logo site
L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. | La nuit sera longue. (Nouvelle) 

La nuit sera longue. (Nouvelle)

Cet article a été consulté 322 fois
EL YAZAMI Abdelali
La nuit sera longue. (Nouvelle)-

Prologue

1« Cette route ne finit pas Elle n'a pas de relais » Seféris

2 La clé grinça dans la serrure, l'écho renvoya un rugissement d'hyène affamée. Le soir était à genoux devant le mur.

3Tu parleras fils de pute, on a tout notre temps, nous ; tes dirigeants ont parlé, alors accouche toi aussi.

4 La voix du muezzin annonçait la prière de l'aube ; le responsable de la cellule étouffa un bâillement, se racla la gorge et poursuivit son intervention.

5Pas de lettre pour moi ce soir ?

6 Le visage du juge devint livide. Il frappa sur la table avec force pour dissimuler le tremblement de ses mains.

7Mon ami était au milieu de ses vingt frères. Je me sentais seul à en devenir invisible. Je ne pourrai que sourire à ce destin qui a éloigné de moi mes deux frères.

8 Comme d'habitude, la réunion se termina par un chœur de récriminations à propos du retard accusé dans le travail organisationnel

9J'ai besoin d'un ami, de quelqu'un à qui je pourrais tout raconter.

10 Injures et ricanements s'intercalaient, se superposaient. Un hurlement continu faisait vriller l'air infect de la cave.

11Le camarade n'a pas compris l'idée principale exposée par le camarade Lénine dans son œuvre.

12 Les murmures allaient bon train avec l'approche de la fête de l'Aïd. Une fébrilité étonnante régnait dans le quartier.

13Je ne sais quoi te dire dans cette lettre, à part que je suis navrée de ne pouvoir te rendre visite souvent vu la distance.

14 Son visage s'empourpra, il aspira l'air profondément, puis ses lèvres remuèrent.

15Les détenus politiques de la P.C.1 entament leur 40e journée de grève.

16 Il empoigna son sexe raidi, le serra fortement, le caressa avec douceur. Tout s'estompait, seuls subsistaient le sexe et la main qui l'enlaçait.

17La situation actuelle et les tâches urgentes du mouvement marxiste léniniste marocain.

18 Un vent humide soufflait. Recroquevillé sur lui-même dans un coin de la cour, il parlait tout seul.

19Ceux qui quittent ces lieux oublient ceux qui sont restés.

20 Dans l'obscurité sa voix éraillée déchirait le noir. Les mots coulaient comme des larmes.

21Ici aucun mot, aucune parole ne sont tolérés. Toute incartade sera punie sévèrement!

22 Ses yeux scrutaient les passants avec méfiance. L'autre était en retard d'un quart d'heure.

23Cette nuit aussi tu vas découcher, mais tu n'as pas pitié de moi ; suis-je ta mère ou ton ennemie ?!

24 Deux gardiens s'avancèrent vers lui. Le premier se pencha sur son menu bagage tandis que l'autre lui ordonnait de se mettre à poil.

25Tu es un de nous, toujours parmi nous ; nous t'aimons.

26 De tout son corps, seuls ses pieds endoloris existaient.

27Recueillir les idées des masses, les concentrer et les porter de nouveau aux masses.

28 Il éteignit le mégot en prenant soin de n'en rien perdre puis il chercha une fente dans le mur pour le cacher.

29Mes condoléances, mon fils, ta mère est morte.

30 Le tintement des clés le tira du sommeil ; il entendit une porte s'ouvrir, puis des voix lointaines lui parvinrent. Il sauta du lit en vitesse pour cacher la radio.

31Sachez qu'ici on vous éduque pour faire de vous des citoyens honnêtes.

32 Les larmes formaient des taches brillantes sur le voile noir. Ses mains se crispèrent sur le grillage. Il voulut parler, aucun mot ne sortit, les larmes l'étouffaient.

33Tu n'aurais pas dû quitter l'organisation, il fallait y rester et défendre ton point de vue.

34 Il était debout devant la fontaine ; il reconnut l'autre au journal qu'il tenait sous le bras gauche.

35Je ne suis plus marxiste, je crois en Dieu, lui seul peut me guérir s'il le veut.

36 Dans le brouhaha de la salle, une voix fusa, le silence tomba d'un coup.

37La famille est une institution bourgeoise, le camarade doit savoir que les intérêts de l'organisation doivent passer les premiers.

38 Le bandeau était serré contre ses yeux, il essaya de les ouvrir, il ressentit une vive douleur.

39Le bilan de l'expérience de neuf ans de lutte me permet de dire que nous sommes devant un constat d'échec.

40 Le cloche-pied l'envoya rouler par terre ; un pied allait s'abattre sur sa tête, instinctivement ses mains s'interposèrent.

41Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, mais ce qui importe c'est de le transformer.

42 Les délégués étaient revenus de leur réunion avec le directeur ; une petite troupe s'était formée autour d'eux ; de tout côté on les questionnait.

43Je me disais que si j'ai parlé c'est que j'ai été indigne de la confiance des camarades, que j'ai été incapable de comprendre la ligne politique de l'organisation.

44 Ses rêves devenaient une suite de repas inachevés. Son corps était une tige de paille desséchée qui prenait feu.

45Les accusés sont reconnus coupables de complot contre la sûreté de l'État, d'avoir constitué des organisations clandestines et illégales en vue de renverser le régime…

46 Dans les cellules, dans le couloir, dans la cour, partout où ils se trouvaient, ils discutaient âprement, avec hargne parfois, tout devenait objet de critique.

47Et comme à l'accoutumée, chaque fois que je veux t'écrire, c'est la panne sèche. Les mots qui ne veulent pas se laisser écrire, et les idées et les larmes qui s'entrechoquent, les souvenirs qui se bousculent.

48 Dans un coin sombre, une lame brillait. Peu à peu le sang la couvrait jusqu'à la noyer. Le coin était devenu encore plus sombre.

49Non au réformisme Non à la réaction ! Pour une direction révolutionnaire !

50 Il était sans nouvelles de sa famille depuis un mois. L'angoisse et l'attente le rendaient nerveux, parfois il entrait dans ses colères incompréhensibles.

51Tout camarade qui parlera sous la torture sera exclu de l'organisation.

52 Tout venait de s'effondrer subitement. Tout n'était que ruines autour de lui. Il s'affale sur le lit et pleure avec rage.

53Cette atmosphère me donne une folle envie de baiser.

54 Soudain il s'aperçut que le Haj se tenait sur le seuil de la porte. Il voulut prévenir ses copains mais c'était trop tard ; déjà la cravache sifflait dans l'air.

55La construction d'un parti prolétarien, la construction de l'alliance ouvrière-paysanne, un seul processus.

56 Il prit la lettre, la regarda puis la déposa dans sa poche. Il lui en coûtait de résister à l'envie de la lire sur le champ ; il ne pouvait transgresser cette habitude qu'il avait de lire les lettres seulement quand il se trouvait seul.

57Tout le monde s'accorde pour nous oublier, on gêne quoi !

58 La solitude s'étalait le long de son corps, la couvrait d'une couche mince qui en épousait la forme. Il ferma les yeux pour fuir ce corps devenu un miroir désargenté.

59Assez je vais parler.

Première partie

60« Le ciel est bleu comme une chaîne »

61 Apollinaire

-1-

62 La nuit est là au seuil de la porte cadenassée, accroupie comme une chienne elle attend. Je ferme les yeux, elle est autour de moi, en moi. Les ténèbres enveloppent les uniformes bleus, les murs mal blanchis, et les cliquetis des clés ; des vagues obscures déferlent sur la cellule, l'emportent vers les profondeurs de l'irréel. Mon corps se propage dans le noir jusqu'à s'y confondre. Le mercredi 20-7-83 au matin une agression préméditée a été préparée par un gardien contre l'un de nos camarades détenus à la prison civile de Laalou à Rabat. Cette agression est une provocation et fait partie des agressions quotidiennes dont sont victimes les détenus, elle constitue une grave atteinte à la dignité de l'homme, à sa sécurité et ses droits élémentaires. Nous prisonniers politiques soussignés tout en condamnant ces pratiques sauvages et illégales en faisons porter la responsabilité à votre administration ainsi que toutes les conséquences qui peuvent en découler et vous demandons de mettre un terme définitif à de telles pratiques. Pourquoi les camarades me regardent de cette façon ? Qu'ai-je fait ? Ils doutent de moi ils me considèrent comme un provocateur objectivement je le suis ma responsabilité est grande dans ce qui est arrivé le pouvoir a réussi à démanteler notre mouvement l'histoire est de notre côté la victoire finale nous reviendra mais comment nous vaincrons nous sommes tous en prison qu'ont-ils ces deux là à braquer leur yeux sur moi ils suivent mes mouvements sans relâche quand je suis passé devant eux ils se sont tus est-il arrivé une chose que j'ignore les camarades ont beaucoup changé non c'est moi qui a changé ou plutôt ce sont eux qui ne sont plus les mêmes moi ou eux c'est à en devenir fou suis-je devenu fou ou je suis encore capable de raisonner je ne déchire pas mes vêtements je ne m'attaque à personne je crie non je parle à tort et à travers rien il y a seulement un secret qui m'échappe (si j'arrive à le percer tout deviendra clair comme avant) tous ont l'air de le connaître ils en parlent tout le temps seulement quand je m'approche ils se taisent je devrais attirer leur attention sur ce comportement il est indigne d'un militant communiste c'est du libéralisme est-ce que je vais adresser cette critique à tous les camarades suis-je le seul qui a raison c'est impossible j'ai l'impression que j'ai commis une grave erreur je ne sais pas qu'est-ce que ça peut être enfin il doit y avoir une raison à ce qui arrive j'ai peur qu'ils pensent que je suis responsable de ce qui est arrivé j'ai toujours été un militant honnête c'est vrai que du point de vue idéologique et politique je suis un peu en retard je n'ai pas bien assimilé la ligne politique de l'organisation parfois je sens en moi des désirs et des tentations je suis demeuré petit-bourgeois je rêvais souvent à une vie tranquille avec une femme et des enfants, une femme c'est bizarre ici on n'est que des hommes ce camarde que je viens de croiser m'a regardé de travers je vais lui demander des explications non ça ne fera qu'augmenter leurs soupçons ma position deviendra encore plus louche je dois réviser mon expérience pour mettre le doigt sur les erreurs que j'ai commises je dois étudier les œuvres de Marx Lénine et Mao pour approfondir mes connaissances théoriques le parti de masse le prolétariat classe d'avant-garde que faire l'organisation révolutionnaire ces mots résonnent dans ma tête leur sens m'est obscur qu'est ce que je fais dans cette cour je n'y croise que des visages étrangers je ne connais personne parmi eux si celui-ci il me semble le connaître l'autre aussi ils sont encore jeunes rien que des hommes aucune femme parmi eux il m'arrive d'oublier qu'il existe des femmes non ce n'est pas moi j'en rêve chaque nuit s'il y avait des femmes avec nous je lierais amitié avec l'une d'elles une seule je l'emmènerais dans ma cellule je partagerais avec elle mon lit nous ne laisserons pas une place pour le froid entre nous je ne lui ferais rien de mal je lui parlerais, elle m'écouterais je lui parlerais de tout à elle je ne cacherais rien rien du tout aucun de mes secrets ne lui résisterait je ne peux lui cacher aucune chose aucune idée aucune pensée des plus belles aux plus odieuses les femmes sont tendres et affectueuses sûr qu'elle m'écoutera je parlerai les dernières paroles seront des larmes ses mains glisseront sur mes joues et le silence soudera nos deux corps l'un à l'autre nous laisserons le silence parler peut-être que nous ferons l'amour si elle veut si elle consent c'est elle qui doit faire le premier pas si je commence moi elle risque de s'en aller elle croirait que notre amitié n'était qu'un prélude elle s'enfuirait et je resterai à nouveau seul je n'aurai personne à qui parler je n'aurai personne pour m'écouter je bande je vais retourner à la cellule si quelqu'un me voit il dira aux autres que je pense à de mauvaises choses ils croiront que je suis fini ils n'attendent que ça pour s'attaquer ouvertement à moi ils m'espionnent à tout moment, tous se sont ligués pour me prendre en faute je dois rester sur mes gardes l'article que nous publions dans cette rubrique a été rédigé par le camarade X détenu à la Prison Centrale de Kénitra depuis voilà plus de huit ans le camarade a été condamné à trente ans de prison au procès tristement célèbre de Casa..

63 Ils sont bien embêtants ces prisonniers ! Je les ai bien prévenus pourtant j'ai fait le signal réglementaire, ils n'avaient qu'à préparer leur lit avant que je fasse ma tournée. Je ne vais pas passer toute la nuit à attendre qu'ils veuillent bien se coucher. J'ai froid moi j'ai hâte d'être au milieu des couvertures quand je pense qu'ils sont bien au chaud dans leur lit ! Si au moins ils faisaient quelque chose d'important lire …écrire c'est ça ce qu'ils appellent être occupé ils ont bien de la chance ! D'ailleurs je ne comprends pas le plaisir qu'ils trouvent à lire des bouquins le long de la nuit. En les voyant, on ne se croirait pas dans une prison…C'est avec leurs bouquins qu'ils voulaient renverser le régime ! De quoi mourir de rire, je n'y comprends rien, les temps ont changé. De mon temps on était des hommes, des vrais, on ne savait pas lire mais il fallait nous voir en face des viets, les obus pleuvaient, on n'en avait cure, la mort ne nous effrayait pas, si l'un de ces freluquets voyait le tiers de ce que j'ai vu on l'entendrait péter de loin. C'est vrai que les temps ont changé, on dit qu'ils n'ont peur de rien, ils critiquent le pouvoir ils en disent des choses à ne pas répéter devant n'importe qui. Ils doivent avoir du courage, critiquer le gouvernement ça mène loin si loin qu'on risque de ne pas en revenir. Ces jeunes d'aujourd'hui ne respectent plus rien. Ils ont de la dynamite dans la tête, à peine tu leur parles que voilà que leurs yeux qui vous fixent, ils vous regardent en plein dans les yeux, sans aucun respect, de mon temps on n'osait pas lever les yeux quand quelqu'un de plus âgé nous parlait mais c'était le bon vieux temps et il est révolu à jamais.

-2-

64 Nous prisonniers politiques détenus à la prison centrale de Kénitra, signataires de cet appel, attirons l'attention de l'opinion publique nationale et internationale sur l'aggravation de l'état de santé mentale des militants Hassan El bou, condamné à 20 ans de prison a déjà tenté de se suicider en octobre 1979 – Achdini Miloud, condamné à dix ans de prison ferme, perd progressivement contact avec ce qui l'entoure - El Meliani Zaoui, condamné à huit ans de prison ferme, dont les troubles psychiatriques remontent à 1974 et ne cessent de s'aggraver. Ces trois prisonniers croupissent dans la prison centrale de Kénitra et ne font l'objet d'aucune prise en charge psychiatrique si ne n'est les tranquillisants dont on les bourre. Leur détention ne peut que rendre leur état irrémédiable. Devant la menace qui pèse sur leur vie, nous faisons appel à toutes organisations politiques, syndicales, humanitaires et des droits de l'homme au Maroc et dans le monde pour sauver la vie de Hasssan El bou, Achdini miloud, El Meliani Zaoui et ce, en oeuvrant pour leur libération immédiate (surtout serrer la main droite écraser l'index contre la paume appuyer dessus à l'aide du pouce la douleur déborde la plante des pieds descend le long des jambes remonte puis redescends à travers le corps noué autour de la barre de fer libérer la souffrance accumulée crier fort très fort oublier la douleur n'entendre que ce hurlement continu qui s'échappe du corps l'enveloppe durant un instant l'isole de ce qui l'entoure juste un moment d'oubli et la douleur revient en force lancinante l'index se convulse tente de se libérer de l'étreinte des autres doigts pour se redresser faire cesser la souffrance le cerveau devenu machine détraquée fonctionne à une allure folle parle ne parle pas parle parle ne parle pas parle ne parle pas ne parle pas parle parle non attendre encore supporter la douleur peut-être ils se fatigueront ils partiront la douleur devient intolérable l'oublier se concentrer sur autre chose n'importe quoi impossible de penser à autre chose dans la tête il n'y a qu'une seule place pour la souffrance parle non tu ne peux pas le faire durant des années tu pensais à ce moment tu savais qu'il viendra tu étais prêt à en supporter les conséquences tu dois rester fidèle à l'image que tu t'es fabriquée pense aux souffrances quotidiennes qu'endure le peuple pense aux souffrances millénaires de la race humaine à quoi bon continuer à souffrir une souffrance ne changera pas le cours de l'Histoire se sacrifier pour la cause être prêt à donner sa vie mourir quelle délivrance la souffrance n'aura plus de prise sur le corps que la vie s'en aille quitte à jamais ce corps devenu une braise incandescente plutôt la mort que de continuer à souffrir ainsi pourquoi le cœur continue de battre s'évanouir oublier la souffrance ne fusse qu'un moment le cœur marche à la perfection il tient bon pas de risque qu'il flanche avant moi arrêtez je vais parler non je n'ai rien à dire je ne sais rien je ne connais personne à nouveau la cravache siffle dans l'air la douleur revient atroce insupportable crier très fort ils s'énervent des coups de poing sur le visage qu'importe crier toujours crier les coups s'arrêtent se sont-ils enfin fatigués je ne peux plus respirer j'étouffe le corps se convulse impossible de crier se détendre de toute sa force tirer sur les cordes enroulées autour des poignets et de la cheville l'air frappe durement les parois du corps cherche une ouverture pour s'échapper que se déchire pour qu'une bouffée d'air passe serrer les mains toujours l'index refuse de se plier aux ordres la plante des pieds reprend feu parler parler les autres comment soutenir leur regard interrogateur résister encore comment leur expliquer je n'ai rien à leur expliquer je m'en fous du monde des autres je suis maintenant seul devant la souffrance personne n'est là pour regarder je les entends bourdonner autour de mon corps comme des mouches elles tombent sur la plante des pieds par grappes enfoncent leurs dards dans la peau meurtrie elles sont des milliers des millions seuls mes cris sont là pour me soutenir combien de temps s'est-il passé des jours des mois des siècles quelques minutes un quart d'heure l'esprit demeure lucide la souffrance l'embrase brûle toutes les images et les idées mourir ne plus souffrir si au moins les coups changeaient de place toujours au même endroit au même point parler résister parler résister résister je n'en peux plus).

65 La porte métallique se ferme avec bruit. Je suis resté debout devant l'entrée de la cellule. Le mur d'en face était si près, j'avais l'impression qu'il suffirait que je tende la main pour le toucher. À ma droite sur un « sommier » en ciment reposait un lit au relief escarpé dessus quatre couvertures d'un gris inavoué, juste à côté un oreiller tacheté de blanc. Au coin un trou d'aisance. Je me suis affalé sur le lit. La plage était déserte le regard pouvait rouler librement sur le sable. Elle se releva et courut vers l'eau qui aspira voluptueusement son corps nu. Elle disparut puis sa tête émergea. Ses yeux éraillés m'attirèrent. J'ai marché à sa rencontre. L'eau me ceignait la taille, nous étions l'un devant l'autre, elle devait être à genoux dans l'eau. Mes doigts glissèrent sur ses joues humides, effleurèrent ses lèvres ; ses mains rencontrèrent les miennes. J'ai marché à reculons en la tirant vers moi. L'eau se retirait de son corps la déshabillait une deuxième fois, par-ci par-là restaient quelques empreintes que la lumière du soir irisait. Ses épaules puis sa poitrine émergèrent, à chaque pas une partie de sa nudité touchait l'air, le faisait vibrer de désir. L'eau m'arrivait aux chevilles, je me suis arrêté. Elle a continué à avancer, son corps toucha le mien, se serra contre lui, s'enfonça en lui. Je voulais caresser ses seins et c'était ses mains qui se crispaient sur ma poitrine, j'enfouissais mes doigts dans sa chevelure et c'était ses cheveux qui s'enroulaient autour de mes doigts, nos n'étions qu'un désir dans son accomplissement irrésistible. Le murmure des vagues n'était que gémissements. Attendre Appeler Attirer Acheter Appuyer Aviser Allaiter Amadouer Aboyer Aimer Attacher Arrêter Atterrir Alerter Abasourdir Absorber Accrocher Accueillir Bâfrer Bouger Briller Bomber Balayer Bégayer Braire Briser Brouter Bêcher Bondir Bouleverser Bousiller Calmer Captiver Crier Clore Coûter Conseiller Cuire Couvrir Conter Chauffer Chahuter Calculer Cicatriser .. Circonvenir.. Constituer.. Comprendre Conclure Chuchoter Choyer

-3-

66 Où es-tu mon fils ? Es-tu encore de ce monde ou es-tu mort sans personne pour te prendre la main ? As-tu mangé et bu ou es-tu affamé et assoiffé ? Qui va te préparer le pain que tu aimes ? Qui te donnera à manger quand tu auras faim ? Qui va laver tes habits ? Qui redressera ta tête lorsqu'elle glisse de sur l'oreiller ? Qui tirera la couverture sur tes pieds lorsque tu te retourneras dans ton sommeil ? Je mange et tu es peut-être affamé. Est-ce que tu dors, qui viendra me dire bonjour chaque matin ? Qui je regarderai partir et que j'attendrai le soir ? Va mon fils que la bénédiction de Dieu t'accompagne où que tu sois, je te bénis autant de fois qu'il y a d'étoiles dans le ciel, de poissons dans l'eau, de pierres sur la terre et de points dans le leuh2, que Dieu étende sur toi les ailes de sa miséricorde, qu'il éloigne de toi le mal autant qu'il a éloigné le ciel de la terre, qu'il te bénisse autant de fois qu'il a plu et qu'il a fait beau temps, que celui qui te veut du mal le rencontre sur son chemin, que Dieu t'aide contre tes ennemis, je me retourne vers toi O mon Dieu, je suis une femme faible et affligée, je te demande ton aide, rends moi mon fils, je ne te demande ni joyaux ni richesses, fais que je revoie mon fils, enlève moi ce que tu voudras, mais préserve mon fils, fais que je le revoie, je supporterai tout de toi, je ne me plaindrai pas, mais rends moi mon fils, préserve-le comme tu préserves la langue entre les dents, où es-tu mon fils ? Le mouvement marxiste-léniniste est l'héritier légitime de plusieurs décennies de luttes populaires contre le colonialisme et le néo-colonialisme. Les partis réformistes ont montré clairement qu'ils étaient incapables de guider le peuple, de diriger ses luttes pour un avenir meilleur. L'histoire de ces partis est une suite de trahisons consécutives. Chaque fois que les luttes populaires se développaient et menaçaient de prendre un aspect révolutionnaire, les partis réformistes prenaient peur, et au lieu de rester au milieu des masses, elles accouraient vers le pouvoir, livrant ainsi les masses désarmées à la répression sauvage du pouvoir. Les partis ont trahi la confiance des masses, les masques qui couvraient leur visage hideux sont tombés. Notre mouvement est la seule alternative juste et possible, son devoir est d'être à l'avant-garde des luttes populaires, de les diriger, de les organiser et de préparer l'assaut final. Chaque jour voir les mêmes visages, faire les mêmes trajets, se dire les mêmes paroles avec des variantes insignifiantes. Se répéter indéfiniment continuellement. Les rêves, à force d'être tournés et retournés s'usent, leurs couleurs se diluent dans l'air humide, les formes s'atrophient se désarticulent, se disloquent, le temps ubiquiste vous dévisage de son regard narquois, fuir toujours fuir, se débarrasser de cette présence harassante ; peine perdue, elle est là partout où vous irez. La nuit tombe, les portes se ferment

67 Bonne nuit prisonnier il est temps de dormir

68 Enfourche ton lit

69 Le jour commence à l'instant

70 La machine à voyager dans le temps

71 Tu l'as créée.

72 Selon des milieux bien informés, il aurait été décidé la libération d'une trentaine de détenus politiques dans les jours à venir. Le gardien est en train de fermer les portes. Il pleut souvent ces derniers jours, un froid intolérable sévit. Les détenus politiques de la prison centrale de Kénitra observent une grève de la faim de 48h pour protester contre les conditions où se trouvent deux de leurs camarades atteints de troubles psychiques. Dire Demander Déduire Drainer Doubler Devancer Dramatiser Damer Dorer Dicter Diriger Détrôner Dédouaner Déambuler Dénaturer Dépanner Dépasser Démettre Démontrer Démonter Dépérir Dédire Désirer. Je suis assis sur une corbeille, un illustré posé sur le lit me sert de sous-main, j'écris. La situation dans laquelle nous nous trouvons est très délicate. Nous devons bien réfléchir aux raisons qui font que nous ne faisons que marcher sur place depuis des mois. Notre travail organisationnel piétine, il y a des défections inexplicables et inattendues. Les camarades doivent être à la hauteur de la confiance dont fait preuve l'organisation à leur égard, j'espère qu'à notre prochaine réunion la situation sera meilleure. Nous sommes des prisonniers politiques marocains détenus à la prison centrale de Kénitra depuis 1977. Nous vous écrivons à propos d'un sujet que les organisations luttant pour les droits des prisonniers n'abordent qu'implicitement sinon jamais. Il s'agit de la répression sexuelle. Le problème qui concerne tous les prisonniers touche également, en ce qui concerne les détenus ayant des liens sentimentaux, les êtres aimés qui sont à l'extérieur de la prison. En général, de la part des détenus comme de la part des organisations et personnes qui défendent leurs droits, les formes répressives sont exposées le plus clairement possible et combattues à travers des revendications précises sauf ce qui concerne la répression sexuelle. Cette forme répressive que vivent les prisonniers et les frustrations que subissent les conjoints séparés par la prison ne font l'objet que d'allusions timides ; soit que l'on n'ose pas toucher aux tabous, soit que le droit à l'amour paraisse un luxe, soit encore pour d'autres raisons. On pourrait presque dire que c'est la seule forme répressive considérée comme absolument inévitable après la privation de liberté. Or d'autres formes liées à l'emprisonnement peuvent être (et certaines ont été) allégées par l'amélioration des conditions de détention, sans que, bien sûr, elles ne disparaissent pour autant. En ce qui nous concerne, en tant que prisonniers unis à des êtres qui nous sont très chers, nous ne saurions considérer le droit à l'amour comme un luxe. Au contraire, son absence est une mutilation double. Affectivement et sexuellement, cette forme répressive est plantée comme des barreaux dans nos cœurs. En 1981, nous avions posé ce problème à la direction pénitentiaire par écrit. Nous demandions que la possibilité nous fût offerte de rencontrer nos conjoints dans des conditions acceptables pour l'intimité de chaque couple. Nous pensons reposer cette revendication, mais il est évident qu'elle ne sera pas prise en considération si l'opinion publique ignore ce problème et si l'ensemble des prisonniers ne se décide pas à la dénoncer. En fait c'est une revendication qui peut être satisfaite, comme l'ont été d'autres qui paraissaient insolubles, grâce à la combinaison des efforts des intéressés et des organisations et des personnes qui les soutiennent. Il serait important, à notre avis, que les organisations et les personnes luttant pour les droits de l'Homme, préoccupées par le sort des prisonniers, intègrent dans leurs actions la dénonciation explicite de la répression sexuelle, et nous pensons que l'information à ce sujet (à travers les enquêtes, les témoignages…) sont de nature à même de montrer, dans sa dimension réelle, l'horreur qu'est le système pénitencier. La réunion annuelle des directeurs de prisons au Maroc a eu lieu dernièrement à Rabat. Dans son discours d'inauguration, monsieur le directeur général de l'administration des prisons a signalé que le plan d'austérité élaboré par le gouvernement aura des retombées sur les projets de son administration. Dans ce cadre, il a appelé les directeurs des prisons à faire preuve d'esprit créatif et inventif pour pallier cette situation.

-4-

73 Tu es venue à moi ma sœur chercher aide et consolation, que Dieu te garde de la déception. Sur ton visage je vois une douleur profonde, le mauvais sort t'a frappé dans ce que tu as de plus cher, ton foie gesticule dans tes entrailles comme un oisillon apeuré, le chagrin noie tes yeux, embrase ton cœur. Une grande peine hante ton corps, tu as perdu la prunelle de tes yeux, non ne pleure pas ma sœur Dieu est miséricordieux et il aura pitié de toi, tranquillise-toi, ton fils, car je sais que tu es venue me voir au sujet de ton fils, est encore vivant. Je le sens, les cartes que tu vois sur la table me le disent, me l'affirment, il est dans un grand malheur, je le vois seul dans un endroit où ne règnent que les ténèbres, il est sale et affamé, je le vois entouré d'ennemis que Dieu lui vienne en aide. Il pense à toi en ce moment, bénis-le sans cesse, prie pour lui. Mais ne t'en fais pas Dieu le protège, ses anges le gardent, il sortira de ce pétrin comme le cheveu qui glisse hors de la pâte. Ne le pleure pas il n'est pas mort. Aie confiance en Dieu, en celui qui nous a faits tels que nous sommes, forts et fables, hommes et femmes, riches et pauvres. Celui qui peut transformer notre bonheur en malheur, et notre peine en joie. Celui qui tient notre destin entre ses mains. De beaux jours t'attendent, ton fils te reviendra et de tes blessures tu ne garderas qu'un mauvais souvenir. Va ma sœur que la paix et la sérénité refluent de nouveau sur ton visage. Va et n'oublie pas d'aller porter quelques cierges au mausolée de notre grand Saint Moulay Driss. Demande-lui aide et protection pour ton fils, sa mansuétude est grande, il intercédera pour toi auprès de Dieu. Le mutisme complet est le comportement que doit adopter le militant lorsqu'il est arrêté. Refuser de parler sans la présence d'un avocat. Ne pas répondre aux questions, même si elles semblent être sans importance. Derrière une question simple, « innocente », peut se cacher un piège, refuser tout dialogue, se taire et garder le sang-froid. Durant la torture le militant doit se concentrer sur une seule chose : résister à tout prix, ne donner aucune information sur l'organisation aux tortionnaires. Le militant doit être conscient que les tortures qu'il endure, si fortes soient-elles, ne peuvent être comparées à ce qu'endurent les masses populaires quotidiennement. Accepter de parler équivaut à trahir l'organisation et la cause du prolétariat. Le militant ne doit pas recourir à des ruses quelconques pour faire cesser la torture, comme par exemple, révéler une partie des secrets en espérant arriver à cacher l'autre partie. Dès que le militant fait un premier pas, les tortionnaires, le sachant affaibli, ne relâcheront pas leur effort et continueront à le torturer jusqu'à ce qu'il révèle tout ce qu'il sait. Le militant doit avoir continuellement devant ses yeux, les sacrifices endurés par tous les militants de notre pays dans la lutte contre le colonialisme. L'histoire nous donne nombre d'exemples de révolutionnaires qui n'ont pas hésité à donner leur vie pour la cause du prolétariat. Vive la lutte du peuple marocain. Vive la révolution nationale démocratique populaire. Je refuse de prendre ce médicament, laisse moi tranquille, je ne suis pas malade, je n'ai rien, je ne veux rien, va-t'en mon sort n'intéresse personne je n'ai plus de parents plus d'amis ma mère est morte il y a longtemps si elle était encore en vie elle serait venue me voir tu n'es qu'un menteur vous êtes tous des menteurs non tu n'es pas mon ami comment tu t'appelles donc non je ne me souviens pas de toi et je ne prendrai pas ce médicament donne moi voir non je ne vais pas le jeter et pourquoi tu n'en prends pas toi donc ce n'est pas un médicament ça non je n'en veux pas qu'est-ce que tu fais ici tu es comme moi non personne n'est comme moi tu as violé une fille peut-être comment la politique non je ne connais pas et je ne suis pas un détenu politique j'ai toujours été ici, c'est ici que je suis né c'est ici que je mourrai j'y suis depuis l'éternité j'ai dit non c'est non je ne le prendrai pas qui peut m'assurer que c'est vraiment des médicaments je sais ce qu'ils veulent ils ne me la feront pas cette fois-ci je n'ai confiance en personne mais puisque tu insistes donne-moi un cachet un seul je le prendrai raconte moi un conte non je ne les connais pas tous je vais te raconter un conte moi il était une fois une femme très belle son visage était clair comme la pleine lune, ses yeux …enfin elle était très très belle jamais œil n'a vu de plus belle femme qu'elle, tous les hommes du village lui couraient après, aucun n'a pu la séduire un beau jour voilà qu'un homme la viole elle se jure d'égorger tous les hommes. Elle eut l'idée de construire un parti où il n'y avait de place que pour les femmes. Dans le cadre des luttes de la classe ouvrière marocaine contre la monstruosité du capital et pour le recouvrement de son droit à une vie digne, les cheminots ont déclenché une série de grèves pour exprimer leur refus de la situation misérable qu'ils vivent et pour la satisfaction de leurs justes et légitimes revendications. Ainsi ces luttes se sont confrontées à une vague de provocations et à un refus de dialogue de la part des responsables, et par de nombreuses arrestations dans les rangs cheminots. Nous détenus politiques, nous nous élevons contre ces agissements des responsables à l'encontre des revendications légitimes des cheminots, exprimons notre solidarité avec eux pour la réalisation de leurs revendications présentes. La cour est presque déserte, la plupart des détenus sont au parloir. Quelques solitaires font le tour de la cour. On croirait voir des feuilles automnales glissant sur la terre cimentée au bon gré du vent. Ils sont cinq ou six, impossible de les compter tant ils se ressemblent ; tous des répliques identiques d'une seule et même personne faite d'attente, d'anxiété et de rêve. Peut-être que je devrais m'en aller d'ici, il est presque onze heures ; d'habitude elle vient au plus tard à dix heures, oui je vais regagner ma cellule, tiens ils viennent d'appeler quelqu'un, je vais rester encore quelques minutes, il se peut que le car soit tombé en panne, ça arrive parfois, si elle ne vient pas aujourd'hui c'est qu'il s'est passé quelque chose de grave, la dernière fois elle semblait en bonne santé, à y réfléchir je crois qu'elle avait le teint pâle. Voilà que je me creuse l'esprit à faire des suppositions insensées, je vais lui écrire ce soir, non ce n'est pas une solution, la lettre prendra au moins trois jours pour arriver à destination, quand elle la recevra, si elle est bien disposée elle y répondra deux ou trois jours après l'avoir reçue et la réponse me parviendra trois jours plus tard, donc au total je devrai attendre plus d'une semaine, non ce n'est pas une solution, alors que pourrais-je faire de mieux : me croiser les bras et attendre. Je vais sortir au parloir voir s'il y a quelqu'un de ma ville natale, je lui demanderai d'aller à la maison, mais je n'aime pas être au parloir quand je n'ai pas de visite, je me sens gêné, je préfère la première solution, je vais de ce pas à la cellule pour écrire la lettre, j'ai en tête ce qu'il faut y dire, je commence par lui faire des reproches, ensuite…et pourquoi le reproche est-ce que je sais moi pourquoi elle n'est pas venue, non je lui dirai tout simplement que j'attends sa visite, elle comprendra. L'article quinze de la loi fondamentale concernant les fonctionnaires de la direction pénitentiaire stipule : a/ le candidat ne doit pas être atteint d'une maladie ou infirmité pouvant entraîner un affaiblissement de ses capacités physiques, ni d'une maladie de la gorge pouvant affecter sa voix b/ Il doit avoir une ouïe qui lui permet d'entendre un chuchotement à une distance de cinq mètres c/ le bégaiement est un handicap inacceptable d/ Il doit avoir une taille de plus de 1m 65 sans chaussures e/ Il doit avoir une acuité de vue de l'ordre de 15/10 au moins et sans correction – l'emploi de lunettes est inacceptable. Je soussigné Dr Boudoux, psychiatre, déclare avoir vu les lettres et dessins de Mr Hassan El Bou, que de telles productions :

74 -sont de la même nature que les productions délirantes des schizophrènes

75 -qu'il me parait difficile de croire que de telles lettres puissent être simulées

76 -que je ne peux affirmer sans avoir vu le patient et tous les éléments anamnésiques précis et vérifiés que mon diagnostique est bien la schizophrénie.

77 J'insiste cependant sur le fait qu'un tel patient devrait être soigné au plus vite car les symptômes graphiques qu'il présente indiquent qu'il est dans une phase avancée de sa maladie, c'est-à-dire qu'il est resté trop longtemps sans soins.

78* * *

Deuxième partie

79 « Oh pauvres hommes vivants

80 Comme vous avez de redoutables adversaires

81 Toujours les mêmes sans un changement de malheureux bourreaux

82 Semblables à ceux d'avant »

83 Jacques Prévert

84 24 août, était-ce vrai ?

85 Surtout garder les yeux ouverts ! Le rêve pouvait, en un clin d'œil, virer au cauchemar. Harassés par la fatigue accumulée tout le long de la journée, mes yeux se fermaient. Mais l'angoisse me rongeait le corps. Je tressaillais, et mes yeux s'écarquillaient. Mon regard perçoit la pénombre pour chercher un réconfort dans les objets accrochés au mur.

86 Et si ce n'était qu'un rêve !

87 Nous les prisonniers politiques incarcérés depuis 1972, 1974, 1975 et 1976 et jugés à Casablanca en été 1973 et en janvier 1977 vous adressons cette lettre pour attirer votre attention sur le sort illégitime qui nous est fait depuis tant d'années. Nous tenons d'abord à souligner que cette affaire est avant tout politique. En effet, les dossiers qui ont motivé les poursuites engagées contre nous, concernent des convictions politiques, leur expression oralement ou par écrit, et l'adoption de mesures susceptibles de créer des liens entre les personnes qui partagent ces convictions, avec leurs concitoyens et avec l'opinion publique. Tout ceci relève de la liberté d'opinion, d'expression et d'association dans le cadre d'activités politiques. Si l'objet des poursuites avait été de juger de la légalité ou de l'illégalité des formes d'exercice de ces droits fondamentaux, l'affaire aurait revêtu un autre caractère. Or, nos convictions et nos positions politiques sur des problèmes qui se posaient à notre pays ont été la principale préoccupation des responsables à toutes les étapes de la procédure. Les décisions prises dans ces conditions sont des décisions politiques à peine dissimulées par des apparences juridiques. D'autre part, notre affaire a été durant son déroulement, profondément conditionnée par l'atmosphère politique ambiante. Ainsi elle a offert l'occasion d'exercer des mesures de répression et de rétorsion contre les opposants politiques contre leurs idées et leurs prises de position. C'est dans ce contexte qu'il faut placer notre séjour pendant des mois dans les locaux de la police, avec toutes les tortures que nous y avons subies et qui ont coûté la vie à l'un de nos camarades et ébranlé la santé de plusieurs autres ; les violences et les pratiques humiliantes dont nous avons été l'objet durant notre détention préventive ; le déroulement du simulacre de procès (janvier 1977) où les règles élémentaires de la légalité ont été violées : atteintes à la publicité des audiences, au droit des accusés à exposer leurs moyens de défense, difficultés faites aux avocats dans l'exercice de leur mission…, et enfin les verdicts iniques prononcés à l'issue de ce procès où tous les accusés sans exception ont été condamnés à des peines allant de 5 années de réclusion à la prison à perpétuité.

88 – pourquoi tu as fermé le poste de radio

89 – il y a trop de bruit et j'ai mes leçons à réviser

90 – baisse le son donc

91 – non je ne veux rien entendre, le moindre bruit m'exaspère

92 – attends au moins que finisse cette chanson

93 – justement je ne supporte pas l'entendre

94 – pourquoi dès que tu l'entends tu te mets à pleurer

95 – c'est plus fort que moi, je me rappelle ton frère

96 – qu'est-ce que bien te rappeler cette chanson, elle parle d'un homme que sa bien-aimée a quitté

97 – et moi mon fils mon bien-aimé est loin de moi, il est mon amour et ma vie.

98 – C'est bien que tu sois venu j'avais l'intention de venir te voir

99 – Sans blague !

100 – Tu veux insinuer que je t'ai menti

101 – Loin de moi cette idée cher ami

102 – Je n'ai pas fait de sieste cet après-midi et je suis tout étourdi

103 – Et pourquoi tu n'as pas dormi

104 – Ce matin j'ai vu une fille au parloir, tu ne peux imaginer ce qu'elle est belle, et depuis, je n'ai cessé d'y penser

105 – C'est le coup de foudre quoi !

106 – Coup de foudre ou pas, elle ne fait que passer, peut-être qu'elle ne reviendra pas une autre fois ; dès que je fermais les yeux, je revoyais son visage et les larmes qui ruisselaient sur ses joues

107 – On peut dire que tu touches le fond

108 – Elle a vingt ans et un si joli visage

109 – Le bel âge !

110 – Se marier à l'intérieur de la prison, c'est une bêtise

111 – Qu'est-ce que ça peut te faire, chacun a le droit de choisir sa vie

112 – Laissons de côté le verbiage du genre « chacun peut et chacun doit », ça ne résout rien

113 – Quelqu'un t'a-il demandé de lui résoudre son problème ! Non ! Alors boucle-là et occupe-toi de ce qui te regarde !

114 – Qu'est ce qui te rend si triste mon ami ?

115 – Je suis littéralement écrasé, c'est la troisième fois que je passe toute la journée à attendre la visite de ma sœur, je suis complètement perdu, je ne peux rien faire sauf de continuer à attendre et ça me creuse

116 – Ne t'en fais pas elle viendra

117 – Je ne peux pas ne pas m'en faire. C'est plus fort que moi, je n'y peux rien, je pense lui écrire une lettre, lui faire des reproches

118 – Surtout ne fais pas ça, attend qu'elle vienne, tu sauras alors ce qui l'a empêché de venir

119 – C'est toi qui me dis ça, tu oublies…

120 – Non je n'oublie pas, mais c'est ton tour pour te raisonner

121 – Quand je vois que tu es toi aussi condamné à vingt ans de prison, ça m'aide à supporter ma lourde peine. C'est dur de le dire, mais c'est la vérité, je n'arrive pas à m'imaginer en prison seul, sans toi, sans nos autres amis, je ne pense pas que j'aurais survécu à une situation de ce genre.

122 Qu'aucun chien ne me parle vous entendez, que personne ne m'adresse la parole je me retire de la vie collective ma cellule vous savez où elle se trouve ne vous en approchez pas je ne veux ni de votre amitié ni de votre nourriture laissez-moi tranquille tranquille vous n'êtes que des vauriens. Toi qui me regardes fait attention à toi un jour je vais t'écrabouiller excuse moi je ne me rends pas compte de ce que je dis je ne sais pas ce qui m'arrive alors comment tu vas ne me parle plus je veux être seul. Appliquer la vérité universelle du marxisme-léninisme à la situation concrète de notre pays, telle est la tâche à quoi nous devons nous atteler. Le marxisme-léninisme est un instrument d'analyse et de lutte…

Épilogue

123 La nuit est au seuil de la porte cadenassée, accroupie comme une chienne, elle attend. L'écho des voix et des bruits routiniers roule au fond des coins humides. Le silence recouvre les ombres indécises, s'y confond. Les ténèbres enveloppent les uniformes bleus, les murs aux couleurs fatiguées et le cliquetis des clés. L'angoisse diurne desserre son étreinte. Je ferme les yeux, la nuit est autour de moi, en moi. Le mercredi 20-7-83 au matin une agression préméditée a été préparée par un gardien contre l'un de nos camarades détenus à la prison civile de Laalou à Rabat. Cette agression est une provocation et fait partie des agressions quotidiennes dont sont victimes les détenus, elle constitue une grave atteinte à la dignité de l'homme, à sa sécurité et ses droits élémentaires. Nous prisonniers politiques soussignés tout en condamnant ces pratiques sauvages et illégales en faisons porter la responsabilité à notre administration ainsi que toutes les conséquences qui peuvent en découler, et vous demandons de mettre un terme définitif à de telles pratiques. Qu'ont-ils à me dévisager de cette façon…leurs yeux transpercent mon corps leurs regards me donnent le vertige…j'ai envie de leur cracher au visage…je vous en supplie détournez vos yeux de moi ne fusse que pour un moment …j'étouffe…je me noie…vos yeux me font mal…mon corps n'est qu'un amas de douleur…qu'ai-je fait pour mériter ce sort…ils ne veulent rien dire mais je sais ce qu'ils pensent j'ai appris à lire dans leurs yeux j'y vois le doute la méfiance le sarcasme non ce n'est pas vrai je ne suis pas un provocateur vous ne pouvez pas m'accuser de la sorte tirer un trait sur tout mon passé peut-être qu'ils ont raison; ils ne peuvent avoir tort il est temps que j'assume mes responsabilités je suis devenu un provocateur peu importe que j'y sois arrivé consciemment ou non le fait y est je suis la cause de tout ce qui est arrivé ces deux-là braquent leurs yeux sur moi pitié je vous implore donnez moi un instant de répit que je puisse vivre rien que le temps d'un clin d'œil en paix quand je suis passé devant eux ils se sont tous tus s'est-il passé une chose que j'ignore mais j'ignore tout depuis voilà des années ou plutôt des siècles j'ai toujours vécu dans l'ignorance non ce n'est pas vrai il me semble que dans un passé lointain j'étais comme les autres je parlais je riais je mangeais je marchais je rêvais.


EL YAZAMI Abdelali

Notes

1P.C. : Prison centrale de Kénitra
2Leuh désigne en arabe la planche que les apprentis à l'école coranique utilisent pour apprendre à écrire et lire les versets coraniques, le fqih, pour aider ses apprentis, traçait d'innombrables points à suivre lors de l'écriture.
Mots-clés : Nouvelle carcérale | prison | Abdelali El Yazami

Pour citer cet article :
EL YAZAMI, Abdelali, "La nuit sera longue. (Nouvelle)", in L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. [isbn:9789954990551], pp.149-174


Partager sur:
partager sur facebook