logo site
L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. | L’image du bagne dans La Chambre noire: Athanor de la mutation psychologique et esthétique 

L’image du bagne dans La Chambre noire: Athanor de la mutation psychologique et esthétique

Cet article a été consulté 670 fois
ABDELOUAHED Hanae
L’image du bagne dans La Chambre noire: Athanor de la mutation psychologique et esthétique-

1 La scène littéraire marocaine a connu dans les années 70-80 l'émergence d'une nouvelle littérature congestionnée par des manifestations et des confrontations violentes. La tendance littéraire des années de plomb se démarque essentiellement par un style d'écriture sobre dont le thème est l'incarcération.

2 La réception de ces textes a contribué à une meilleure connaissance de l'histoire du pays pendant cette période. Cependant, sur le plan critique, les différents travaux sur ces textes ont privilégié une étude sur l'idéologie qui consiste notamment dans la prédilection de « formes variées du discours rebelle »1, une esthétique littéraire réticente vis-à-vis de toute approche définitoire ancrée dans une étude unilatérale qui interroge l'incarcération dans son mode de représentation textuelle : l'anticonformisme scriptural s'avère à son tour une quête de sens en tant que « chemin [par lequel écriture va] à la rencontre de sa propre folie qui est aussi la folie de sa propre société »2.

3 La Chambre noire illustre une étape importante dans l'histoire littéraire marocaine l'auteur a essayé de dépeindre l'univers carcéral dans son ampleur: « par ce récit, commente Jaouad Mdiddech dans la postface, j'avais voulu surtout exorciser un passé démentiel qui m'habite toujours » (postface).

4 La réflexion est ancrée dans la réalité sociologique de l'époque. Mdiddech dénonce l'oppression, la détention, la torture. Les conditions de vie en prison demeurent extrêmement pénibles ; les détenus passent leurs temps dans une chambre noire « murs et plafonds laqués en noir faisaient de cette chambre une sorte de vaste cheminée » (CN, Postface). Par quels moyens Jaouad Mdiddech parvient-il à rendre cette expérience carcérale « humaine, sensible » ?

5 L'étude de l'espace s'avère nécessaire pour déterminer les différentes relations naissantes entre le détenu et bourreau. Pour ce faire, nous nous attachons à une étude approfondie dans la mesure du possible de la psychologie de ce dernier qui se présente comme le « produit d'un dépassement mal opéré3 » où l'insuffisance du « moi », dans une perception renversée, le prédispose à une quête absolue d'espace et à une volonté sans faille de maîtriser le temps. L'analyse est recentrée sur l'étude de l'image du bagne dans La Chambre noire qui « retrace l'odyssée d'un jeune marocain entre les mains des tortionnaires aboutissant à une condamnation de 22 ans de prison » (CN, préface). Nous essaierons de montrer que l'expérience carcérale suscite un type particulier de réflexion qui s'exprime par l'intermédiaire du littéraire où l'autobiographie et la fiction s'entrecroisent.

6 La problématique de l'écriture et de la réception semble controversée concernant ce genre émergent : la littérature carcérale. C'est pour cette raison nous essaierons d'approcher l'œuvre de Jaouad Mdiddech dans les perspectives des études culturelles qui considèrent une œuvre carcérale non pas seulement comme une forme d'enfermement, mais comme un témoignage de son époque (Michel Foucault) et une forme de corporalité (Paul Ricœur), d'entrecroisement des genres littéraires.

7 D'un point de vue poétique, on ne peut pas interpréter la Chambre noire comme un simple récit romanesque, car on pourrait porter atteinte à ses enjeux idéologiques. La construction d'une herméneutique du discours littéraire et politique, l'étude de la personnalité des énonciateurs de ce discours dévoile la crise du sujet et sa complexité qui se meut en crise de langage, en rythme étourdi et caractère fragmentaire des textes en question, symptomatique de « l'altérité du monde extérieur »4. L'auteur nous propose plutôt un discours qui met en jeu le vécu du détenu, car « dans le discours textuel, l'écriture est comme une parole, comme une pratique semblable à celle de l'oralité, comme une activité qui laisse dans le texte des traces qui réfèrent à l'énonciation, à une situation de communication donnée qu'on cherche à reconstruire afin de mieux dégager l'intention du texte ».5 En ce qui concerne le littéraire, il n'est qu'un prétexte pour transmettre une vision du monde régénérée par le choix de la polyphonie comme une technique argumentative qui « met en évidence le piège de la vraisemblance qui reste l'élément fondamental du réalisme »6.

I- La représentation topographique de l'espace carcéral

8 L'image du bagne relève de l'événement traumatisant de l'incarcération qui s'incarne dans des dispersions, des coupures et des ruptures. Comment J. Mdiddech parvient-il à dire l'expérience carcérale ? Comment, en transcendant son ego, arrive-t-il à brosser son alter ego qui n'est autre que le politique ?

1- Le bagne Derb Moulay Cherif : alambic de l'enfermement

9

10 Les études sur l'image de la prison représentent un point de départ important pour comprendre le contexte sociopolitique de la littérature carcérale. La bipolarité historique/ autobiographique semble marquer le discours littéraire sur la prison ce qui confère à cet espace une valeur testimoniale concernant la souffrance du détenu politique durant les années de plomb.

11 Jaouad Mdiddech nous trace son parcours militant qui commence dès un âge très jeune : « militant au lycée, puis à la fac, tout mon entourage le savait. Et puis les militants se comptaient beaucoup et la fac vivait en constante ébullition » (CN, 26). Les flics le suspectaient, le poursuivaient tout jeune tandis que les alliés du régime du roi Hassan II préparaient un « procès politique touchant les militants d'extrême gauche d'inspiration marxiste-léniniste appelés “frontistes“ » (CN, 48). Il s'était ouvert le 31 juillet 1973 devant le tribunal régional de Casablanca constitué en tribunal criminel : « Quatre-vingts personnes y étaient inculpées d'atteinte à la sûreté de l'État, de port d'armes illégal et de détention d'explosifs. 25 furent condamnés à perpétuité par contumace dont Abraham Serfaty. Les autres peines allaient de 2 à 15ans de prison ferme » (CN, 28)

12 La dimension référentielle constitue l'ossature du texte et de l'avant-texte de l'œuvre de Jaouad Mdiddech. Elle se traduit dans des inscriptions historiques (les maintes manifestations qui ont caractérisé les années 70-80 entre autres les insurrections populaires, les grèves ouvrières, le Procès de Casablanca qui dénoncent « l'ère des despotes » (préface CN,11), la citation des noms des grandes prisons et mouroirs de Tazmmamart (la prison centrale de Kénitra (préface), Derb Moulay Cherif, Ghbyla (CN, 28), le bagne de Kalâat M'gouna, (CN, 108). Le bagne de Moulay Derb Cherif est nommé : « le derb n'était pas Treblinka ou Auschwitz : nous n'avions ni fours crématoires ni chambre à gaz […] toutes proportions gardées, aussi inhumaines qu'elle fût, n'était pas du niveau d'abjection du mouroir de Tazmamart ou de celui du Kalâat M'gouna » (CN, 108). La description de ce lieu d'enfermement rend compte du contact initial avec la prison ; un lieu nauséabond, pestilent, émaillé « des couches de crasse [qui] commençaient à [se] coller en plaques à la peau, à faire puer [le détenu]» (CN, 93) et traversé d'images auditives et olfactives qui témoignent de la décrépitude et la vétusté du lieu : « odeurs pestilentielles de ce derb pourri » (CN, 90) qui génèrent « une promiscuité et une chaleur empestée par la raréfaction de l'air » (CN, postface).

13 La prison est représentée comme un univers aseptisé où « les barrières se dissolvaient », où le corps du détenu et sa visibilité dans l'espace carcéral sont mis en expérimentation. Sa référentialité met en évidence le rapport entre l'homme et l'espace décrit, le détenu est incarcéré dans la cellule d'isolement. Son enfermement commence dès son arrestation : « on [lui] banda les yeux » (CN, 45). Il est privé de ses sens : « je ne vis plus rien » (ibidem), déclare-t-il. Désormais, sa vie se situe au royaume des ombres, de l'indécis, de l'imprécis, de l'irréversible, il n'y a que « des bruits de pas. Des portes qui s'ouvraient, se fermaient. J'entrevoyais une pâle lumière et des ombres se mouvant » (CN, 46).

14 L'enfermement réduit le protagoniste à l'indéterminé. Seuls les transferts constituent pour lui des opportunités de sortir de sa cellule et d'établir un contact aussi superficiel et hâtif soit-il avec une partie du paysage extérieur. Le transfert du détenu à la prison civile de Casablanca en 1975 était une occasion pour rencontrer ses amis anciens : Lamrani, Kamal, Benchekroun, Ali Yata, les fondateurs des mouvements à tendance marxiste-léniniste et ceux qui ont mobilisé les tracts Ila-l-amam. Cette rencontre apaise les douleurs des détenus, révèle un signe d'espoir où les « rancunes s'estompaient » (CN, 147). L'espace carcéral devient espace de réconciliation, il revêt une dimension spirituelle, il est le lieu de la communion, du partage et de la compassion. Grâce aux transferts se réalisent les « retrouvailles avec le ciel, le soleil et le stylo pour écrire »7. C'est la première fois que Jaouad Mdiddech parvient à écrire une lettre à sa famille, il peut aussi lire à des écrivains engagés comme Mahmoud Darwich, Nizar Kababni, Simone de Beauvoir, J-P Sartre… Lire porte les germes de la révolte, crée un exutoire dans lequel le temps est vaincu par les signes, les pages et le pouvoir du mot. Grâce à la lecture, il pourrait se libérer de la corvée de l'enfermement derrière les barrières.

15 Le détenu se définit en grande mesure dans sa relation avec l'espace extérieur de la prison ; il vient de là-bas et pense y revenir un jour. Il compare toujours le dedans et le dehors :

Une brise fraîche sentant les arbres, les plantes, les étoiles, les montagnes, la mer et tout ce monde libre, affluait vers mes narines qui n'avaient plus à sentir que les odeurs pestilentielles de ce derb pourri. La brise de la nuit s'infiltra en moi, bravant cette cagoule qui me tombait jusqu'aux épaules. (CN, 90).

16 Cette pause descriptive du dehors passe comme une rêverie durant a promenade nocturne à Binlamdoun à la recherche de Abderrahman, un militant que le détenu a prononcé son nom à force d'être torturé. Le dehors constitue pour le détenu un paysage désiré, impossible de saisir de vivre, car il appartient maintenant à un autre monde. Il décrit avec nostalgie : « nous traversâmes la ville assoupie comme des fantômes resurgis d'une autre planète » (ibidem). La distanciation entre l'espace carcéral et l'espace réel du commun des mortels met en évidence la crise dans laquelle sévit le détenu : le dehors est « vaste et illimité »8tandis que le dedans est « concret et limité » par le pouvoir du tortionnaire, un espace marqué par le rétrécissement et l‘étouffement dépourvu de mouvement et de mobilité. Désormais, il est condamné à la solitude voire la folie : « je crus que j'allais devenir fou » (CN, 91). La peur meurtrit son moi qui s'émiette dans la souffrance et le délire. Son nouveau royaume est l'exil puisque « l'espoir de retrouver la liberté […] s'estompait, s'amenuisait » ( CN, 93).

2- De l'initiation à l'exil

17 Georges Matoré s'intéresse à l'idée de sacralisation de l'espace comme « milieu dans lequel baigne toute représentation esthétique »9. L'espace profane10 se transmute en un espace sacré : lieu de la présentation des rituels (la prière). Il facilite l'ouverture vers les espaces mystiques et en même temps permet de « ferme[r] l'espace sur soi »11. L'espace carcéral avec ses multiples frontières et rituels présente un trajet dédalique par lequel le détenu s'initie aux rituels du monde carcéral. Par exemple, après avoir rencontré ses parents ou ses amis dans le parloir, les détenus sont obligés de se laisser fouiller. Les fouilles « sorte de descente occasionnelle dans nos cellules, conduite par une meute de gardiens pour fouiner, en notre absence, dans nos affaires » (CN, 193) constituent une barrière qui interrompt la communication avec l'extérieur de la prison.

18 Le détenu politique, en tant que personne qui se trouve dans une prison, car il a voulu renverser l'ordre qui règne dans son pays, est dès le départ un étranger pour les autorités. Il faut le « surveiller » et le « punir »12. Michel Foucault constate que « la pénalité moderne ne s'adresse plus au corps, mais à l'âme « puisque ce n'est plus le corps, c'est l'âme »13. L'espace carcéral ne crée que la peur chez le détenu: « ce que j'avais tant redouté durant ma vie de militant, plus que l'arrestation elle-même, à savoir être torturé, être à la merci de crapules aux méthodes innommables » (CN, 34), commente Jaouad Mdiddech. La peur est à son tour génératrice de l'anonymat, de la clandestinité. Le détenu est condamné à l'oubli, à la torture, au dénuement existentiel. Tels sont les nouveaux paramètres qui recomposent sa nouvelle identité en étant une identité qui s'éclate à l'intérieur de cette situation épouvantable, voire tragique; il est humilié, torturé, animalisé jusqu'à la perte toute dignité humaine.

19 La torture commence par le déshabillement en spectacle du détenu « comme des feuilles d'artichaut » et devant lequel les tortionnaires éprouvent un énorme plaisir sensuel: « vas-y, dit l'Haj, cul de singe, masturbe-toi vite, dépêche-toi ». L'espace carcéral attise les pulsions sexuelles des tortionnaires, leur penchant à la perversion, au sadisme ce qui explique leur emploi permanent d'un lexique vulgaire. Ils pratiquent le harcèlement non pas seulement par le biais du langage mais ils font des avances homosexuelles aux détenus par des câlins « presque affectueusement » (CN, 48), une affection perfide comme celle d'un tigre qui guette sa proie. C'est le cas de Al Haj « appelé aussi Haj louate14, était aussi un obsédé sexuel : il harcelait, par ses attouchements les jeunes prisonniers grassouillets lors de leurs déplacements vers les toilettes » (p.109). En faisant mal au détenu, le tortionnaire parvient à le dominer, à construire son identité-ipséité – c'est-à-dire le processus de son acceptation inconditionnelle de soi par soi à travers le regard d'autrui –

20 La torture sexuelle a le rôle de déposséder l'homme de sa virilité et de le transformer en un objet dépourvu de toute puissance, facile à dominer. Il est prisonnier des murs et de ses enquêteurs tortionnaires. Son statut est celui d'un exilé dans son propre pays. Cette déchirure intérieure embrouille les frontières de son identité entre troubles relationnels et affectifs.

21 Le corps et la psyché du détenu font unité dans le monde de la surveillance pénitentiaire15. Dans la salle de l'interrogatoire (salle des tortures), le détenu est sujet à toutes formes de torture : bastonnade, électricité, baignoire eau bouillante, gégène, tabassage. C'est le lieu de la répression, de la violence et la pétrification : « j'étais pétrifié, tout se brouillait dans ma tête. Cerné de toute part comme une bête dans sa tanière » (CN, 51). La folie des tortionnaires déroute le détenu, entrave sa réflexion, le dévide de toute volonté d'agir : « j'aurais bien voulu parler […] je ne savais comment me faire comprendre d'eux » (CN, 51). Le tortionnaire exerce le pouvoir de diriger la parole du détenu : « et pour ce qui est d'avouer, tu avoueras bessif oulla belkhater (de gré ou de force). Autant le faire tout de suite » (ibidem), il est en désarroi dans l'espace carcéral: « comment expliquer à ces brutes qu'un militant peut, un beau jour, douter, se poser des questions, se remettre en cause ? »16. Aucune logique ne peut expliquer l'absurdité qui orchestre cet espace. Par contre, son architecture provient d'une volonté de prise en otage du corps du détenu en s'attaquant à son intellect, car au bout de son trajet pénitentiaire c'est surtout son état psychique qui déprime.

22 La situation existentielle tragique du détenu est représentée par le biais de l'asyndète, de l'accumulation des images cauchemardesques

23 On me fit asseoir sur le sol toujours bandeau aux yeux, on me plia les genoux […] on me lia les mains aux pieds, et hop ! on me souleva et déposa sur une table à l'aide d'une tringle métallique [….] le plus atroce ne vint que quelques minutes plus tard, lorsque je sentis une main ouvrir ma bouche, s'employant à garder mes mâchoires ouvertes, et une autre me verser des jets d'eau à l'intérieur de la bouche je sentis deux doigts me boucher les deux fosses nasales pour couper toute respiration […] chaque fois que je voulais inhaler de l'air, j'avalais de travers, ce qui m'étranglait. (pp.59-60).

24 Toutefois, le comportement des tortionnaires explique la cécité de l'être, « la déchéance humaine dont ils étaient témoins » (p.108), car à force de torturer, le tortionnaire a vomi tout sentiment devant ses victimes au point de distiller son humanité. Il est d'une manière ou d'une autre lui aussi victime de la politique de la répression instaurée et institutionnalisée par les décideurs.

25 Au sein de ces tiraillements et paradoxes, le détenu devient une « pacotille », un objet insignifiant ; il perd son nom, son statut civil, il est réifié, désigné par un chiffre (celui de notre condamné est 122) ce qui montre l'encombrement des détenus au bagne « allongés comme des baguettes de pain » (CN, 105). Steinhardt constate que cette réification amène le détenu à accepter sa mort :

Pour celui qui franchit le seuil de la sécurité [la milice politique] ou de tout autre organisme chargé d'enquêter sur sa personne, la solution consiste à décider fermement en son for intérieur :“ À partir de cet instant je suis mort“ »17.

26 Or, pour le protagoniste de la Chambre noire, le passage par le bagne s'avère une nécessité pour retrouver le chemin de la liberté : pour devenir libre, il faut passer par l'abîme, descendre aux enfers, sorte de purification de l'âme, des retrouvailles de son authenticité existentielle. Pour Jaouad Mdiddech, il faut se démarquer du troupeau afin de retrouver son identité originelle : « j'avais choisi en toute conscience, la liberté » (CN, 36). Ce choix oblige de passer par l'incarcération, par l'expiation, par l'exil et la torture.

27 Cette dialectique de l'ouverture et de l'enfermement de l'espace rend compte de la manière dont le rythme inextricable du récit confère à l'espace une dimension fragmentaire où les personnages sont condamnés à l'errance.

II- L'esthétique de la fragmentation dans l'univers carcéral

28 L'auteur cherche à saisir une réalité pesante qui s'inscrit dans le flux de l'indescriptible, de l'insaisissable. Qu'est-ce que donc « écrire » ? Le caractère réflexif de l'écriture s'avère binaire : il se concrétise dans l'autoréférence de l'écriture mais aussi dans sa dimension conscientielle, forme de retour de la conscience sur elle-même qui fait du roman un journal qui raconte ce qui se passe dans le corps et la conscience de celui qui écrit/ pense/ voit dans/ par le langage. Dans cette tentative de nommer l'innommable se crée une pensée fragmentaire qui se réclame d'abord dans la dispersion du temps, un effet important de l'expérience du désastre et une des causes primordiales de la parole fragmentaire.

1- Temps estompé.

29 Jaouad Mdiddech restitue une existence d'un personnage de roman. Avec les désordres de sa parole, de son expérience personnelle, il recompose la trajectoire carcérale et retrouve un Maroc caché à Deb Moulay Cherif dans les années 70. La déperdition est à l'aune des perturbations du temps ne distinguant plus entre présent et passé. Tel est l'effet de la torture qui se manifeste dans la manipulation du temps par le tortionnaire, ayant pour but de dérouter le prisonnier. C'est pour cette raison qu'il pratique plusieurs attitudes sadiques comme le réveil brusque du détenu, des repas mélangés et la détention dans des endroits obscurs18.

30 En prison, le personnage perd la notion du temps ; il n'arrive plus à distinguer le jour de la nuit

Les jours se ressemblaient, le temps s'attirait, la notion du temps se dissolvait. Mais nous comptons les jours et les heures, car nous nous efforçons, guidés en cela par nos réflexes humains élémentaires comme par une boussole, de maintenir les repères qui nous relaient à la vie, à la réalité pour ne pas perdre le nord (CN, 133).

31 La suspension du temps physique et la dilatation de l'instant de la souffrance créent un paradoxe, entrent en rapport d'échange synchronique, entraînant un mouvement de va-et-vient entre réalité et psyché du détenu, le temps coule imperceptiblement : « les années passées dans les geôles allaient gratter le vernis pour faire apparaître la réalité têtue, sans fioriture. C'est une autre histoire comme disait Edgar Poe » ( CN, 225).

32 Cette « autre histoire » n'est pour le détenu que l'expérience carcérale dans laquelle le temps oscille entre immobilisme et mobilisme. La dispersion du temps au sein de l'expérience carcérale est associée à l'instabilité spatiale, car les cauchemars ramènent l'exilé à l'abîme, espace de son supplice. Le narrateur- détenu mentionne la durée de sa détention : 22 ans. Il est assujetti au trauma qui le suit et l'obsède. Ainsi pour fuir, il voyage dans ses souvenirs, recourt à l'imagination afin d'oublier le présent dans le passé: il se voit dans les bras d'une jeune qui le caresse affectueusement

Elle me prit le visage entre ses deux mains, me regarda quelques instants dans les prunelles […]. Elle approcha de plus en plus son visage du mien, colla ses lèvres juteuses sur les miennes tout en fermant les yeux, me serrant contre son corps (CN, 98).

33 Dans le chapitre intitulé Retour à Sefrou, le détenu brosse, à travers la technique de l'analepse, des séquences de son enfance où il se délectait la saveur de la liberté, où « la vie ne s'arrête jamais, ne laissant pas loisir à cette créature qu'est l'homme d'examiner à la loupe ce que sa mémoire pourrait avoir emmagasiné » (CN, 113). Ce retour en arrière et le recours à la fiction permettent au narrateur de s'évader, de prendre souffle et d'étouffer cette blessure intérieure qui ne tarira jamais. Les réminiscences continuent avec les aventures à l'école et les anecdotes de son maître Bouchareb, la description du Mellah de Sefrou, ensemble de tropismes qui effleurent son imagination et des vagues qui embrassent l'écume de sa mémoire tatouée.

34 Pendant que le détenu perd la notion du temps dans ce tiraillement entre différents temps et espaces, les tortionnaires disposent du temps à leur gré. Le temps s'effrite à l'intervalle de cette relation dialectique entre le tortionnaire et le détenu, il subit une désintégration : « le temps a pris fin, commente Blanchot, nous sommes sortis de l'histoire par l'histoire. Qu'y a-t-il encore à faire ? »19

35 Il est remarquable que le chronotope20 dans l'univers carcéral se construise en compartimentation. Sa configuration avec plusieurs divisions savamment disposées est un instrument par lequel on agit sur le corps du détenu ainsi que sur son moral21. L'espace carcéral est donc mis en relation avec le corps de la personne enfermée, avec sa conscience et son identité.

2- La polyphonie

36 La multiplication des voix narratives souligne le caractère illusoire de la fiction, embrouille la réception de l'histoire comme une unité vraisemblable. Les voix circulent en vases communicants pour démystifier le lecteur. Avec la dissémination des voix, Jaouad Mdidedech met en jeu l'ankylose de la politique marocaine et le blocage d'un système totalitaire qui encourage l'iniquité et étouffe la voix de la liberté d'expression. Au sein de ce dialogisme22 s'implique une certaine conception de l'homme que l'on peut définir comme une anthropologie de l'altérité. Bakhtine lie étroitement l'existence du sujet à celle des Autres : « je ne peux me percevoir moi-même dans mon aspect extérieur, sentir qu'il m'englobe et m'exprime »23. Cela veut dire que l'autre joue un rôle essentiel dans la constitution du moi, car il lui permet de s'accomplir, de se remettre en question, de voir son revers: « Si autrui ne la crée pas, cette personnalité n'existera pas »24. L'Autre aide à voir, à retenir, à rassembler et à unifier. Les derniers chapitres du roman sont consacrés au Procès de Casablanca dans lequel chaque détenu prend la parole pour défendre sa cause. Dans la cour d'assises, les 139 accusés « se levèrent comme un seul homme de leurs bancs et crièrent tous en chœur “Fasciste….Fasciste…Fasciste“ » (CN, 222). La prolifération des voix renforce la fonction testimoniale de l'œuvre de J. Mdiddech qui brave l'interdit, dévoile un Maroc dépendant de la voix de la dictature, de l'oppression et de la violence, une politique qui oscille entre l'être (la dictature) et le paraître (la séparation des pouvoirs).

37 Seule l'expression est capable de contester et interroger cette identité vacillante. La voix plurielle dans la Chambre noire n'est qu'un substrat, tantôt elle se greffe sur l'utilisation des interférences (sniffeur/ sniff pour désigner l'Haj louate) tantôt elle se manifeste à travers les traductions (AL barhouche= le gosse/ Al Hich= l'animal). Le bilinguisme contribue à l'implantation de l'esthétique de la fragmentation, reproduit un langage déconstruit et concourt à une stratégie de subversion : « l'interdiction sociale d'un texte se mesure à la violence qui lui permet d'excéder les lois qu'une société, une idéologie se donnent pour s'accorder à elle-même dans un beau mouvement d'intelligible historique »25. Le langage est contestataire grâce à sa pluralité, il s'agit de « composer avec un sens suspendu, interrogé, contesté, différé, repris, annulé, relancé »26. Le langage se révolte même en produisant un non-sens, en créant dans le silence et l'arbitraire.

38 La langue de Jaouad Mdiddech est sobre, dénuée d'émotions. L'enjeu n'est pas de créer une œuvre d'art mais de mimer l'atrocité du vécu dans les bagnes. La rhétorique du récit repose sur la notion de vérité27car le lecteur est censé croire le témoignage d'un détenu considéré comme un paria dont la société se méfie. Paul Ricoeur place le témoignage aux confins du soupçon et de la confiance. Le soupçon plane sur le témoignage dans toutes ses étapes :

  1. la perception d'une scène vécue.

  2. La rétention du souvenir.

  3. La phase déclarative et narrative de la restitution28

39 L'information apportée par le témoignage de Jaouad Mdiddech opère en effet une distinction entre la réalité et la fiction dans la mesure où le sujet témoignant s'autodésigne ainsi : « la réalité de la chose passée et la présence du narrateur sur les lieux de l'occurrence »29. Par l'autoréférentiel, il parvient à délivrer les troubles des années 70. La réalité reflétée n'est pas un cliché photographique, c'est une réalité transfigurée par la conscience des hommes et nourrie par leur imagination afin de créer une vision du monde contemporain.

40 Entre création romanesque et réalité historique, Jaouad Mdiddch a tenté de faire de son expérience personnelle au milieu des remous de l'incarcération un témoignage de la réalité des années de plomb. Sa révolte se traduit par le brassage du fictionnel/ du factuel/ et du fictionnel qui réinscrit sa démarche dans une perspective des études historiques incitant à un retour aux compositions et aux motifs empruntés du et au passé, l'aspect architectural-polyphonique de l'œuvre s'apparente à la conception post-moderne30 qui confronte savoir et pouvoir. L'écriture du “moi“ jalonnée de polyphonie, de dialogues, est un trajet qui s'effectue par intervalle, par une promenade à travers des représentations de signes, du monde semé de voix qui s'évadent au sein de la fiction, contestent, se révoltent, s'insurgent conte l'injustice et la dictature du pouvoir. Pour ce, le choix du roman comme un genre de prédilection pour Jaouad Middech est naturel, inhérent, car dans le miroir de la fiction surgit une image morcelée du corps qu'une identité aliénante a marqué son empreinte. La fiction est alors capable de reconfigurer l'expérience du temps où se recrée toute une existence dans les mots.


ABDELOUAHED Hanae

Bibliographie.

▪ Oeuvre support :

Jaouad MDIDECH, La Chambre noire ou Derb Moulay Chérif, Eddif, Casablanca, 2002

▪ Références critiques :

BACHELARD Gaston, Poétique de l'espace, Paris, PUF, 1974.
BAKHTINE Mikhaïl, Problème de la poétique de Dostoïevski, éd. L'Age d'Homme, 1970.
CESEREANU Ruxandra, Panopticon : political torture in the twentieth century a study of mentalities, traduit par Carmen Borbely, Institut Cultural Român, 2006
CHEVRIER Jacques, « Des formes variées du discours rebelle » dans Notre Librairie, n°148, juillet-septembre 2002.
CHEIKH Beida « la Psychopathologie et ses fictions », Apport de la psychopathologie maghrébine, Actes de Congrès, avril 1990, Argenteuil, Publications de l'Association Pour l'Aide à la Recherche en Psychopathologie Clinique, 1991.
EKOTTO Frieda, L'écriture carcérale et le discours juridique chez J. Genet, éd. L'Harmattan, 2003.
FOUCAULT Michel, Surveiller et punir, Gallimard, NRF, 1975.
GONTARD Marc, Le Moi étrange, éd. L'Harmattan, 1993.
GONTARD Marc, La violence du texte, éd.L'Harmattan, 1993.
LUKACS Georges, La Théorie du roman, Gallimard, Tel, 1989.
Lyotard Jean-François, La condition postmoderne, éd. de Minuit, Paris, 1979
MATORE Georges, L'espace humain : l'expression de l'espace dans la vie, la pensée et l'art contemporains, Éditions La Colombe du Vieux Colombier Ligugé, impr. Aubin, 1962.
RICŒUR Paul, La Mémoire et l'Histoire, l'Oubli, Seuil, Paris, 2003.
SPERBER Manès, Psychologie du pouvoir, Odile Jacob, Paris, 1995.
STEINHARDT Nicolae, Journal de la félicité, Arcantères, 1999.
TODOROV Tzevtan, Michel Bakhtine, Le principe dialogique, Seuil, Paris, 1981.
VAN HEUVEL Pierre, Parole, mot, silence, pour une poétique de l'énonciation, librairie José Corti, Paris, 1985
VERNANT J -P, La traversée des frontières. Entre mythe et poétique II, Seuil, coll. Points Essais.2000

Notes

1Jacques CHEVRIER, « Des formes variées du discours rebelle » dans Notre Librairie, n°148, juillet-septembre 2002, p.15
2Beida CHEIKH « la Psychopathologie et ses fictions », Apport de la psychopathologie maghrébine, Actes de Congrès des 5,6,7 avril 1990, Argenteuil, Publications de l'Association Pour l'Aide à la Recherche en Psychopathologie Clinique, 1991, p.135.
3Manès SPERBER, Psychologie du pouvoir, Paris, Odile Jacob, 1995, p.38.
4Georges LUKACS, La Théorie du roman, Gaillimard, coll. Tel, 1989, p.60.
5Pierre VAN HEUVEL, Parole, mot, silence, pour une poétique de l'énonciation, librairie José Corti, Paris, 1985, p.33
6 Marc GONTARD, Le Moi étrange, éd. L'Harmattan, 1993, p.17
7Titre d'un chapitre dans la Chambre noire, op. cit : de 183 à 186.
8Gaston BACHELARD, Poétique de l'espace, Paris, PUF, 1974, p.194
9Georges MATORE, L'espace humain : l'expression de l'espace dans la vie, la pensée et l'art contemporains, p19.3
10Terme emprunté à Mircea Eliade, Le sacré et le profane, éd. Gallimard, p.1987.
11Pierre VERNANT J-P, La traversée des frontières. Entre mythe et poétique II, éd. Points, coll. Points Essais, p.138
12FOUCAULT Michel, Surveiller et punir, Gallimard, NRF, 1975.
13Ibid,
14Ce nom, en arabe, désigne un homme homosexuel.
15 Ruxandra CESEREANU, Panopticon : political torture in the twentieth century a study of mentalities, traduit par Carmen Borbely, Institut Cultural Român, 2006.
16Ibidem,
17Nicolae STEINHARDT, Journal de la félicité, Arcantères , 1999, p.17
18CESEREANU, op. cit, p.148-149
19Ibid, 230.
20Le Chronotope est une notion philologique proposée par Mikhaïl Bakhtine qui recouvre les éléments de description spatiaux et temporels contenus dans un récit fictionnel ou non : le lieu et le moment sont réputés solidaires.
21Frieda EKOTTO, L'écriture carcérale et le discours juridique chez J. Genet, éd. L'Harmattan, 2003, p.127
22Pour Bakhtine, le dialogisme est l'interaction qui se constitue entre le discours du narrateur principal et les discours d'autres personnages ou entre deux discours internes d'un personnage. Grâce à ce procédé, l'auteur peut laisser toute la place à une voix et une conscience indépendantes de la sienne et garder une position neutre, sans qu'aucun point de vue ne soit privilégié. Ce procédé permet de garder intactes les oppositions entre des conceptions idéologiques divergentes plutôt que de les masquer dans un discours monologique dominé par la voix de l'auteur. Problème de la poétique de Dostoïevski, éd. L'Age d'Homme, 1970.
23TODOROV Tzevtan, Michaîl Bakhtine, Le principe dialogique, Paris, Seuil, 1981, p.147.
24Ibidem
25Marc GONTARD, La violence du texte, éd. L'Harmattan, 1993, p.17
26Mariannick SCHÖPFEL, éd. Ellipses, 2004, p.20.
27Paul RICŒUR, La Mémoire et l'Histoire, l'Oubli, Paris, Seuil, 2003.
28Ibid, p.202.
29Ibid, p204.
30«La “postmodernité“ — concept attribué à Charles Jenks et repris l'année suivante par Jean-François Lyotard dans La condition postmoderne (Paris, Editions de Minuit, 1979) — entend marquer la fin de l'époque moderne avec son utopie d'une perfection inaccessible. Après la faillite des «grands récits idéologiques», qui ont remis en question la notion de progrès, la «postmodernité» correspond à l'expression d'un individualisme où les critères esthétiques du Modernisme cèdent la place à la subjectivité des goûts personnels.»
Mots-clés : prison | littérature carcérale | chambre noire

Pour citer cet article :
ABDELOUAHED, Hanae, "L’image du bagne dans La Chambre noire: Athanor de la mutation psychologique et esthétique", in L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. [isbn:9789954990551], pp.87-104


Partager sur:
partager sur facebook