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L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. | Avant-propos 

Avant-propos

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SEMLALI Mohamed
Avant-propos- « Raconter les souffrances, la barbarie, l'arbitraire… l'essentiel est là », affirme Salah Hachad dans ses mémoires reprises par Abdelhak Serhane1. « Devrais-je vraiment tout raconter ? Se demande Mohammed Raïss, un autre ex-bagnard de Tazmamart, ne pas le faire[…] c'est trahir ma conscience et trahir surtout, la mémoire de mes compagnons de bagne2 ». Les témoignages des prisonniers sont l'expression d'une nécessité impérieuse d'extérioriser l'horreur qui les habite, d'exorciser les cauchemars qui les hantent, car il ne suffit pas de sortir du bagne pour le quitter quand l'horreur continue de posséder l'esprit. La parole est à la fois une thérapie et une victoire sur l'arbitraire. Il faut empêcher la mémoire d'oublier, empêcher la tragédie de se reproduire. Cela est d'autant plus vrai quand le témoin a survécu au bagne le plus sombre et le plus secret du monde, à Tazmamart. « Pire que Tazmamart, c'est impossible 3», témoigne un rescapé du « mouroir honteux4 ». Devant cette incarnation de l'abjection et cet extrême5 insoutenable, quasiment tous les récits de l'horrible prison évoquent une fosse infernale qui inspire répulsion, révolte et terreur panique. « L'enfer sera moins cruel que ce qu'on nous fait subir ici6 », affirme l'un des suppliciés, espérant ainsi transmettre aux lecteurs l'idée de « l'horreur inqualifiable7 » et de la barbarie qui règnent dans « ce lieu du désespoir8 », de l'exclusion radicale, de l'immonde, de la bestialité et de la déchéance de l'humain. Emmurés vivants dans des cachots obscurs, humides et insalubres, des prisonniers sont kidnappés, soustraits à la prison légale (Kénitra) pour être rejetés dans la clandestinité d'une oubliette, dépouillés de tout, livrés à une vengeance aveugle et à des gardiens illettrés dont certains sont représentés comme des tortionnaires zélés et insensibles.

1 Lieu d'un « surgissement massif et abrupt d'une étrangeté9 » qui écrase ses malheureux locataires, le bagne est « là où le sens s'effondre10 », « jeté à côté du possible, du tolérable, du pensable 11» et de l'avouable comme en témoigne le silence des autorités marocaines qui avaient refusé jusqu'au bout d'admettre l'existence de Tazmamart, comme celle d'autres centres de détention des années de plomb et d'angoisse (Agdz, Dar Moqri, Kalaat M'gouna, Derb Moulay Cherif, le Courbis). Pour les malheureux pensionnaires de ces lieux lugubres, la prison heureuse et romantique, où des personnages rencontrent l'amour et le bonheur, est tout bonnement une chimère inconcevable. Dans leur bagne infernal, les emmurés de Tazmamart, comparés aux victimes de l'holocauste, étaient enterrés vivants, non pas pour purger une peine, mais pour crever dans le silence et l'indifférence générale. Un traitement identiquement atroce est rapporté par les rescapés des geôles algériennes et des camps de la mort du Polisario où les séquestrés, comme le raconte Mimoune Zeggaï dans son témoignage Le miraculé de Tindouf, ont subi une torture systématique et inhumaine durant des décennies.

2 Harcelé par les organisations internationales et les grandes puissances, les tortionnaires cherchent à maquiller le scandale, à maintenir l'omerta en muselant les rescapés à force de promesses et d'intimidation : « On prendra soin de toi […], mais, en contrepartie, tu la boucleras12 », insigne-t-on à Marzouki au moment de sa libération, en lui faisant comprendre qu'il y va de l'image du pays. Révélé au grand jour, le bagne de Tazmamart est rasé à la hâte comme s'il suffisait de supprimer la scène du crime pour camoufler la honte et se laver la conscience des atrocités qui y ont été perpétrées. Mais la suppression du lieu ne fait qu'exacerber la mémoire. Les récits des survivants de Tazmamart, des camps de Tindouf, comme avant eux les camps nazis, les camps communistes et autres bagnes de la mort interpellent la conscience collective et luttent contre la tentation de l'oubli. « À ignorer le passé, on risque de le répéter 13», affirme Todorov. Des livres ont été écrits pour empêcher la reproduction de l'épouvante et libérer un cri de douleur longtemps réprimé. « Nous avons peut-être survécu pour témoigner de l'horreur14 » et dénoncer l'injustice, affirme le capitaine Hachad. « Se taire est une trahison », surenchérit Khalid JAMAI dans un éditorial de l'Opinion qui est reproduit par Marzouki à la fin de son témoignage15. Il ne s'agit, en effet, ni de cautionner les pratiques tortionnaires quels que soient les méfaits attribués aux condamnés, ni de se complaire dans un silence complice et assassin ; il est question, au contraire, de crever l'abcès, de préciser les responsabilités, de regarder l'histoire du pays en face pour comprendre le sens des faits et garantir un départ sain pour une réelle réconciliation : « c'est en reconnaissant ses erreurs qu'un État devient grand et puissant 16» affirme Mohammed Raïss.

3 Le but de notre ouvrage collectif consiste à interroger toute cette littérature carcérale, dont la profusion même est un phénomène très sain, comme écriture de l'extrême, du malaise, de l'abject et d'une horreur qu'il s'agit d'exorciser par le verbe, mais aussi comme expression d'une mémoire qui doit être sauvegardée pour le bien du pays et des générations futures.


SEMLALI Mohamed

Notes

1Abdelhak SERHANE, KABAZAL, Les emmurés de Tazmamart, Mémoires de Salah et Aïda Hachad, éd. Tarik, coll. Témoignages, 2009, p.75
2Mohammed RAISS, De Skhirat à Tazmamart, retour du bout de l'enfer, éd. Afrique Orient, 3e édition, 201, p.5
3Tahar BEN JELLOUN, Cette aveuglante absence de lumière, Seuil, coll. Points, 2001, p.241
4Idem, 273
5Todorov évoque Auschwitz et les camps de concentrations nazis dans un livre qu'il a intitulé Face à l'extrême (seuil, 1991)
6Cette aveuglante absence de lumière, op.cit., p.205
7Cette aveuglante absence de lumière, op.cit., p.232
8KABAZAL, Les emmurés de Tazmamart, op.cit. p.64
9Julia KRISTEVA, Pouvoirs de l'horreur, Seuil, Points essais, 1980, p.10
10Pouvoirs de l'horreur, op.cit., p.9
11Ibidem.
12Tazmamart cellule 10 , op.cit., p.252-3
13Tzvetan TODOROV, Face à l'extrême, Seuil, points, 1991, ch1
14KABAZAL, Les emmurés de Tazmamart, op.cit. p.75
15Tazmamart cellule 10 , op.cit., p.345
16De Skhirat à Tazmamart, retour du bout de l'enfer, op.cit., p.7
Mots-clés : Prison | littérature carcérale

Pour citer cet article :
SEMLALI, Mohamed, "Avant-propos", in L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. [isbn:9789954990551], pp.5-8


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