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L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. | Le récit carcéral marocain : la plume pour dire l’horreur 

Le récit carcéral marocain : la plume pour dire l’horreur

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LEQDEH Mhamed
Le récit carcéral marocain : la plume pour dire l’horreur-

1Le début du XXIe siècle constitue une phase-clé dans l'Histoire du Maroc. Il s'agit d'une période très sensible dans la mesure où elle marque la fin du règne du Roi Hassan II qui a pu rester en tête du pouvoir tout au long de 38 ans (1961-1999). La mort du monarque demeure l'une des raisons derrière l'émergence d'un ensemble de témoignages écrits ayant fortement marqué la scène littéraire marocaine. Ces récits racontent les expériences carcérales douloureuses de leurs auteurs et donnent, ainsi, une large ouverture sur un passé jadis quasi inconnu par le lecteur marocain. Celui-ci se trouve frappé par l'horreur des événements relatés et touche de très près les vraies dimensions de cette partie sombre de l'Histoire du pays.

2 Parmi les thèmes les plus récurrents dans le récit carcéral marocain, celui de la torture occupe la position centrale. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les témoignages écrits par les ex-détenus politiques ou par les rescapés du sinistre mouroir de Tazmamart pour mesurer l'effet dévastateur de cette torture sur leurs corps et leurs esprits. Du coup, une étude approfondie de cette thématique dans ces témoignages nous permettra, d'une part, de mettre le doigt sur les différentes formes sous lesquelles elle apparaît et, d'autre part, de suivre de très près son impact destructif sur la vie des prisonniers. Un premier constat à souligner, avant d'entamer notre analyse, est que les scènes de torture relatées dans les récits des détenus politiques ont lieu durant la période passée dans les centres de détention secrète, c'est-à-dire avant d'arriver en prison ; contrairement à cela, les emmurés de Tazmamart1 évoquent une souffrance vue d'un autre angle durant leur enfermement. A quel point, donc, ces témoignages ont-ils rendu compte du calvaire vécu par leurs auteurs ? Et comment se manifeste la souffrance physique et morale des victimes de la répression sous le règne du roi Hassan II ? Qu'en est-il des outils, matériels et humains, employés par l'Etat pour punir ceux qui se sont dressés contre sa politique ? Les questions ainsi posées nous mènent à interroger le récit carcéral marocain d'un angle bien précis : il s'agit de mesurer la dimension de l'horreur telle qu'elle est présentée dans ces textes en adoptant une approche qui permet de traiter ce thème à partir de quatre éléments-clés, à savoir : l'arbitraire, l'enfermement, la torture et la mort.

I- L'arbitraire : une machine à broyer l'Homme.

3 Le simple fait de parcourir quelques ouvrages2 ayant traité l'histoire de la vie politique et sociale du Maroc postcolonial nous permet de comprendre que la décennie 1970 constitue un point noir dans l'Histoire du pays. Certes, le politique répressive du palais à l'égard des forces de l'opposition a fortement marqué la lutte pour le pouvoir3 depuis les premières années du règne du jeune monarque Hassan II ; néanmoins, l'intensité de cette répression atteint son apogée durant les années 70 où l'attitude du Régime ne laisse aucun doute sur son intention de maintenir le monopole du pouvoir, quitte à conduire le pays vers l'impasse. Du coup, la préservation de la monarchie en tête du pouvoir est, pour le Régime, une priorité indiscutable qui s'est heurtée à une opposition farouche, légale et illégale4. Ceci a donné naissance à des épisodes douloureux, marqués par de multiples assassinats et enlèvements dans les rangs de l'opposition, accusée d'avoir fomenté des « complots » contre le Roi visant le renversement du Régime mis en place. Encore faut-il ajouter qu'un autre élément mérite d'être souligné, vu son impact direct sur le combat pour le pouvoir : il s'agit de l'irruption spectaculaire de l'armée marocaine (Les FAR : Forces Armées Royales) qui a occupé le devant de la scène avec les deux coups d'Etat manqués. Ainsi, devant cette forte agitation dans la vie politique et sociale5, la réaction du palais ne se fait pas attendre.

4 Dans les rangs de l'armée, les instigateurs des deux putschs manqués6 sont immédiatement exécutés. Leurs subordonnés, ayant participé, à leur insu, dans ces événements sanglants, seront condamnés à des peines de prison (dont une condamnation à perpétuité pour l'aspirant Mohamed Raiss) avant d'être transférés dans le secret total vers la prison-mouroir de Tazmamart où la plupart laisseront la vie dans des conditions inhumaines. Quant aux militants marxistes-léninistes, ils subiront les affres de l'arbitraire dans ses illustrations les plus flagrantes. Leur calvaire en plus de celui des fantassins et des aviateurs de l'armée marocaine sont le reflet horrible de la période noire des années 70, dignes d'être appelées les années de plomb. Cette période sombre de l'Histoire du Maroc est minutieusement relatée dans les témoignages de ces gens qui ont eu le courage et le souci de partager leurs expériences avec le lecteur marocain. Naturellement, ce dernier se trouve surpris par l'horreur des faits racontés où l'éclatement de la barbarie dépasse tous les niveaux du commun.

5 En effet, l'arbitraire de la machine répressive du Makhzen7prend plusieurs formes dans les récits de ceux qui en ont souffert. Ainsi, il commence chez les détenus politiques par une longue chasse à l'homme qui finit par des arrestations violentes. Les militants, pour la plupart des étudiants et de jeunes enseignants, se trouvent enlevés dans des conditions inhumaines, souvent chez eux, entourés de leurs familles. Pour quelles raisons ? Pour être, ou avoir été, des militants contre le despotisme du régime mis en place :

La plupart d'entre nous n'ont pas été de doux agneaux qu'on a massacrés sans aucune raison. Nous étions des militants. Le pays baignait dans l'injustice généralisée et l'opposition résistait tant bien que mal. Les abus, on ne les comptait pas. Ce que nous disions et ce que nous préconisions était, pour la monarchie et les potentats du régime, le pire des hérésies.8

6 Ainsi, déraciner les organisations révolutionnaires clandestines et éradiquer le militantisme marxiste-léniniste au Maroc, une fois pour toutes, semblent être les premières préoccupations du régime, quitte à courir derrière ceux qui ont déjà ouvertement déclaré leur rupture avec ces organisations.9 L'arbitraire se concrétise aussi lors des enlèvements des militants recherchés par la police. Les scènes relatées reflètent le non respect flagrant des droits humains et la pire humiliation de l'Homme devant les yeux des siens:

Alors je me souviens très bien de cette nuit, une nuit d'été, le vent était frais mais tranquille, il y avait tant d'étoiles dans le ciel cette nuit-là, peut-être pour être témoins de cet acte de barbarie qui allait se passer devant elles. C'était la nuit du 14 août 1974, une date ancrée dans ma mémoire à jamais, à l'éternité … la nuit de mon enlèvement par les bourreaux, ils étaient enragés comme des chiens, leurs dents saignaient le sang des innocents. Ils ont frappé brutalement à la porte et ils sont entrés. Je savais qu'ils allaient venir. […] Toute ma famille était là cette nuit. Ma mère n'a compris ce qui se passait que lorsque l'un des bourreaux m'a attrapé par la main. A ce moment, elle est devenue toute pâle, je croyais qu'elle allait s'évanouir, elle n'a pas crié, elle s'est immobilisée dans un coin, elle avait l'air d'une hypnotisée, elle suivait avec ses yeux ce qui se passait, et ne suivait pas en même temps. Elle était choquée, ou peut-être se demandait-elle ; « Est-ce vrai ce que je vois là ? N'est-ce pas un cauchemar ? » Son corps n'a tremblé que lorsqu'elle a entendu le grincement des menottes. C'était comme si elle était revenue sur terre après un long voyage spatial. Les bourreaux cherchaient partout à la maison. […] Arrivé à la porte de l'estafette, ils m'ont poussé avec un grand coup. […] A l'intérieur, j'ai trouvé un ami, je n'étais pas surpris de le voir, c'était lui qui leur avait montré la maison. Ils l'avaient beaucoup torturé, il n'arrivait même pas à marcher sur ses pieds à cause des blessures.10

7 Le ton s'annonce dès les arrestations. L'appareil policier semble avoir le feu vert d'agir dans l'impunité totale en utilisant tous les moyens susceptibles de coincer les militants dans l'angle. Dans leurs témoignages, ces derniers expliquent comment les services secrets de l'Etat étaient très expérimentés dans leur besogne, et combien ils étaient prêts à aller jusqu'au bout dans leur stratégie sans faire preuve du moindre sens d'humanité. Ainsi, après les enlèvements, viennent les scènes de torture durant lesquelles les détenus subissent les atrocités les plus barbares. Des commissariats de la Sûreté Nationale deviennent soudain des trous noirs où disparaissent les opposants du régime pour une longue période. Derb Moulay Chérif, un grand commissariat tragiquement célèbre au Centre de la ville de Casablanca, demeure l'un de ces centres de détention arbitraire qui garde dans ses coins la mémoire de la torture dans ses extrapolations les plus aberrantes. Une fois à l'intérieur, ces jeunes militants sont la proie des Hajs11 : des tortionnaires inhumains qui n'ont d'autres soucis que de tirer les informations nécessaires concernant l'activité du détenu au sein des organisations clandestines, de le pousser à dénoncer ses camarades, en employant tous les moyens qui leur semblent bons à l'ouvrage, quitte à ce qu'ils provoquent sa mort ou sa paralysie. L'atmosphère qui règne dans ces lieux de torture sème la terreur dans l'âme des jeunes militants :

Salle de torture. Silence total. Des bruits de pas furtifs à gauche et à droite, devant et derrière. La peur dans l'âme, dans le sexe qui se rétrécit. Dans le ventre tordu. Et dans la tronche qui grouille. Quand est-ce qu'elle va commencer, cette séance ? De torture.12

8 Ainsi, l'angoisse de l'attente s'installe au début du calvaire des prisonniers. Elle est le résultat immédiat de l'arbitraire exercé sur eux lors de la chasse à l'homme et au moment des arrestations. Du coup, la peur de l'inconnu traverse leurs corps et leurs esprits. Ils n'ont pas une idée précise sur ce qu'ils vont affronter. Leur connaissance de ce qui risque de leur arriver est limitée à ce qu'ont subi avant eux des résistants de l'Armée de Libération dans leur combat contre le colonialisme. Ceci dit, ils se trouvent directement projetés dans les griefs d'une machine répressive, prête à écraser, avec une main de fer, tout ce qui se dresse sur son passage :

Minutieux. Tout est minutieux. Mes pieds et mes mains noués autour d'une barre de fer, le corps nu et les yeux bandés. On m'a déshabillé. Et ça n'a pas encore commencé, la torture, la véritable. Pas les gros coups de poing que j'ai reçus en pleine figure et dans le ventre quand j'ai refusé de répondre à leurs questions, à peine débarqué au centre. Les coups m'avaient fait tomber. La douleur au sol. C'est rien devant la douleur au vol. Perroquet : plantes des pieds en l'air, exposées. A quoi ? Silence total. J'attends. Grand souhait que mon ne tienne pas face à ce qui va venir. Qu'il succombe et me libère ! De cette peur de trop souffrir, ou de succomber en faisant des aveux. La torture, c'est quoi ? Très compliqué. Milliers de situations. Résister sur toute la ligne. Ou résister tant qu'on peut.13

9 Nous assistons donc à une démonstration de la force de la part de l'appareil policier. Les techniques de torture sont variées et mises à l'épreuve en fonction de leur degré de destruction. Le détenu qui résiste longtemps se trouve à la merci d'un nouvel outil de torture. Les ressources de la machine répressive s'avèrent inépuisables ; tandis que celles de la victime s'épuisent à petit feu.

10 A force de subir les interrogatoires musclés, les militants n'ont d'autre espoir que d'en finir une fois pour toutes. Pour ce faire, certains d'entre eux, arrivés au terme de leur résistance, décident de donner les noms et les adresses de leurs camarades de lutte, ce qui constitue une grande trahison du pacte qui les unit dans leur combat contre le régime. D'autres, ayant été emportés dans la vague des arrestations aléatoires et n'ayant aucun contact avec le militantisme, se trouvent obligés de donner des aveux imaginaires rien que pour éviter la mort ou la paralysie dans les sinistres centres de détention. Pour la plupart de ces détenus, sortir du Derb vivant est leur ultime espoir, quitte à passer le restant de leur vie en prison. Celle-ci se présente à eux comme une délivrance vu l'extrême sauvagerie de la maltraitance qu'ils ont dû subir dans l'anonymat et l'arbitraire total.

11 L'arbitraire, ainsi mis en œuvre par l'Etat dans son combat contre les opposants de sa politique, atteint des proportions exponentielles chez les acteurs impliqués dans les deux coups d'Etat manqués. Il s'agit d'une autre forme sous laquelle se manifestent la dimension inhumaine et le non respect total des moindres droits humains. Après avoir été jugés dans un tribunal militaire, les fantassins et les aviateurs sont condamnés à des peines de prison précises (allant de 18 mois à l'enfermement perpétuel). Ils sont enfermés dans la prison centrale de Kénitra quand ils se trouvent, brusquement et sans aucun préavis, embarqués en pleine nuit et transférés vers l'inconnu, vers Tazmamart :

Nous ne connûmes alors et ne devions jamais connaître nos nouveaux voisins que par la voix car, au beau milieu de la nuit, dans la chaleur pesante du mois d'août 1973, une nuée de policiers et de gendarmes envahirent le bâtiment, ouvrirent les cellules une à une, nous passèrent bandeau et menottes et nous chargèrent dans des camions parqués dans la cour de la prison. Même durant les événements, je n'avais jamais vu un tel déploiement de force. Ils avaient dû bien préparer leur coup, l'opération ne dura pas longtemps. En un tour de main, les cellules furent vidées, nous embarqués, et les camions prirent la route de la base aérienne où des avions de l'armée étaient prêts. Nous atterrîmes à l'aube dans un lieu que nous ne connaissions pas, et ne pouvions de toute façon pas voir : l'aéroport d'Errachidia. D'autres camions, militaires cette fois-ci, nous y attendaient. Nous y embarquâmes vers l'inconnu.14

12 Encore une fois, le système frappe avec une main de fer et semble dire à qui voulait l'entendre que même le pouvoir judiciaire est dépassé par l'autorité supérieure. Celle-ci insiste à régler les affaires litigieuses avec ses propres moyens. En plus des commissariats transformés en centres de torture, des prisons telles que Tazmamart, Agdez, Qalâat Maggouna demeurent des points noirs ayant abrité dans leurs enceintes des crimes dignes de ceux commis dans les camps de concentrations nazis.

1- La prison : le mal moral et le mal physique.

13 Si la prison représente, pour la majorité des détenus politiques, une échappatoire leur permettant de fuir la mort dans ses images les plus horribles, de « reprendre la liberté de bouger, de parler, de rire, d'aller aux toilettes quand bon leur semblait »15 ; il n'en est pas de même pour les autres victimes de la répression massive qui a marqué les années 70. En effet, les rescapés de Tazmamart confèrent une image terrifiante de leur rapport avec la prison.

14 A Tazmamart, l'humain est réduit à la dimension bestiale et la barbarie dépasse tous les cadres du possible. Les témoignages, écrits ou audiovisuels, des rescapés ayant survécu à l'horreur de ce bagne dressent un portrait terrifiant de l'expérience carcérale, où le mal physique et le mal moral prennent des formes extrêmement aiguës. Les prisonniers y sont livrés à leur sort. Oubliés dans ce coin perdu du monde, ils doivent affronter l'hiver glacial et l'été infernal de cette région enfouie dans le désert marocain, dépourvus des moindres outils de protection, subissant la faim et l'obscurité, exposés aux maladies mortelles causées par l'absence totale de l'hygiène et face à face avec des geôliers-bourreaux durement impitoyables :

Certains d'entre nous ont connu la douleur des piqûres des scorpions qui nous tenaient compagnie dans la pénombre. Tous, nous avons vécu avec la maladie, les privations, la crasse, l'humiliation et le mépris jusqu'à devenir plus bas encore que les créatures les plus abjectes de notre planète terre.16

15 Ces hommes, « projetés dans un monde où les extrêmes et l'horreur étaient banalisés »17, affrontent la barbarie causée par leurs semblables. L'absurde et l'arbitraire sévissent dans ce lieu et poussent les prisonniers à la démence. Ayant purgé leur peine au bout de 3 ans, certains d'entre eux n'arrivent plus à admettre leur enfermement qui s'annonce interminable. Désespérés, ils se rendent à l'évidence : « L'ordre était précis, concis et formel : Tazmamart était notre dernière demeure »18. Plus le temps passe, plus les conséquences désastreuses sur les détenus se multiplient. Outre la détérioration de leur condition physique, c'est leurs capacités mentales qui s'effondrent au rythme de leur supplice :

Il perdit la raison, et cessa de se nourrir et de se couvrir. Il passait de longues heures assis par terre dans le froid et la solitude de sa démence, aux côtés, croyait-il, de sa pauvre mère qu'il voyait toute proche dans la pénombre de son purgatoire. […] – je suis là, maman, ne pleure pas, disait-il, je viens à toi, tiens, mange, j'arrive maman, je ne vais plus tarder, je t'en prie ne pleure pas, pardonne-moi maman ! Puis il disparaissait dans les méandres de son cerveau malade, chargé de langueurs et de regrets, pour réapparaitre dans notre monde auditif, toujours à la poursuite de ce fantôme si cher à son cœur et toujours sourd à nos suppliques et à notre angoisse.19

16 Ces scènes ainsi relatées reflètent des situations tragiques où l'être humain se trouve face à face avec ses limites physiques et mentales. La fatalité du sort est savamment orchestrée par un appareil répressif qui trouve un malin plaisir à faire disparaitre ses opposants, ou présumés l'être, quitte à les enterrer vivants. Assurément, à lire leurs témoignages écrits, le calvaire des emmurés de Tazmamart dépasse largement celui des détenus politiques ; néanmoins, pour Mohamed FELLOUSS20, la prison demeure un espace de souffrance quotidienne, un milieu d'angoisse, de solitude, de désespoir et de crise :

Comment expliquer que tout le monde dorme en ce moment et que j'aie envie de respirer une bouffée d'air pur, pas celle qui, grâce à un grand effort, traverse les barreaux, les grillages et m'étouffe … Tout ce qui porte l'empreinte de la prison étouffe, asphyxie, écrase …, même l'air. Mais que faire sinon continuer à lutter contre la mort, avec nos mains, nos yeux, notre cœur, avec tout ce qu'il y a de plus noble, de plus sensible, de plus tendre dans la vie, notre vie. Je te raconterai des choses que tu n'as jamais entendues, même dans un conte.21

17 Le mal, ainsi causé par l'enfermement, fait de l'univers carcéral un monstre qui guette inlassablement les prisonniers. Ceux-ci, désespérés et fatigués à la suite d'un long procès durant lequel ils se voyaient traités comme des ennemis de la Nation, se trouvent face à face avec leur destin. Après l'ambiance des retrouvailles, l'isolement dans les cellules individuelles constitue un coup fatal qu'ils doivent supporter pour de longues années :

Quelle solitude mes amis ! J'ai passé, là, les pires instants de mes onze ans de séjour. Je n'avais strictement rien à faire de ma personne, enfoncé dans le noir. Sauf à broyer la couleur du même nom ! J'étais défait en mon for intérieur. Je n'avais pas résisté et la Révolution ne constitue plus mon rouge horizon. Et il me fallait trinquer pour trente-deux ans. La solitude n'était pas le meilleur des compagnons en ce début de séjour.22

18 Assurément, la solitude s'annonce comme étant l'ennemi le plus redoutable, toutefois, être privés de leur liberté pendant une longue période est une souffrance que rien ne peut effacer de l'esprit des prisonniers. Ils sont devant le fait accompli et prennent enfin conscience de l'ampleur de leur calvaire. Le monde carcéral dans lequel ils sont projetés est configuré de façon à éteindre la flamme révolutionnaire chez eux. Ceux qui nourrissaient un doute envers les motivations de leur militantisme trouvent, en prison, les raisons suffisantes pour renoncer ouvertement à leur activisme23. Cela les conduira à affronter une autre forme de despotisme : ils seront très maltraités par leurs camarades qui les accusent de trahison. Ainsi, à la douleur de l'enfermement, s'ajoute les multiples injures et privations pratiquées par des ‘militants' à l'égard de leurs semblables. Diviser pour régner, n'est-elle pas la devise chère au régime ? La prison a accompli sa mission, la machine répressive peut enfin s'en réjouir.

2- Le bourreau et la victime : statuts et rapports de force

19 Certes, la relation entre les victimes de la torture et leurs tortionnaires occupe une place particulière qui s'étale sur des phases-clés du récit carcéral marocain. Toutefois, l'étude de cette relation nécessite une grande connaissance des mécanismes psychiques qui entrent en jeu lors des scènes de torture relatées dans les témoignages des victimes. Ainsi, nous ne prétendons pas procéder à une analyse purement psychanalytique24 des rapports entre les deux côtés ; néanmoins, notre tâche consistera à déceler la nature de ces rapports en suivant leur évolution dans les récits des victimes. Alors, comment se manifeste l'image des bourreaux à travers les textes étudiés ? Y a-t-il un modèle stéréotypé qui se reproduit systématiquement dans ces témoignages ?

20 En effet, il existe chez les détenus politiques ayant subi la torture à Derb Moulay Chérif une vision plus ou moins commune vis-à-vis de leurs tortionnaires. Cela pourrait être expliqué par le fait d'être passés par le même lieu et, donc, d'avoir affaire aux mêmes Hajs. Néanmoins, certaines particularités méritent d'être soulignées et qui sont liées à la stratégie d'affronter la torture qui diffère d'une victime à l'autre. Encore faut-il souligner que les mêmes actes de torture peuvent produire des effets différents sur les détenus. Cela dépend des capacités de résistance de chacun, de sa condition physique et de son état psychologique. Ainsi, le même tortionnaire peut apparaitre plus ou moins doux pour les uns, tandis qu'il prend une forme monstrueuse chez les autres.

21 Ce qui est à noter chez les détenus politiques, c'est qu'il existe, dans leurs façons d'évoquer leurs tortionnaires, un schéma plus ou moins récurrent : un début relativement relâché et de courte durée, suivi d'un changement brutal marqué par la violence excessive qui s'étale sur de longues scènes de torture ; enfin arrive un apaisement marqué par des interrogatoires plus ou moins doux et séparés par des intervalles relativement longs. Ce schéma est illustré dans le témoignage de Jaouad Mdidech :

- Je ne crois pas. Vas-y, a oulidi (mon fils), ne sois pas idiot, continua la voix d'un ton paternel, tu dois savoir des choses, sinon, on ne t'aurait pas ramené ici. Tu dois le savoir mieux que quiconque. Et il est de ton intérêt de parler, de nous dire quelque chose, car nous ne te voulons aucun mal ; on ne fait que notre boulot. Tu es encore si jeune, tout l'avenir est encore devant toi. Et tu es certainement un type bien éduqué, et intelligent.25

22 Un peu plus tard, il enchaîne :

Ils délaissèrent tout à coup leur baratin et leurs « bonnes manières » et se jetèrent soudain sur moi comme des tigres enragés. […] Toujours est-il que mes interrogateurs, jusque-là plus ou moins menaçants par le verbe, passèrent à l'acte. Je sentis une main puissante tomber comme une massue sur mon cou, une autre m'empoigner vigoureusement par la nuque, me secouer, puis me tirer vers l'arrière par les cheveux.26

23 Cet épisode annonce le début de la chute interminable dans le gouffre de la torture. Les coups et les injures fusent de partout des mois durant. Perroquet, falaqa et avion sont les techniques de torture les plus récurrentes mises en jeu pour vider le détenu de ses énergies et le réduire à son statut sous-humain. « Livré à ces rapaces dépourvus de toute humanité », le détenu subit les atrocités de la machine répressive dans ses illustrations les plus flagrantes, « non pas parce qu'il supportait la torture et s'obstinait à ne rien lâcher pour jouer le héros, mais parce qu'il ne savait pas exactement quoi leur dire, quoi leur avouer »27.

24 La chute dans les ténèbres de la torture s'étale sur une longue période. Contrairement à son irruption fracassante, la violence prend tout son temps avant de commencer à s'atténuer progressivement. Cette atténuation peut être lue aussi bien dans l'attitude des Hajs que dans celle de leur chef :

Pourquoi cette fois-ci Lamaâlam en personne ? Demandai-je en l'apercevant. Affublé d'une djellaba, il me convia à m'asseoir, sur une chaise, tout miel. Il était un peu plus de neuf heures du soir. Une convocation à cette heure et la courtoisie de l'accueil firent bondir mon cœur.28

25 A force d'être en contact permanent avec leurs bourreaux, les victimes du Derb arrivent à dresser des portraits pour chacun d'entre eux en leur attribuant des sobriquets qui reflètent souvent leurs aspects physiques, parfois moraux : Al Barhouche, (le gosse), Al hich (l'animal), Haj Lkouada (maquerelle) ou Haj nounours. « Il y avait l'agressif, le sadique qui semait la terreur parmi nous, guettait la moindre faille pour assouvir sa rage de frapper »29. Au fil des mois, quelques uns des Hajs du service font preuve d'un brin d'humanité. Est-ce par un éveil tardif de conscience ? « Il s'agissait de gestes d'une grande humanité dans un univers où tout était fait pour en délester le détenu et son vis-à-vis, le Haj. »30. Ainsi, au milieu des atrocités quotidiennes, le moindre geste d'affection provenant des tortionnaires a une grande valeur. A force de les observer, les détenus essaient de trouver une explication susceptible de justifier le comportement de leurs bourreaux :

Je dois cependant avouer que certains Hajs étaient devenus des sadiques et des psychopathes qui aimaient torturer. Etait-ce une fuite en avant, face à la déchéance humaine dont ils étaient témoins ? Un haj, nouvelle recrue pour cette basse besogne, à son premier jour de service, n'avait pu supporter manier la cravache contre ses congénères humains, de l'âge de ses enfants, avait vomi ce qu'il avait dans les tripes devant les victimes de cette déchéance. Dans quelles conditions et sur la base de quels critères recrutait-on ces gardiens pour officier à cette basse besogne ?31

26 Ainsi, ces interrogations posées par une victime de la torture ne reflètent-elles pas une certaine pitié à l'égard de ces tortionnaires ? Ces derniers ne sont-ils pas aussi victimes de l'arbitraire de la machine répressive ? Passe encore qu'ils soient là pour faire leur boulot, mais, leur a-t-on permis de choisir entre le faire ou ne pas le faire ? Toutes ces questions nous mènent vers une grande problématique qui touche la dimension psychanalytique du sujet, à savoir : Comment devient-on un bourreau ?32

27 Pour ce qui est des victimes du sinistre mouroir de Tazmamart, l'abject atteint des degrés illimités. Certes, le calvaire des prisonniers politiques à Derb Moulay Chérif était insupportable, toutefois, il « n'était pas du niveau d'abjection du mouroir de Tazmamart ou de celui de Kalaât M'gouna »33. Il s'agit d'un enfermement de 18 ans dans des conditions sous-humaines. Du coup, l'étude des rapports entre les victimes et leurs geôliers-bourreaux est d'une extrême importance.

28 A première vue, ces rapports semblent répondre relativement au même schéma que nous avons proposé dans le cas des détenus politiques, avec une particularité à préciser : chez les détenus politiques, la grande souffrance est généralement limitée à leur séjour au Derb (avant leur arrivée en prison), cependant, pour les rescapés de Tazmamart, la chute dans les ténèbres commence avec leur enlèvement de la prison centrale de Kénitra (après leur procès dans le tribunal militaire) et leur enfermement dans la prison de Tazmamart. Du coup, leur contact avec leurs gardiens-tortionnaires commence dès les premiers jours de leur séjour dans cette prison secrète.

29 En effet, les auteurs des témoignages sur Tazmamart accordent une grande partie de leurs textes à ces personnes chargées de leur surveillance tout au long de leur séjour en prison. Les rapports qui lient les deux côtés subissent des changements apparents au fil des années. Ainsi, l'indifférence totale et le comportement impitoyable commun chez tous les geôliers au début de leur mission se transforment progressivement, chez certains d'entre eux, pour céder la place à un assouplissement allant jusqu'à la complicité avec les détenus. Or, le bilan de la prison de Tazmamart est très lourd (30 morts) si nous le comparons à celui du Derb. Quelle est, donc, la responsabilité des gardiens dans cette tragédie ?

30 Un premier constat est frappant : contrairement aux tortionnaires du Derb qui son chargés de torturer physiquement les détenus, les gardiens de Tazmamart participent indirectement, voire passivement, à la souffrance des prisonniers en refusant de leur apporter les secours nécessaires à leur survie. Du coup, le bilan tragique de ce sinistre mouroir est d'abord dû aux conditions inhumaines dans lesquelles sont enfermés les détenus et, surtout, à la longue période de leur enfermement (18 ans). Ils sont condamnés à affronter la mort sans le moindre outil de défense. La mission des gardiens est d'appliquer, à la lettre, les directives qui viennent d'en haut : veiller à priver les prisonniers de tout ce qui pourrait leur être utile pour survivre. Encore faut-il ajouter que certains parmi ces gardiens ne cachent pas leur côté sadique et trouvent un malin plaisir à voir souffrir les prisonniers. Il y en a même ceux qui sont allés jusqu'à les punir physiquement malgré leur état déplorable. Dans des conditions pareilles, un mauvais acte de la part des gardiens, aussi banal soit-il, peut avoir des répercussions fatales sur les détenus :

Il (L'adjudant-chef Ahmed Chahboune) était fourbe, hypocrite, complexé et sadique. Nous l'avons surnommé Silk (fil de fer en arabe) parce qu'il prenait un malin plaisir à fermer de l'extérieur les lucarnes de nos portes avec du fil de fer, ce qui, évidemment, nous empêchait de les ouvrir et nous privait d'une petite ouverture sur le couloir sans lequel nous n'aurions pu survivre.34

31 Ainsi, l'ennemi le plus redoutable auquel sont confrontés les emmurés de Tazmamart est la privation de leurs droits fondamentaux en tant qu'êtres humains. Ils sont privés de nourriture convenable, de soleil, de soins médicaux. Ils n'ont pas le droit de parler entre eux, de quitter leurs cellules pour marcher dans le couloir. Quand ils décident de réclamer une amélioration de leurs conditions d'enfermement en tapant bruyamment sur les portes de leurs cellules, ils sont confrontés à une réponse sèche : « Tapez, tapez, on verra bien qui de nous sera écrasé »35, leur répliquaient le directeur El Cadi.

32 S'étant vite rendu compte de l'ampleur de leur calvaire et sachant très bien que le monde extérieur n'a aucune idée de ce qu'ils endurent, ils comprennent que les seules personnes qui connaissent parfaitement leur état sont leurs gardiens et que ce sont ceux-ci qui peuvent transmettre leur souffrance ailleurs. L'enjeu s'annonce énorme, les risques aussi. Néanmoins :

Paradoxalement, ce fut grâce à cette sorte d'intimité qui se développa entre détenus et gardiens que nous pûmes, peu à peu, les corrompre, les soudoyer et même, parfois, les émouvoir. Intéressés ou non, brutes épaisses pour la plupart, c'est à eux en dépit de tout et à des degrés divers, que 28 détenus – sur cinquante-huit au départ – doivent d'être sortis de cet enfer.36

33 Ayant réussi de convaincre le premier gardien, les prisonniers établissent ainsi le premier contact avec leurs familles. Agissant dans la méfiance totale, certains de ces gardiens transmettent des lettres des prisonniers et arrivent même jusqu'à apporter des médicaments et de l'argent dans leurs cellules. Ces « trésors » venus du monde des vivants ont une valeur inégalée, néanmoins, ils seront la cause de l'éclatement de plusieurs querelles entre les détenus37.

34 D'autres gardiens entrent en jeu, souvent pour bénéficier des sommes d'argent payées par les familles des victimes. Mais, certains d'entre eux ont marqué l'espace de la prison par leur serviabilité inespérée. C'est, sans doute, pour cette raison qu'ils ont mérité d'être surnommés des anges38 de Tazmamart. Ainsi, au milieu de l'horreur savamment ficelée par l'Etat, ce sont certains de ses agents, censés empoisonner davantage la vie des prisonniers, qui jouent un rôle décisif dans leur survie. Apparemment, en voulant écraser, dans l'anonymat et à tout prix, ces prisonniers, l'Etat a oublié d'écraser d'abord l'humanité dans le cœur de tous ceux qui devaient les accompagner tout au long de leur agonie, sans être sensibles à leur souffrance. Si les rescapés de Tazmamart ont pu combattre la mort, c'est, certes, grâce à leur attachement inconditionné à la vie, mais, c'est aussi grâce à ces deux ou trois personnes qui ont décidé de prendre le risque de braver les ordres de leurs supérieurs en accordant un tout petit bout d'espoir à ces personnes qui ont subi l'abject de la machine arbitraire dans ses manifestations les plus horribles :

Originaire de Beni Mellal, Larbi Louiz qui était marié et avait plusieurs enfants est le seul gardien qui nous aida sans jamais nous demander un centime. Révulsé par nos effrayantes conditions de vie, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour alléger nos souffrances. De temps à autre, nous surprenons sur son visage quelques larmes de compassion qui en disaient plus long sur ce qu'il ressentait que tous les discours du monde.39

35 Force est de constater, donc, que les rapports entre les victimes de la répression et leurs bourreaux sont régis par d'autres facteurs qui entrent en jeu. Certes, les conditions effroyables de la détention des rescapés de Tazmamart sont à l'origine de leur souffrance, néanmoins, ce sont ces mêmes conditions qui vont pousser certains gardiens à s'attendrir, petit à petit, sur le sort de ces prisonniers. Ainsi, contrairement à la mission des tortionnaires du Derb qui est relativement claire et de courte durée, celle des gardiens de Tazmamart les poussent systématiquement vers le désespoir. Ils sont condamnés à cautionner une situation dont les proportions tendent vers l'infini. Ils apprennent aussi que leur sort dépend de celui de ceux qu'ils doivent surveiller : leur directeur (le Colonel El-Cadi) leur interdisait de le déranger sauf en cas de décès d'un prisonnier. C'est, peut-être, ce sentiment d'incertitude qui poussera certains d'entre eux à répondre positivement, quoiqu'après maintes hésitations, aux offres proposées par les détenus et à leurs sollicitations.

3- La mort.

36 A Tazmamart, la mort trouve tous les éléments nécessaires pour jouer, un à un, les actes de son spectacle. A force de visiter ce lieu sinistre, elle est devenue reconnaissable par les détenus. Elle apparait en filigrane dans leur quotidien. Elle ne cesse de les harceler pour envenimer davantage leur existence. Dans leurs témoignages, les détenus la présentent comme un monstre invisible qui guette le moment propice pour s'emparer de sa proie, rongée par la famine, gisant dans l'ombre. Etant livrés à leur sort, dans « une forêt où derrière chaque touffe de béton se cachait un ennemi : la faim, la soif, le froid qui venaient lever leur tribut de cadavres »40, les prisonniers voient dans la mort leur ennemi le plus redoutable : « Bahbah s'éteignit lentement, rongée par la famine et la folie. En perdant le fil de sa vie, il perdit la vie elle-même »41.

37 A force d'assister, impuissants et dans l'obscurité, aux multiples démonstrations de la mort, ces créatures démunies arrivent à prévoir ses visites. Elle vient, souvent, précédée d'un rituel odieux, fait de rêves prémonitoires, de démence et d'agonie interminable, pour faire sa récolte :

Bien que Kinat nous ait inculqué les clés établies des songes, je découvrais que chacun d'entre nous avait sa propre symbolique. Pour certaines choses, mes propres clés étaient infaillibles. Vivre dans une pénombre continuelle et frôler la mort de si près nous avait-il donné un sixième sens, un droit de regard sur l'au-delà ? Certains de mes rêves étaient prémonitoires. Chaque fois que je me voyais manger du couscous, un camarade allait y passer.42

38 Les prisonniers, victimes de l'horreur du bagne de Tazmamart, trouvent la mort après avoir perdu toutes leurs forces dans une agonie interminable. Aucun d'entre eux n'est décédé sans souffrir. Au milieu de leur calvaire insupportable, certains d'entre eux avaient souhaité de mourir pour conserver leur dignité. La mort aurait été la bienvenue si elle était arrivée au moment où ses victimes la désiraient. Malheureusement, elle arrivait toujours trop tard. « A Tazmamart, la mort n'était pas pressée »43. Elle s'amusait à voir s'épuiser, goutte à goutte, l'énergie de sa proie. Rongées par le froid et les maladies, la plupart des victimes sont coincées dans l'angle de leurs cellules. Paralysées, elles se trouvent ainsi privées de leur propre droit de se donner la mort pour mettre fin à leur souffrance. Les détenus, victimes de la mort dans ce sinistre mouroir, traversent un tunnel effroyable, fait de cris et de démence, avant de se trouver face à face avec leur destin, avec la mort.

39 Dans leurs récits, les rescapés ayant échappé à la mort relatent avec beaucoup d'amertume les conditions affreuses dans lesquelles leurs camarades ont rendu leurs derniers soupirs. Pour la majorité de ces victimes, la mort est un épisode qui vient célébrer l'acte final d'une longue et épouvantable série de scènes tragiques faites de douleurs pointues. Cette longue série d'agonie interminable est souvent précédée par une chute marquée par un silence de désespoir. Certes, tous les prisonniers de Tazmamart sont exposés aux mêmes dangers ; néanmoins, tous n'ont pas affronté leur destin avec la même persévérance. Ainsi, certains d'entre eux sont plus vulnérables que les autres. Du coup, ils sont les premiers à présenter les signes de la chute :

[…] Chemsi, dès son incarcération, s'était enfermé dans un mutisme total avant de sombrer progressivement dans une sorte d'hystérie. […] Il commença à se cogner contre la porte de fer de sa cellule en appelant d'une voix désespérée Meryem, sa fille qu'il adorait. Il réclamait aussi sa femme et sa mère. Il demeura ainsi quelques jours, tantôt prostré, tantôt hurlant dans l'indifférence générale de ses gardiens, jusqu'à ce que l'un de ceux-ci le découvrît un matin raide mort, la tête et les mains appuyées contre la porte.44

40 A suivre les parcours tragiques des victimes, nous décelons des indices assez récurrents qui annoncent leur dernière chute. Il faut rappeler au passage que tous les détenus, surtout ceux du Bloc I, se sont engagés à respecter un programme établi entre eux pour lutter contre l'ennui et la peur et se sentir solidaires dans leur calvaire (un emploi de temps assez varié, réparti entre prière, sieste, récitation collective du coran, des films racontés par des prisonniers …). Ceux qui sentent s'approcher leur fin commencent souvent par entrer dans un long silence marqué par le refus de participer aux activités collectives, suivi de cris de colère et de désespoir, ce qui les conduit à sombrer dans la folie. Les autres prisonniers ne sont pas insensibles à ces changements. Ils comprennent que le concerné entame sa chute et font tout pour le tirer vers eux. Mais, souvent, ils ne peuvent qu'assister, impuissants, à la dégradation de ses capacités physiques et mentales qui le plonge dans une agonie insoutenable. Dans leurs textes, les survivants décrivent minutieusement comment les cellules des victimes se transforment, petit à petit, à des tombes abritant des morts-vivants à moitié ravagés par les vers et les cafards pendant une très longue période. « L'épouvantable calvaire de Mohamed LGHALOU, qui a vécu plus de dix ans presque paralysé avant de mourir, restera pour eux l'exemple le plus achevé de la sauvagerie de Tazmamart ». 45

41 La mort trouve dans ce lieu sinistre une terre fertile. Mohamed RAISS, l'un des 28 rescapés du mouroir, décrit, non sans amertume, la situation tragique dans laquelle Dick FILALI, un des 30 victimes, trouve la mort dans sa cellule :

Je fus frappé par l'étrange odeur de sa cellule que j'avais sentie dans mon enfance, en pénétrant dans une chambre où une morte avait passé la nuit. Cette odeur de la mort était mêlée à une senteur bestiale due à la saleté, aux égouts, au sang, aux punaises et aux gros cafards qui pullulaient par milliers. Le défunt était recroquevillé sur la dalle, le corps raide et refroidi, le visage crispé révélant des douleurs atroces, les lèvres entrouvertes, les yeux écarquillés et le regard effrayé. […] Je fus stupéfait par la maigreur de son corps, la peau était ridée et collée sur son squelette, son coccyx découvert et dépourvu de chaire ressemblait à une tortue. J'avais tellement de peine que j'ai tourné aussitôt mon visage pour pleurer. Je sentais la rage brûler mon corps et la colère envahir mon être. J'évitais son regard vitreux qui semblait me dire : « Mon cher Raiss, pourquoi m'a-t-on fait souffrir à ce point alors que j'ai purgé ma peine depuis longtemps ? »46

42 Ainsi, l'être humain se trouve-t-il plongé dans l'univers des atrocités causées par ses semblables. Les dimensions de l'abject atteignent des points inimaginables. La condition humaine est réduite à sa part bestiale. Même après leur mort, ces victimes de la honte continuent d'être humiliées : leurs cadavres sont jetés dans des trous, creusés à la hâte par les gardes au milieu de la cour, puis couverts de chaux et de terre, sans linceul, sans aucun rituel susceptible d'accorder le moindre respect aux âmes de ces hommes qui ont vécu l'horreur dans ses démonstrations les plus effroyables.

Conclusion.

43 La forte présence de l'expression de la souffrance dans les témoignages des victimes de la répression reflète l'étendue illimitée de la violence pratiquée par l'Etat dans sa gestion des conflits intérieurs. Cette gestion est fortement marquée par la méthode forte basée sur la violation flagrante des droits humains. Le caractère secret de ces actes illicites renforce la dimension de l'arbitraire et brouille tous les rapports de forces entre l'appareil policier et ses présumés opposants. Ces témoignages rendent compte d'une réalité qui dépasse l'ordre du commun. Certes, les marocains sont relativement conscients de la tension qui a marqué les rapports entre le Palais et ses opposants, cependant, l'horreur des faits tels qu'ils sont relatés dans les textes de ces hommes dresse un portrait terrifiant d'un pouvoir absolutiste, totalitaire et impitoyable à l'égard de ses propres enfants. L'abondance des récits relatant l'expérience carcérale de leurs auteurs constitue un chainon important dans une longue série d'événements qui marquent la transition politique vers un nouveau Maroc basé sur la démocratie et le respect des droits de l'Homme. L'assouplissement progressif dans la politique du Palais vers la fin des années 1980 va permettre la libération de la plupart des détenus politiques et de ce qui reste des prisonniers de Tazmamart. Cependant, les plaies profondes causées par les longues années de terreur se lisent dans les récits de ces hommes ayant connu les affres des prisons d'Hassan II. Ces textes représentent un patrimoine d'une extrême importance vu qu'ils constituent une réécriture de l'Histoire du pays. Grâce à ces témoignages, la mémoire collective est conservée et la scène littéraire est enrichie par un nouveau mode d'écriture. Assurément, l'écriture romanesque marocaine connait, depuis pas mal de temps, l'émergence de nouvelles tendances qui rompent avec les normes traditionnelles (roman féminin, roman érotique …). Aussi, l'écriture carcérale marocaine constitue un champ très riche qui participe dans le renouvellement des pratiques littéraires vu son originalité et les nouveaux paramètres qu'elle met en jeu. Toutefois, à quel point le récit carcéral marocain répond-il aux normes de la littérarité telles qu'elles sont débattues actuellement ? Et jusqu'à quel point la langue française a-t-elle permis aux victimes de la répression d'accomplir cette mission douloureuse de raconter l'abject dans ses formes les plus inhumaines ?


LEQDEH Mhamed

Bibliographie :

Mohammed RAISS, De Skhirat à Tazmamart, retour du bout de l'enfer, Afrique Orient, Casablanca, 2011 (3e éd). 391 pages.
Mohamed MARZOUKI, Tazmamart, cellule 10, TARIK Editions et Paris Méditerranée, Casablanca, Paris, 2000. 334 pages.
Aziz BINEBINE, TAZMAMORT, dix-huit ans dans le bagne de Hassan II, Ed. Denoël, Paris, 2009. 215 pages.
Abdelhak SERHANE, KABAZAL : Les emmurés de Tazmamart, mémoires de Salah et Aïda Hachad, TARIK Editions, Casablanca, 2009 (2e éd).
Abdelaziz TRIBAK, Ilal Amam, autopsie d'un calvaire, Saâd Warzazi Editions, Tanger, 2009. 327 pages.
Mohamed FELLOUS, Soliloque carcéral, Saâd Warzazi Editions et Attanoukhi Editions, 2009. 248 pages.
Abdelfattah FAKIHANI, Le Couloir: Bribes de vérité sur les années de plomb, TARIK Editions, Coll. Témoignages, Casablanca, 2005. 182 pages.

Jaouad MDIDECH, La Chambre noire ou Derb Moulay Chérif, Editions EDDIF, Casablanca, 2002 (3e éd). 250 pages.

Notes

1Nous empruntons cette expression employée par Abdelhaq Sarhane dans le titre de son livre KABASAL : les emmurés de Tazmamart, témoignages de Salah et Aïda Hachad, Tarik Editions, Casablanca, 2009 (2ème éd.).
2Nous citons à titre indicatif : Histoire du Maroc depuis l'indépendance de Pierre VEREMEN, Histoire du Maroc, de Moulay Idriss à Mohamed VI de Daniel RIVET, Le mouvement marocain des Droits de l'Homme de Marguerite ROLLINDE.
3Voir à ce propos : Maâti MOUNJIB, La monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir, L'Harmattan, 1992.
4L'opposition légale était traditionnellement assurée par le parti de l'Istiqlal et celui de l'UNFP après 1959, et l'opposition illégale rassemblait les mouvements marxistes-léninistes divisés en trois organisations révolutionnaires clandestines : Ilal Amam, 23 mars et Servir le peuple. Il faut également noter l'aile radicale armée de la gauche de l'UNFP dirigée de l'extérieur par le Fqih Basri, l'ennemi juré d'Hassan II après la mort de Ben Barka.
5La société est constamment agitée par des manifestations populaires appelant à l'égalité sociale et criant contre la corruption qui ronge le pays. Ces manifestations sont souvent réprimées par les forces de l'ordre.
6Le 10 juillet 1971, 1400 cadets de l'école militaire d'Ahermoumou, sous les ordres du Lieutenant-colonel M'hammed Ababou, font irruption dans le palais de Skhirat (20 kms au sud de Rabat) alors que le roi Hassan II fête ses 42 ans avec près d'un millier d'hôtes. Des dizaines de personnes y trouvent la mort, le roi Hassan II en sort indemne et reprend le contrôle de la situation. Un an après, le 16 août 1972, le roi rentre de Paris à bord d'un Boeing 747. L'avion royal est attaqué par des chasseurs de l'armée marocaine (base aérienne de Kénitra) au dessus de Tétouan. Encore une fois, le roi échappe in extremis à la mort. Le putsch a échoué.
7Nous employons ce terme dans son sens courant durant l'époque étudiée et qui signifie : l'Etat et ses agents. Pour plus de précisions, nous invitons le lecteur à lire l'article de CLAISSE, Alain. Le makhzen aujourd'hui In : Le Maroc actuel : Une modernisation au miroir de la tradition ? [en ligne]. Aix-en-Provence : Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman, 1992 (généré le 31 décembre 2016). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/iremam/2431”. ISBN : 9782271081308. DOI : 10.4000/books.iremam.2431.
8Abdelfattah FAKIHANI, Le couloir, bribes de vérité sur les années de plomb, Tarik Editions, 2005, p.36.
9C'est le cas de Jaouad MDIDECH qui affirme avoir renoncé, il y avait de là belle lurette, à ses activités de militant au sein de l'organisation Ilal Amam, et qui s'est trouvé arrêté et condamné à 22 ans de prison. Voir à ce propos son témoignage : La chambre noire ou Derb Moulay Cherif, Ed. Eddif. 2002
10Mohamed FELLOUSS, Soliloque carcéral, Ed. Saâd Warzazi et Attanoukhi, 2009, p.13.
11Terme utilisé par les tortionnaires entre eux dans les centres de détention.
12Le couloir, bribes de vérité sur les années de plomb, op.cit., p.41.
13Ibidem.
14Aziz BINEBINE, Tazmamort, dix-huit ans dans le bagne de Hassan II, Denoël, 2009, p.41.
15Abdelaziz TRIBAK, Ilal Amam, autopsie d'un calvaire, Ed. Saâd Warzazi, 2009, p.206.
16Ahmed MARZOUKI, Tazmamart, cellule 10, Tarik Editions, 2000, p.158.
17Tazmamort, 18 ans dans le bagne de Hassan II, op.cit., p.59.
18De Skhirat à Tazmamart, retour du bout de l'enfer, op.cit., p.167.
19Tazmamort, dix-huit ans dans le bagne de Hassan II, op.cit., p.68.
20Ex-membre du mouvement 23 mars, il est condamné à 10 ans de prison ferme qu'il passa à Kénitra.
21Mohamed FELLOUSS, Soliloque carcéral, Saâd Warzazi et Attanoukhi, 2009, p.19.
22Ilal Amam, autopsie d'un calvaire, op.cit., p.228.
23Même à l'intérieur de la prison, les dirigeants incitaient les militants à poursuivre le combat de l'intérieur.
24Voir à ce propos le livre très intéressant de Françoise SIRONI, Bourreaux et victimes, psychologie de la torture, Ed. Odile Jacob. Paris, 1999.
25La chambre noire ou Derb Moulay Chérif, op.cit., p.51.
26Ibid., p.53.
27Ibid., p.60.
28Ibid., p.120.
29Ibid., p.106.
30Ilal Amam, autopsie d'un calvaire, op.cit., p.199.
31La chambre noire ou Derb Moulay Chérif, op.cit., p.108.
32Voir à ce propos le chapitre VII : La fabrication des tortionnaires in Bourreaux et victimes, psychologie de la torture, op.cit., p.127.
33La chambre noire ou Derb Moulay Chérif, op.cit., p.108.
34Tazmamart, cellule 10, op.cit., p.83.
35Ibid., p.81.
36Ibid., p.79.
37Salah HACHCHAD a souvent été accusé par ses codétenus de garder la grosse part pour lui.
38Ahmed MARZOUKI consacre un chapitre de son témoignage écrit pour présenter des portraits des différents gardiens, allant des plus méchants aux plus serviables.
39Tazmamart, cellule 10, op.cit., p.91.
40Tazmamort, op.cit., p.78.
41Ibid., p.83.
42Ibid., p.71.
43Ibid., p.83.
44Tazmamart cellule 10, op.cit., p.103.
45Ibid., p.158.
46De Skhirat à Tazmamart, retour du bout de l'enfer, op.cit., p.205.
Mots-clés : prison | littérature carcérale | maroc

Pour citer cet article :
LEQDEH, Mhamed, "Le récit carcéral marocain : la plume pour dire l’horreur", in L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. [isbn:9789954990551], pp.29-56


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