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L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. | L’être face à l’extrême dans KABAZAL Les Emmurés de Tazmamart 

L’être face à l’extrême dans KABAZAL Les Emmurés de Tazmamart

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EL BOUAZZAOUI Mohamed
L’être face à l’extrême dans KABAZAL Les Emmurés de Tazmamart-

1 Tazmamart, prison à la réputation sulfureuse, est le lieu secret où des hommes ont été embastillés durant dix- huit ans. La machine répressive avait hâte de tourner la page du coup d'État et de retirer définitivement les inculpés de l'espace public pour les jeter dans la gueule de l'innommable, voire les offrir en pitance à Hadès. Toutes les écritures du carcéral au Maroc font état de l'extrême auquel les Tazmamartis étaient voués dans le silence total. Tazmamart, Cellule 101, (Ahmed Marzouki) Tazmamort2(Aziz Binebine), Cette aveuglante absence de lumière3 (Tahar Ben Jelloun), Kabazal, Les Emmurés de Tazmamart4 (Abdelhak Serhane), De Skhirat à Tazmamart. Retour du bout de l'Enfer5 (Mohammed Raiss) sont, entre autres, des textes qui relèvent de l'écriture carcérale6 ; écriture qui restitue de manière crue la réalité de Tazmamart « où se joue le drame de la construction et de la déconstruction de l'être et du langage »7. La problématique traitée dans cet article consistera à voir dans quelle mesure la vie carcérale, telle qu'elle est représentée dans Kabazal, Les Emmurés de Tazmamart, relèverait de l'extrême et à montrer que ce dernier n'empêche pas l'être humain de lutter héroïquement contre l'horreur en faisant montre de solidarité et de fraternité. Pour ce faire, nous analyserons, d'abord, quelques aspects de l'extrême vécu par les jeunes soldats dans le bagne mouroir de Tazmamart, puis nous traiterons leur processus de bestialisation et enfin nous nous focaliserons sur le bagne comme espace de vie, de fraternité et d'altruisme.

I- Face à l'extrême ou la déportation au bout d'une interminable nuit.

2 Les prisonniers, tel qu'ils sont décrits par Serhane8, sur témoignage de Hachad, ont subi toutes formes de torture avant d'être transférés dans ce lieu inconnu qu'est Tazmamart, bagne bâti pour les y enterrer vivants. Dans ce lieu, les prisonniers assisteront progressivement à la déchéance de leur être sous l'effet de l'obscurité permanente, du froid glacial, de la chaleur invivable, de la malnutrition, de l'exiguïté et des affres de la mémoire. Dans ce haut lieu de la réclusion hors pair, le système répressif9 déploie avec maestria sa machina autoritariste, procède à la mise à mort des emmurés, en comptant sur le temps comme allié fort et corrosif. Le système répressif aurait pu prendre le raccourci et exécuter les « coupables », mais il semble que l'idée de Tazmamart répondait au mieux au sadisme des bourreaux. C'est dire que la mort immédiate et instantanée intéressait moins que la mort à petit feu car celle-ci a l'avantage de donner à voir le spectacle lugubre et de l'inscrire dans un temps prolongé. Cet acte mortifère est suffisamment orchestré et témoigne aussi de l'arbitraire des verdicts expéditifs. Dans KABAZAL , les emmurés de Tazmamart, nous apprenons que les jugements rendus par le tribunal n'étaient que la façade apparente d'un plan occulte et machiavélique bien ficelé par le Makhzen afin de rendre la vie des cinquante- huit détenus plus sinistre. Le chapitre « En route vers l'Enfer » restitue la peur des prisonniers et l'angoisse qui planaient sur leur transfert nocturne vers un ailleurs inconnu :

Dans la nuit et le vrombissement des moteurs, nos cœurs battaient à se rompre […] si on ne nous avait pas exécutés sur le champ de tir, c'était probablement parce qu'on nous réservait un sort plus atroce. Des pensées noires envahirent notre esprit. A quoi pouvait penser un prisonnier kidnappé en pleine nuit, menotté, les yeux bandés, jeté dans un camion, puis dans un avion, sans la moindre idée sur ce qu'on attendait de lui, ce qu'on lui voulait, ni sur la destination qu'on lui faisait prendre… ? Que pouvait imaginer un prisonnier marocain dans ces conditions extrêmes ?10

3 Toutes ces questions, et non des moindres, embarquent de plain-pied le lecteur de ce poignant témoignage dans les détails d'une insoutenable situation. Ces questions semblent n'apporter qu'une seule réponse, celle d'une mort imminente et inéluctable. Ces pensées noires dont parle le témoin ne sont que le résultat de cette peur au ventre, de l'idée de mourir de manière horrible et abjecte. Les marques de violence accompagnant le transfert, le temps et la méthode choisis, ne peuvent augurer que de quelque chose de macabre et de tragique. Après le couloir de la mort dans la prison de Kénitra, les détenus affrontent une nouvelle situation kafkaïenne, non exempte de signes mortifères. Les prisonniers se livrent à des conjectures portant sur l'idée certaine d'une mort horrible, mais ils se méprennent au sujet du modus operandi qui sera élu par les commanditaires de ce crime. En effet, ils croyaient qu'ils allaient être largués dans les tréfonds de la mer, dévorés par les poissons. Conséquemment, le crime serait parfait et passerait inaperçu. Mais, toutes ces suppositions vont au bout de quelques heures de vol céder la place à d'autres, plus lancinantes que les précédentes. Les question qui vont surgir au moment où les camions qui ont pris la relève s'engagent sur des routes à peine carrossables :

La traversée du désert commença, longue, pénible, insupportable. Serrés une fois de plus comme des sardines les uns contre les autres, nous devions encore subir un voyage de deux heures environ sur une route goudronnée. Puis, à un moment donné, les véhicules s'engagèrent sur une piste caillouteuse. Ballottés comme des pantins mal articulés, nous avions du mal à rester en place. Le nez et la gorge prirent bien vite la poussière. Mais le plus dramatique étaient les questions qui hantaient notre esprit. Ce trou noir dans lequel nous nous enfoncions au fur et à mesure que le temps passait, et que le silence devenait de pierre, nous retranchait dans les recoins de notre mystère11.

4 C'est cette attente qui semble martyriser le plus ces êtres placés dans le couloir de l'inconnu. Le temps vécu relatif à cette attente est si lourd qu'il accule les sinistrés à se concentrer sur leur sort. Le silence, équivalent de la rupture de la parole, est indéniablement la preuve de la gravité du moment. En insistant sur le silence, le narrateur entraîne le lecteur dans une ambiance lugubre et annonciatrice de cette mort qui pèse comme l'épée de Damoclès sur l'ensemble des détenus. Certes le silence est une introspection de soi, voire une rupture avec le monde extérieur, mais dans le cas de ce récit, il fonctionne comme une sorte de mort anticipée. En s'abstenant de parler, les hommes, menottés et bandés, s'engloutissent dans un monde pourvoyeur d'inquiétude. L'obscurité accentue les effets redoutables de la situation du moment qu'elle prive les prisonniers de la vue. Ce fait rend impossible toute velléité d'orientation et de repérage. Aussi l'obscurité et le silence semblent-ils être des alliés bien choisis pour mettre à rude épreuve ces êtres fragiles, avant de les jeter définitivement dans la gueule de l'enfer. À leur arrivée à Tazmamart, ils sont en butte au mutisme des soldats chargés de la garde. Quand ils sont enfermés dans des cellules très réduites, la communication est coupée. Les gardiens s'exécutent machinalement sans daigner livrer la moindre information concernant le lieu où échouent leurs collègues de naguère frappés alors d'ostracisme. Le silence est de rigueur :

Les gardiens arrivèrent pour servir le premier repas de la journée aux prisonniers. Les consignes étaient claires et précises. Aucune pitié. Aucune parole échangée avec les hommes. Aucun contact. Pendant dix-huit ans, le service allait être rigoureusement le même, à quelques exceptions près. […] L'opération dure quelques secondes. […] Étrange rencontre avec des êtres humains. Les gardiens évitaient le regard des prisonniers, faisant en sorte que l'opération dure le moins de temps possible12.

5 Il ressort de cette citation que le mutisme des gardiens n'est pas un choix personnel, mais une consigne qui émane des supérieurs, eux qui comprennent mieux que quiconque les effets diaboliques de cette stratégie. Le langage étant le propre de l'Homme, toute atteinte à cette faculté constitue un coup fatal à son équilibre psychologique. Autrement dit, elle est la première étape d'un long processus de déshumanisation étudié dans ses plus infimes détails. Comment s'opère cette déshumanisation ? Par quels moyens se déploie-t-elle ?

II- Le bagne de Tazmamart : lieu de déshumanisation

6 Dans ce mouroir hors pair, les prisonniers sont d'emblée livrés à des traitements inhumains. Leur dignité est bafouée. On les considère comme des animaux. En effet, le narrateur souligne en substance : « Les uns après les autres, on nous poussa comme du bétail à l'intérieur de cachots sombres et les portes métalliques furent vite refermées derrière nous »13. Le lecteur découvre au fil du texte que l'animalisation des prisonniers prendra davantage d'ampleur quand ces derniers sont introduits dans des cellules inhabitables et dont l'obscurité, l'étroitesse et la moisissure sont à même d'anéantir le plus résistant des embastillés. Salah Hachad exprime toute l'horreur que la cellule suscite en lui. Il en donne une description on ne peut plus crue :

La cellule est une petite pièce coulée dans le béton armé de deux mètres sur trois et trois mètres de haut. Les coulées de ciment étaient encore fraiches et dégoulinaient le long des murs. Une impression d'horreur. Seize trous d'une dizaine de centimètres de diamètre dans le mur donnant sur le couloir lissaient filtrer une lueur à peine perceptible. Le trou du plafond, du même diamètre que celui des murs, ne permettait pas à la lumière de pénétrer dans les cellules à cause d'un double toit en tôle ondulée qui faisait écran à la lumière. Horrifié au début, je me mis ensuite à inspecter les lieux en tâtonnant comme un aveugle14.

7 Ce qui nous interpelle dans ce passage, c'est, d'une part, la robustesse de la construction. La répression ne lésine pas sur les frais, ni sur les matériaux de construction, et ce dans l'objectif de s'assurer que les damnés n'auront aucune chance, minime soit-elle, de s'échapper de cette prison – forteresse, ni de s'en sortir vivant. La première impression qui se dégage de cette citation est celle de l'enterrement. Les murs qui dégoulinent font écho au rituel de l'inhumation lors duquel, après la pose du cadavre, l'on mélange la terre et l'eau en vue d'obtenir une sorte de boue. Laquelle boue permet aux fossoyeurs de fermer hermétiquement la tombe, de colmater les moindres brèches et par conséquent parer à toute émanation pestilentielle. Cette image de dégoulinement de ciment place d'emblée le lecteur dans une situation de mort. En outre, la réaction du détenu, telle qu'elle est décrite, n'est pas sans rappeler le retour momentané du mort à la vie, survenu, d'après la religion islamique, aussitôt l'enterrement terminé. Le mort, d'après nombre de hadiths, découvre sa tombe avant de répondre aux questions des anges sur sa foi, sur ce qu'il a fait de sa vie sur terre. D'autre part, Hachad, comme pour filer l'image de l'ensevelissement, décrit une éclatante absence de la lumière. La même description, nous la trouvons dans d'autres textes écrits sur le bagne de Tazmamart. C'est le cas de Tazmamort d'Aziz Binbine, de Tazmamart, Cellule10 d'Ahmed Marzouki et de Cette aveuglante absence de lumière de Tahar Ben Jelloun. Plonger les détenus dans l'obscurité revient à prolonger leur nuit, à confondre la succession des jours dans leur tête, à en faire des hommes de la caverne, à les couper de tout ce qui les relie à la vie jusqu'à en faire des rats. La bestialisation des prisonniers, la vraie, doit s'obtenir par la condamnation du sens de la vue, par sa limitation. L'architecture du bagne, bien calculée au demeurant, semble partir de cette conviction que l'absence de la lumière aura des effets plus saisissants que la moisissure des cellules ou encore la frugalité des repas. Toutes les mesures outrancières prises à l'encontre des reclus relèvent d'un plan luciférien visant à les affaiblir, à les mépriser et surtout à briser leur dignité. À ce propos, Hachad énonce :

Plus que la peur, je ressentais, comme mes camarades de fortune, une humiliation sans borne. Nous avions compris qu'on voulait nous « casser », qu'on cherchait à atteindre notre dignité, à briser notre fierté »15. Outre le manque de communication, la violence des gardiens, l'empire de l'obscurité, la turpitude à l'égard des rebelles passe aussi au travers de la nourriture qu'on leur servait. Nourriture non seulement maigre, mais indigeste : « ceux qui eurent le courage ou l'audace de porter leur premier repas, dans ces lieux de malheur, à leurs lèvres, ne purent s'empêcher de recracher ce qu'ils avaient avalé. Un bouillon infect dans lequel baignaient quelques haricots blancs mal cuits16.

8 Cette nourriture destinée à saper aussi bien le moral que le physique des emmurés est un acte prémédité. Dégoûtante et insipide pour les enfermés, la nourriture hypothèque la satisfaction du besoin physiologique, besoin vital et prioritaire si l'on se réfère à la pyramide des besoins proposée par Abraham Maslow17. Les gardiens de l'enfer y trouvent le moyen de se moquer de leurs « hôtes » et de donner libre cours à leur sadisme caractérisé. C'est bien le cas de cet adjudant-chef qui,

Quand la marmite de soupe arriva, il prit la peine d'y goûter et une grimace de répulsion se dessina sur son visage. Au lieu d'exprimer la révolte ou l'indignation, ce dégénéré […] se mit à chantonner un air imbécile en décrivant la soupe dans ces termes : « Hariratoun, jariyatoun, massousatoun ! » (Soupe bien diluée et non salée) »18.

9 Comme pour mieux torturer les affamés de ce trou de la honte, ce militaire tenait à décrire de manière écœurante la soupe, verbaliser son état à haute voix en vue de couper leur appétit et notamment les rabaisser en leur faisant entendre qu'au final ils ne méritent qu'une piètre nourriture comme s'ils étaient des brebis galeuses qu'on ne devait même pas nourrir ou peu. À la longue, les jeunes Tazmamartis assistent progressivement à leur chute et perdent de fait leurs traits humains au point de se confondre avec des bêtes sauvages :

Quatre ans d'un régime carcéral inhumain où les jours s'écoulaient comme des siècles et où nous avions fini par perdre toute notion de temps et toute ressemblance avec des êtres humains. Nous n'étions plus que des loques rampantes avec des têtes humaines, affreusement amaigries, tordues, comme sortis d'un film d'horreur. Les maladies et les carences alimentaires nous avaient presque achevés. Nous avions perdu nos dents, épuisé toutes nos forces. Nos cheveux tombaient jusqu'à terre et les poils de nos barbes nous empêchaient de manger. Nos ongles ressemblaient à ceux des bêtes sauvages et nos corps n'étaient plus qu'amas d'os et de peau. A peine des squelettes qui bougeaient, qui respiraient encore et qui, chaque jour, repoussaient un peu plus loin les limites de leur propre mort19.

10 Il est clair que le régime carcéral réservé aux cinquante-huit détenus a fait ses preuves seulement au bout de quatre ans de mise en œuvre. Tazmamart est le lieu où des êtres assistent de visu au « surgissement massif et abrupt d'une étrangeté »20. Si ce passage met en évidence l'état bestial auquel sont réduits les emmurés, il permet aussi de saisir l'ampleur de la déchéance physique dont ils pâtissent en silence. De ces jeunes militaires, forts et bien membrés, il ne reste que des êtres lymphatiques, complètement vidés et cassés. L'étiolement des forces atteint son paroxysme au grand bonheur de Thanatos qui s'infiltre dans « le cul du bout du monde « Fzouk lard », dans « ce trou perdu » et fauche la vie de ceux qui n'ont pas pu tenir si longtemps face au froid glacial et à la maladie. Hachad relate, entre autres, la mort de son camarade Sejji survenue un jour de l'année 1977. Mort due à une terrible hémorragie vécue dans le silence total par cet homme patient et courageux, sans plaintes ni cris. Force est de souligner ici que même mort, le prisonnier n'échappe pas au sadisme proverbial des gardiens. Ces derniers, le croyant mort, s'apprêtaient à poser son cadavre dans la tombe, sur ces entrefaites Sejji fit bouger son pied. L'un des gardiens voulut l'achever avec une pelle. Cette scène très violente révèle le degré inimaginable que la méchanceté et la cruauté de l'Homme peuvent atteindre :

Au moment de reboucher le trou de gravats, le « mort » avait remué un membre et l'un des gardiens s'en était rendu compte. Le mort respirait encore. Moulay Ali souleva alors sa pelle et voulut l'achever. «De toute manière il va crever ! Aujourd'hui ou demain, c'est kif kif ! Ça nous évitera de faire le voyage deux fois ! 21

11 La scène est très éloquente quant à l'écroulement des valeurs au sein de ce milieu pénitencier dont les gardiens ont fini par être anesthésiés face à la douleur quotidienne de ces êtres vulnérables et face aux cadavres de ceux qui ont rendu l'âme. Aucun respect à l'égard des morts. En effet, cette scène macabre est la preuve d'une énorme adversité de l'Homme à l'encontre de ses semblables : Homo homini lupus est. Cette cruauté néronienne témoigne de l'implacabilité des lois si absurdes qu'elles annihilent tout rapport humain entre le bourreau et ses victimes. Il s'agit rapport ostensiblement cruel et machiavélique qui permet de lire en pointillés le despotisme de quelques responsables de l'époque et leur esprit vindicatif, à mille lieues des impératifs de la justice. Justice indépendante s'entend !

12 La maladie, puis la mort de Larbi Aziane survenue en 1980 des suites d'une forte hémorragie, ont marqué de manière indélébile l'esprit des Tazmamartis : « c'est ainsi que Aziane avait terminé son parcours à Tazmamart. Sa mort, comme celle des autres, restera à jamais inscrite à l'encre indélébile de la honte sur les pages noires de l'histoire de ce régime »22. La mort s'installe résolument dans l'espace du bagne comme un fauve qui s'abat promptement sur ses proies. Thanatos s'acquitte de sa tâche sans difficulté car le terrain lui est suffisamment préparé par la maladie, l'obscurité permanente, l'abattement moral et le travail crapuleux de déshumanisation mené de pied ferme par les gardiens des lieux. Certes, la mort est une délivrance pour nombre de ces enterrés vivants, mais il n'en demeure pas qu'elle accentue la souffrance de ceux qui tiennent encore debout et les mets aux prises avec une réalité sordide : « A Tazmamart, la mort ne ressemble pas à la mort connue par le commun des mortels. Une mort sans visage qui plante ses griffes dans l'isolement des hommes »23. Nous pensons ici à l'agonie de L'Ghalou marquée de souffrance ineffable. Souffrance qui devait faire jouir les commanditaires de cet homicide lent et larvé, leur donner satisfaction, contenter leur sentiment de vengeance et assouvir leur haine. La description fournie par Hachad à propos de cette agonie est émouvante :

L'Ghalou fut l'une des victimes de cette deuxième période noire. Complètement diminué, les membres inférieurs paralysés, il ne quittait plus sa dalle. Son corps était mangé par les escarres et l'on pouvait voir ses côtes décharnées. Seule sa tête restait en vie. Tout le reste était mort. Il ne sentait plus ses membres. Les vers rongeaient ses entrailles. Il ne ressentait pas la douleur, ne se plaignait pas, ni ne gémissait. Il attendait la délivrance, convaincu qu'il n'y avait rien à regretter ici-bas24.

13 Pratiquement, toutes les morts dans le bagne de Tazmamart épousent la même forme. Il s'agit d'un dépérissement où la mort et la maladie, physique et mentale, s'arrachent les dernières forces du détenu, ses ultimes soubresauts et phagocytent son attachement instinctif à la vie. Si la mort d'un emmuré est un événement tragique pour l'ensemble des condamnés en ce sens qu'elle leur arrache l'un des leurs comme un charognard, elle constitue, a contrario, un événement heureux pour ces gardiens inhumains qui entrent dans une véritable concurrence quand il s'agit d'annoncer le décès au directeur de la prison. Dans le témoignage, écrit par Serhane, et dans son propre témoignage télévisé diffusé par la chaine Al Jazeera25, Hachad parle sans ambages du caractère sadique des gardiens et de leur cruauté aussi bien à l'égard des survivants qu'à l'égard des morts. La posture négative de ces gardiens n'est que le versant apparent d'une machine répressive bien huilée ; machine qui frappe de plein fouet, avec sauvagerie pour punir à même la chair et surtout pour se forger une exemplarité en mesure de faire répandre une frayeur à large spectre.

14 Tazmamart est donc une géhenne sur tous les plans. Soit. Mais qu'en est-il de la lutte de l'Homme à l'intérieur de ce « Dzouk lard » pour déjouer le vide et atténuer le lot quotidien de ses souffrances ?

III- Le bagne espace de vie, de fraternité et d'altruisme.

15 Après quelques moments difficiles d'anarchie totale dans le cachot de la honte, les damnés de la terre, en dépit du sentiment de perte irrémédiable et de désespoir qui les assaillent, en viennent à trouver quelques moyens de s'organiser autant qu'ils peuvent et surtout contrer le processus de déshumanisation dont ils sont la cible. Tous les textes que nous avons soulignés ci-haut, témoignages et fictions confondus, relatent comment les prisonniers ont fermement lutté pour préserver leur dignité humaine. Hachad évoque l'urgence de mettre un terme à la crise de nerfs que l'état des lieux du bagne a générée chez ses compagnons infortunés :

La cacophonie fit monter notre pression et perturba notre calme. Nos nerfs se tendaient comme des arcs prêts à craquer. De jour en jour, l'atmosphère dans le bâtiment devenait invivable. Il fallait vite mettre fin à ce désordre sinon, les hommes sombreraient dans la folie, irrémédiablement. Après de longues et pénibles tractations, nous réussissons à calmer les esprits et nous mettre d'accord sur une discipline à respecter26.

16 Cette discipline se décline sous forme d'un programme que tout un chacun doit rigoureusement observer. Le réveil matinal assuré à tour de rôle par les prisonniers en entonnant des versets coraniques et en souhaitant la délivrance. Ici, nous soulignons l'importance de la religion et de la foi. Il est tout à fait naturel que l'Homme développe une fibre spirituelle quand il est confronté à des situations difficiles. La religion, de par son sens étymologique, est ce qui relie les êtres entre eux et à Dieu ; elle remplit une fonction hautement sociale dans le sens où elle favorise la naissance d'une communauté solide et fraternelle. À Tazmamart, la récitation du coran est devenue une pratique quotidienne qui, tout en permettant aux incarcérés de meubler leur temps, leur assure une plongée confortable dans l'univers spirituel et les dote d'une certaine volonté de puissance. Puissance héroïque devant le spectre du suicide. Le sentiment religieux a fortement contribué au renforcement des liens entre les prisonniers, malgré quelques sporadiques malentendus. La lecture intégrale du Coran se réalisait à chaque fois qu'un camarade était mort : « Nous entreprîmes la récitation des soixante hizbs du Coran à la mémoire de notre camarade, la première victime du bâtiment A ».

17 Outre la prépondérance du religieux dans la vie intime et collective des prisonniers27comme lien privilégié avec Dieu et promesse de salut, le programme réserve une place de choix à l'échange verbal et à la discussion. La parole étant vitale à l'homme, elle ne peut être inhibée dans le sinistre Tazmamart sous peine d'empirer la déshumanisation des prisonniers. En effet, la parole permet à ces derniers de rendre sensée leur vie, malgré ses allures cauchemardesque, parole qui s'accapare indifféremment de ce qui est sérieux et futile. Ainsi le moment le plus favori était la remémoration de quelques films ou livres assurée par des camarades dont le don de la narration n'a jamais démérité : « chacun pouvait raconter un film qu'il avait vu, une anecdote qu'il avait entendue ou un roman qu'il avait lu »28. La parole entretient l'imagination qui à son tour fait repousser les murs des cellules individuelles. La narration, comme forme de parole, caresse les rêves et permet une échappée extra muros. Elle est, pour ainsi dire, l'antidote contre la solitude et le repli29.

18 Un autre moyen de lutte contre les sévices des gardiens, l'hostilité des lieux et la menace permanente de la mort demeure ce sentiment de solidarité entre les membres du groupe. Hachad a eu le génie d'inventer une astuce pour faire infiltrer les rayons du soleil au fond de sa cellule, et ce, en fabriquant de toutes pièces un objet30, un petit bout de bâton avec en extrémité une plaque de boite de sardines. L'arrivée de la lumière dans sa cellule l'a extirpé à la pesanteur de l'obscurité. L'esprit de partage a amené l'inventeur à aider chacun des prisonniers à fabriquer son propre Kabazal, cette lueur dans les ténèbres. Ce travail de longue haleine a considérablement changé la vie dans les réduits :

Quelques années plus tard, toutes les cellules étaient dotées de « paraboles » à miroir ; ce qui avait augmenté la qualité de la lumière et permis aux hommes d'écrire, de voir ce qu'ils mangeaient, de distinguer leurs affaires et surtout de retrouver la notion de lumière pour ne pas perdre entièrement la vue. Coupés du reste du monde, traités comme des déchets humains, nous nous étions accrochés à cette source de vie qui nous indiquait que le monde extérieur existait encore, que la lumière et le soleil n'avaient pas quitté définitivement notre univers31.

19 La lumière retrouvée est un triomphe partiel sur les ténèbres. Le partage de ce cadeau du ciel, métaphore de la vie par excellence, atteste la générosité du prisonnier à l'égard de ses semblables. Cela inscrit la lutte pour la vie dans une quête collective où l'égoïsme est écarté. Le sens de partage de Hachad est exemplaire. Dans les lettres secrètement adressées à sa femme Aïda, via le sympathique gardien Mohamed, il demande à chaque fois des médicaments pour lui et pour tous les autres32. Par exemple, dans sa lettre du 29 octobre 1979, il écrit : « Pour les médicament, essaie d'envoyer le maximum et surtout les boites qui contiennent beaucoup de médicaments pour pouvoir dépanner les camarades avec moi »33. Quand un camarade tombe malade, tous les prisonniers lui font présent de ce qu'ils gardent jalousement comme gélules, comprimés et suppositoires. C'est dire que la lutte pour la survie est une affaire commune. Même dans une situation apocalyptique, l'Homme agit de manière positive afin que le bien triomphe du mal, que l'altruisme l'emporte sur l'égoïsme et que l'amour ait raison de l'adversité.

20 Force est de noter aussi que quelques gardiens ont fini, devant l'incommensurabilité du désastre, par faillir aux consignes reçues de leurs supérieurs malades de vengeance. En effet, les sacrifices de Mohamed sont la réplique la plus sûre à la barbarie des lieux et des tortionnaires. Nous pouvons comparer ses sacrifices, toutes proportions gardées, à la flèche d'Hercule, ce héros légendaire qui a sauvé Prométhée34 en le libérant de ses liens d'aciers et en tuant l'aigle géant qui dévorait son foie. Zeus, dans le bagne de Tazmamart, correspond au bourreau bureaucratique, Prométhée aux prisonniers, les liens d'aciers aux cellules invivables, l'aigle au directeur du mouroir et à ses acolytes, le héros salvateur aux gardiens affables et humains et la flèche à l'aide et au soutien apportés aux détenus. Si dans le mythe, le héros a pu tuer l'aigle et déclarer sa rébellion contre dieu, les gardiens ont profité de l'inattention de l'aigle-potentat afin d'aider les emmurés à supporter les affres des lieux et à contacter leurs familles.

21 Tout compte fait, le témoignage de Salah Hachad plonge le lecteur dans l'atmosphère des années de plomb au Maroc. Atmosphère où règne en maître absolu tortures, déportations, enlèvements et arbitraire. Au travers de ce récit, plein de péripéties, nous saisissons la peine des hommes face à l'extrême et à l'horreur. Nous comprenons le processus de bestialisation qu'ils ont subi dans l'obscurité et nous découvrons comment les prisonniers ont dû résister à la déchéance totale moyennant la foi, la parole et le partage. Après dix-huit ans de survie dans l'espace funeste de Tazmamart, Salah Hachad transmet dans les interstices de son poignant témoignage toute une mémoire collective. Mémoire, à valeur pédagogique, que le citoyen marocain doit regarder en face, en démêler les fils afin de pouvoir agir positivement sur le présent et l'avenir.


EL BOUAZZAOUI Mohamed

Bibliographie :

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HAMILTON, Edith, La mythologie, les dieux, ses héros et des légendes, Marabout, 1997.
KRISTEVA, Julia, Pouvoirs de l'horreur, Seuil, coll. points essais, 1980.
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MESAVAGE, Ruth Matilde, Espace carcéral réel et imaginaire dans les écrits de Marzouki, d'Oufkir et de Serhane », In Nouvelles Études Francophones, Vol. 19, No. 2 (Automne 2004).
RAISS, Mohammed, De Skhirat à Tazmamart, Retour du bout de l'Enfer, Afrique-Orient, Casablanca, 2011.
SERHANE, Abdelhak, Kabazal, Les Emmurés de Tazmamart, Casablanca, Tarik Editions, Coll. « Témoignages », 2003.
SERHANE, Abdelhak, La Chienne de Tazmamart, Paris, Edition Paris-Méditerranée, 2001.
STITOU, Abdellah, « La Chienne de Tazmamart ou la douce animalité face à l'inhumaine cruauté » In Abdelhak SERHANE : une écriture de l'engagement, Paris, l'Harmattan, 2006.
ZEKRI, Khalid, « Ecrire le carcéral au Maroc» In Les Cahiers de l'Orient (N°102), 2011/2.

Notes

1Ahmed MArzouki, Tazmamart, Cellule 10, Paris- Méditerranée, Coll. « Documents- témoignages », 2001.
2Aziz BineBine, TAZMAMORT, Paris, Denoël, 2009.
3Tahar Ben Jelloun, Cette aveuglante absence de lumière, Paris, Seuil Coll. « Points », 2001.
4Abdelhak Serhane, Kabazal, Les Emmurés de Tazmamart, Casablanca, Tarik Editions, Coll. « Témoignages », 2003.
5Mohammed Raiss, De Skhirat à Tazmamart. Retour du bout de l'Enfer, Casablanca, Afrique- Orient, 2002.
6Pour avoir une idée sur l'émergence de l'écriture carcérale au Maroc, sur les spécificités esthétiques et sur sa réception, nous renvoyons le lecteur à l'article de Khalid Zekri intitulé « Écrire le carcéral au maroc » In Les Cahiers de l'Orient 2011/2 (N°102), p. 59-79.
7Ruth Matilde Mésavage, Espace carcéral réel et imaginaire dans les écrits de Marzouki, d'Oufkir et de Serhane », In Nouvelles Études Francophones, Vol. 19, No. 2 (Automne 2004), p. 183.
8Abdelhak Serhane a, en plus de l'écriture du témoignage du capitaine Salah Hachad, écrit le roman La Chienne de Tazmamart, roman qui lui a été inspiré par le témoignage de Mezrouki dans Tazmamart, Cellule 10. Voir La chienne de Tazmamart, Paris, édition Paris-Méditerranée, 2001. Abdellah Stitou a écrit un article très important sur ce roman : « La Chienne de Tazmamart ou la douce animalité face à l'inhumaine cruauté » In Abdelhak Serhane : une écriture de l'engagement, (ouvrage collectif sous la direction de Khalid Zekri), Paris, l'Harmattan, 2006.
9La prison selon Michel Foucault cherche à punir pour satisfaire un besoin de vengeance. La prison, écrit-il, est « mécanique du pouvoir: un pouvoir qui non seulement ne se cache pas de s'exercer directement sur les corps, mais s'exalte et se renforce de ses manifestations physiques; d'un pouvoir qui s'affirme comme pouvoir armé, et dont les fonctions d'ordre ne sont pas entièrement dégagées des fonctions de guerre; d'un pouvoir qui fait valoir les règles et les obligations comme des liens personnels dont la rupture constitue une offense et appelle une vengeance; d'un pouvoir pour qui la désobéissance est un acte d'hostilité, un début de soulèvement, qui n'est pas dans son principe très différent de la guerre civile; d'un pouvoir qui n'a pas à démontrer pourquoi il applique ses lois, mais à montrer qui sont ses ennemis, et quel déchaînement de force les menace » , Voir Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975,p. 60.
10Abdelhak SERHANE, KABAZAL, Les Emmurés de Tazmamart, Op, Cit, p.41
11Ibid, p. 42.
12Ibid, p. 45.
13Ibid, p. 43.
14Ibid, p. 44.
15Ibidem.
16Ibid, p. 46.
17Abraham Maslow a défini une hiérarchie des besoins chez chaque individu : besoin de survie, de sécurité, de socialisation, d'estime et d'accomplissement.
18Abdelhak SERHANE, KABAZAL, les emmurés de Tazmamart, Op, cit, p. 51.
19P. 74.
20Julia KRISTEVA, Pouvoirs de l'horreur, Seuil, coll. points essais, 1980, p.10.
21Abdelhak SERHANE, KABAZAL, les emmurés de Tazmamart, Op, Cit, p. 72.
22Ibid, p. 98
23Ibid, 98.
24Abdelhak SERHANE, KABAZAL, les emmurés de Tazmamart, Op, Cit, p.143
25https://www.youtube.com/watch?v=3-qKBIuwGG8ett=155s
26Ibid, p. 58.
27Grâce aux loyaux services d'un gardien, Mohamed, les prisonniers ont pu avoir une copie du coran et d'autres livres de Hadiths comme La voie du Musulman.
28Abdelhak SERHANE, KABAZAL, les emmurés de Tazmamart, Op, Cit, p.58.
29Contrairement à Salah Hachad qui est très circonstancié sur les séances de contes et de narrations, Aziz Binbine, Tahar Ben Jelloun et Ahmed Marzouki fournissent davantage de détails sur ces moments privilégiés d'euphorie obtenue grâce aux vertus de la narration (conte, feuilleton, roman policier…).
30Cet objet est appelé par les prisonniers Kabazal vu sa ressemblance avec le fameux gâteau marocain, la corne de gazelle à la forme quasi caudale.
31Abdelhak SERHANE, KABAZAL, les emmurés de Tazmamart, Op, Cit, pp 64- 65.
32Mohammed Raïss, autre victime de Tazmamart, remet en question la générosité de Hachad et le qualifie même d'égoïste. Il écrit, en effet, dans De Skhirat à Tazmamart, Retour du bout de l'Enfer : « Hachad reçu des médicaments et de l'argent. Son épouse, pharmacienne, avait eu l'idée géniale d'envoyer un grand stock de médicaments et de fortifiants suffisants pour l'ensemble du bâtiment. Malheureusement, son époux, aveuglé par son égoïsme, fut moins généreux[ …] Hachad a battu tous les records de l'égoïsme », Voir Mohammed Raïs, De Skhirat à Tazmamart, Retour du bout de l'Enfer, Afrique-Orient,Casablanca, 2011, pp :194-210.
33Ibid, p.88.
34Edith HAMILTON, La mythologie, les dieux, ses héros et des légendes, Marabout, 1997, p. 69.
Mots-clés : prison | littérature carcérale | Tazmamart | Hachad

Pour citer cet article :
EL BOUAZZAOUI, Mohamed, "L’être face à l’extrême dans KABAZAL Les Emmurés de Tazmamart", in L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. [isbn:9789954990551], pp.9-28


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