé rituellement, formellement ou effectivement », M.Weber, Sociologie des Religions, Paris, Gallimard, 1996, p 482.

2 John Steinbeck, Les Raisins de la colère, Paris, Gallimard, 1947, p.303.

3 Ibid., p. 236.

4 Simmel définit l'étranger comme suit :« non pas ce personnage qu'on a longtemps décrit par le passé, le voyageur qui arrive un jour et repart le lendemain, mais plutôt comme la personne arrivée aujourd'hui et qui restera demain, le voyageur potentiel en quelque sorte : bien qu'il n'ait pas poursuivi son chemin, il n'a pas tout à fait abandonné la liberté d'aller et venir. Il est attaché à un groupe spatialement déterminé ou à un groupe dont les limites évoquent des limites spatiales, mais sa position dans le groupe est essentiellement déterminée par le fait qu'il ne fait pas partie de ce groupe depuis le début, qu'il y a introduit des caractéristiques qui ne lui sont pas propres et qui ne peuvent pas l'être».Voir (SIMMEL, Georg, « Digressions sur l'étranger » dans Yves Grafmeyer, Isaac Joseph, L'École de Chicago, Naissance de l'écologie urbaine, Paris, Aubier, 1990, 53.

5 Ibid., pp : 248-249.

6 « Parfaitement des Okies. Et si vous êtes encore là quand je reviens demain, je vous colle au violon ! Il fit demi-tour et s'en alla cogner sur la tente voisine ». Ibid., 260.

7 C'était le cas aussi en Europe : de la haine à l'égard des Juifs, des nègres, des homosexuels et des Gitans. Le même sentiment y prévaut toujours quand il s'agit de l'immigré et de l'étranger.

8 L'étranger fait peur aux Californiens ces derniers ratent leur rencontre avec la différence. Julia Kristeva écrit, au sujet de la rencontre avec l'Autre, que « Le visage de l'étranger brûle de bonheur. D'abord, sa singularité saisit : ces yeux, ces lèvres, ces pommettes, cette peau pas comme les autres le distinguent et rappellent qu'il y a là quelqu'un. (...), Mais cette saisie qui nous captive, des traits de l'étranger à la fois appelle et rejette : je suis au moins aussi singulier et donc je l'aime, se dit l'observateur ; or je préfère ma propre singularité et donc je le tue. », In Julia Kristeva, Étranger à nous-mêmes, Paris, Fayard 1983, p. 93.

9 Ibid,.p.270.

10 Ibid, p.376.

11 Ibid, p.283.

12 Ibid., p.378.

13 Ibid., p.456

14 Ibid., p.697.

15 Ibid., p.46.

16 Steinbeck décrit les nomades comme suit : « Ces régions du Centre-Ouest et du Sud-ouest avaient été habitées jusque-là par une population agrarienne que l'industrialisation n'avait pas touchée ; des paysans simples, qui n'avaient pas subi le joug du machinisme et qui ignoraient combien une machine peut être un instrument puissant et dangereux entre les mains d'un seul homme. Ils n'avaient pas connu les paradoxes de l'industrialisation à outrance et avaient gardé un jugement assez sain pour discerner toute l'absurdité de la vie industrielle » Ibid., p.455.

17 Ibid., p.137-138.

18 Ibid.,p. 158.

19 « Rose de Saron écarta un coin du châle, découvrant un sein.

– Si, il le faut, dit-elle.

Elle se pressa contre lui et attira sa tête vers elle.

– Là ! Là.

Sa main glissa derrière la tête et la soutint. Ses doigts caressaient doucement les cheveux de l'homme. Elle leva les yeux, puis les baissa et regarda autour d'elle, dans l'ombre de la grange. Alors ses lèvres se rejoignirent dans un mystérieux sourire» Ibid., p.685.

Mots-clés : immigré | Steinbeck | parias | bonheur | Raisins de la colère

Pour citer cet article :
EL BOUAZZAOUI, Mohamed, "La figure de l’immigré dans Les Raisins de la colère de John Steinbeck. Des « parias » à la recherche du bonheur…", in Étrangers,émigrés et immigrés [isbn:9789954924822], pp.173-193


Partager sur:
partager sur facebook