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L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. | L’espace carcéral comme antimonde chez Gérard de Nerval 

L’espace carcéral comme antimonde chez Gérard de Nerval

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EL MERABET Lahoucine
L’espace carcéral comme antimonde chez Gérard de Nerval-

« Toujours s'en trouve-t-il quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent tenir de le secouer (...). Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et toute hors du monde, l'imaginent et la sentent en leur esprit, et encore la savourent. »1

1Rien qu'à partir de cette réplique hautement significative du Discours de la servitude volontaire de La Boétie, il sied de préciser que la liberté reste un bien étroitement liée à la destinée de l'homme au milieu des tribulations de la vie et des vicissitudes sociales. On peut en partir pour voir combien la littérature peut être utile en ce qu'elle livre des exemples à contempler et des sorts à considérer afin d'en tirer des valeurs proprement humaines. En effet, en prison, la liberté ôtée et l'enfermement imposé, reste à déployer une imagination assortie de sentiments favorables à la célébration de ce qui est physiquement spoliée. Dans ce qui suit, il importe de voir comment certains espaces littéraires sont à la fois repérés historiquement et subtilement, s'assignant pour fonction de grossir les vices d'un siècle - caricature, satire poussée jusqu'au paradoxe - ou de les faire ressortir par contraste et par antithèse en érigeant en utopie des valeurs faisant défaut dans le réel considéré. A cet égard, si Nerval fait apparaître la prison et l'asile psychiatriques comme des lieux privilégiés, c'est bien entendu comme ostensibles anticipations, en percevant ces espaces autant d'antitopies.2 Plus précisément, il y a lieu de voir chez Nerval à quel point l'espace carcéral est conçu comme avenir menaçant d'une société dont l'ordre et la justice reposent sur les instances de surveillance et de répression alors que la responsabilité morale des individus est dégagée. D'autant que le milieu pénitentiaire apparaît ainsi tantôt comme un îlot de fraternité au sein d'une société globalement individualiste; tantôt comme le reflet et la conséquence extrême d'un narcissisme à l'aune duquel la société qui se meut dehors se trouve discréditée. Afin de déployer ce point problématique, l'intérêt sera initialement centré sur la prison selon la conception romantique qui en fait un exutoire et un horizon de fuite ; l'accent sera ensuite mis sur une ambivalence caractéristique de l'espace carcéral chez Nerval qui le perçoit comme lieu d'exaltation aussi bien que foyer de tensions ; en dernière analyse l'institution pénitentiaire sera retenue comme lieu de discorde entre l'individu et la société, comme espace propice à la résorption de ce que Kant appelle chez l'homme la sociabilité insociable.

La vision romantique de l'espace carcéral

2 Il n'est pas inintéressant de noter d'emblée que le traitement nervalien de la thématique carcérale est tributaire de la conception romantique qui a fait de la réclusion et de l'éloignement du monde social un motif majeur et significatif.

La société à travers le prisme carcéral

3 Chez Nerval, et précisément dans La Main de Gloire qui est une nouvelle fantastiquepubliée par l'auteur dans Le Cabinet de lecture du 24 septembre 1832, on note un emboîtement spatial particulièrement révélateur d'un jeu de miroirs entre la société libre et le monde carcéral qui prend de la sorte le caractère d'une anti-utopie. La toute-puissance de l'argent dans le régime de faveurs moderne est plus explicitée dans Mémoires d'un parisien, qui matérialise par exemple le régime censitaire de Louis-Philippe, ce qui s'exprime métonymiquement, par l'investissement de la monnaie en un espace isolé :

« La pistole se compose de petites chambres fort propres à un ou deux lits, où le concierge fournit tout ce qu'on demande, comme à la prison de la Garde nationale; le plancher est en dalles, les murs sont couverts de dessins et d'inscriptions; on boit, on lit, on fume ; la situation est donc fort supportable. »3

4 Le mot pistole souligne le privilège perdurant jusqu'à nos jours, les discriminations lisibles dans l'agencement architectural des lieux publics. Ce passage est destiné à mettre en place une perspective anti-utopique: elle grossit les défauts de la société bourgeoise, mercantile, plus qu'elle n'en produit le reflet inversé. Le problème de la propriété est toujours au centre de cette critique :

« Vers midi, le concierge nous demanda si nous voulions passer avec la société, pendant qu'on nous ferait le service. Cette proposition n'était que dans le but de nous distraire, car nous pouvions simplement attendre dans une autre chambre. La société, c'étaient les voleurs. »4

5 Dès lors que l'on se met en tête les paradoxes de La Main de Gloire sur les galères et leur envers, on perçoit qu'il y a dans l'insistance stylistique plus que l'expression d'un étonnement amusé. La situation et le propos, burlesques par leur mondanité déplacée, ne doivent pas masquer la persistance d'un paradoxe rappelant celui de Proudhon : « la propriété, c'est le vol ». Dans l'extrait, le prédicat « les voleurs » n'a pas pour but d'identifier le groupe énoncé par le concierge, mais de caractériser dans l'absolu et dans son ensemble « la société », dont l'article de notoriété et de généralisation renverrait généralement à la société française. Autant dire que l'espace carcéral sert ici de loupe, amplifiant les défauts dénoncés explicitement ailleurs : les imperfections d'un système engendrant des erreurs judiciaires inefficace contre les escrocs et les voleurs patentés. D'ailleurs, dans La Main de Gloire le récit est violent à bien des égards. Eustache Bouteroue souhaite se venger d'un militaire hautain, Joseph appartenant à sa belle-famille. A cet effet, il demande de l'aide à un enchanteur qui dote sa main de pouvoirs magiques. Eustache tue le matamore en duel, mais il omet de payer son dû au magicien qui lui a facilité l'opération magique. C'est alors que sa main lui échappe et gifle un magistrat, Godinot Chevassut. On pend Eustache, moins pour le meurtre du militaire que pour cet affront à un homme de robe. C'était le premier texte de Nerval à construire une utopie, par l'inversion des valeurs communément attachées à l'espace urbain. Elle décrie ainsi des institutions déjà prises pour cible par Pétrus Borel dans Champavert et Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris. Les signes sont disposés en vue d'une lecture à orienter dans le sens d'une utopie, autrement dit dans un antimonde.

L'espace carcéral comme antimonde

6 Comme on peut le comprendre aisément dans Mémoires, le narrateur nervalien est initialement reclus à la préfecture où l'inégalité est appréciée, mais celle-ci est ensuite dotée d'un coefficient négatif à Sainte-Pélagie.5 En vertu des lois de l'utopie, les signes s'inversent et l'inégalité sociale détruit l'harmonie. L'argent ne garantit plus le superbe isolement de ses possesseurs mais les exclut d'une communauté:

« Cependant, si la liberté régnait avec évidence dans ce petit coin de monde, il n'en était pas de même de l'égalité. Ainsi que je l'ai remarqué déjà, la question d'argent mettait une grande différence dans les positions, comme celle de costume et d'éducation dans les relations et dans les amitiés. Mes anciens camarades de dortoir y étaient si accoutumés, qu'à partir du moment où je fus logé à la pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole. »6

7 Le microcosme de Sainte-Pélagie reproduit les travers d'une société à laquelle Nerval reproche de privilégier l'argent et les signes extérieurs de la richesse; mais elle les accentue pour en dévoiler les aspects moins favorables à la communication conviviale entre prisonniers.

8 A partir de ce constat critique, le récit nous mène sur l'autre versant de la prison, tendant vers un futur fraternel. Sainte-Pélagie est « le fumier sur lequel pousse l'avenir de l'humanité » selon Zola, le terreau sur lequel croît le secret de l'harmonie future. Le texte n'est donc pas seulement ambivalent politiquement, il l'est aussi par l'esprit et la pensée. Il importe de noter par ailleurs que dans Mémoires d'un Parisien, qui est une trace écrite retraçant le séjour de l'auteur à Sainte-Pélagie, la critique et l'affirmation se font écho et se succèdent. Mieux, c'est la musique qui est le symbole de la paix qui règne en ces lieux. L'auteur a choisi d'en parler sur le mode de la dérision et de l'humour , de manière à donner un relief particulier à la combinaison entre l'isotopie carcérale et celle de la musique, destinée à faire de la prison un lieu de concorde et d'osmose. La liaison entre utopie et musique, repérable et lisible aussi dans Aurélia, plus célèbre, est comme préparée par ce texte. Le comique précède souvent le sublime chez Nerval et fonde les structures de ce que l'on a coutume d'appeler ses grands textes. Ces mémoires ne font que développer un jeu de mots initial, fondé sur l'analogie argotique entre les barreaux et les cordes d'un instrument. Les trois amis prisonniers voient diverses requêtes repoussées par leurs geôliers : « Alors nous agitons la porte, nous frappons sur les planches, nous faisons rendre au violon toute l'harmonie qui lui est propre7

La communauté pénitentiaire : un monde à venir

9 Si la musique est introduite dans l'espace carcéral par le biais d'un récit ostensiblement subjectif, il faut préciser à cet égard que le Voyage en Orient représente sans conteste la protestation la plus radicale de Gérard de Nerval contre l'incarcération, bien que certains passages des deux volumes de 1851 n'en paraissent pas moins ambigus : la description des épreuves initiatiques qui avaient lieu dans 1'Egypte des pharaons, l'« Histoire du calife Hakem » et l'« Histoire de la Reine du Matin et de Soliman ». Victor Brombert, dans La Prison romantique 8 a fait observer le rôle matriciel de l'emprisonnement comme vecteur de création et de production dans chacun de ces récits. Conformément aux propos de l'officier prussien rencontré sur la plate-forme de la pyramide de Chéops, les initiations de l'Egypte antique avaient pour cadre les cités et les galeries souterraines qui reliaient les Pyramides à un temple situé près de Memphis ; de plus, à l'issue des épreuves, l'initié avait à subir « dix-huit jours de retraite où il devait garder un silence complet. Il lui était permis seulement de lire et d'écrire ». C'est lors de son incarcération à la prison du Moristan - dans la partie réservée aux fous furieux- que le calife Hakem prend conscience de son destin et de sa divinité. Enfin, l'épisode central de « l'Histoire de la Reine du Matin et de Soliman » est constitué par la descente d'Adoniran9 dans les entrailles de la terre, où ses ancêtres ont fait creuser de longues galeries, murées sur l'extérieur, et y vivent reclus: c'est là que l'architecte reçoit les conseils et les outils qui lui permettront d'achever sa gigantesque entreprise artistique, la fonte de la mer d'airain. Cette entreprise ne peut être menée que suite aux rêves aussi heureux que ceux exprimés par l'auteur dans Aurélia, lesquels l'ont mis dans un « état cataleptique » qui, de son propre aveu, avait duré plusieurs jours. Il note dans ce sens : « [...] Je compare cette série d'épreuves que j'ai traversées à ce qui, pour les anciens, représentait l'idée d'une descente aux enfers ».10 Il s'ensuit un aphorisme qui aurait été trouvé sur un carnet de Nerval, après la mort du poète: « Le geôlier est une autre sorte de captif. Le geôlier est-il jaloux des rêves de son prisonnier? »11 On observe que la jalousie n'est pas suscitée par la personne du prisonnier lui- même, mais par la capacité de rêver que lui donne sa condition de reclus.

L'espace carcéral : un monde ambivalent

10 Il en ressort que l'œuvre de Nerval n'attribue donc pas une signification univoque à la prison, ou précisément à l'espace carcéral. Loin de n'inspirer que l'expression d'un sentiment de révolte, les images qu'il livre semblent véhiculer une valeur symbolique plus complexe, valeur qui est attestée à l'époque romantique.

Noces et festins

11 Il n'est pas sans intérêt d'établir un parallèle entre Mémoires d'un Parisien et le texte critique mais ambigu de Victor Hugo : « Noces et festins » poème publié en 1832, centré sur le festin ininterrompu des grands de ce monde.

12 Le contexte historique incertain fait vaciller ce texte hugolien entre la parabole sur les vicissitudes de la fortune, le mirage des splendeurs princières et le souvenir spectral des banquets qui, à la Conciergerie, sous la Terreur, précédaient les exécutions. Nerval rapproche ces festivités sinistres et les ripailles des légitimistes arrêtés après le complot de la rue des Prouvaires. Il cite un vers de ce texte de Hugo : Toujours par quelque bout le banquet recommence. Mais la citation n'est pas seulement d'un intérêt ponctuel comme le prouve le retour persistant de l'intertexte hugolien dans l'œuvre nervalienne. Nerval rejoint d'abord Hugo sur le terrain du paradoxe carcéral, subvertissant les rapports entre esclave et maître :

La salle envoie au ciel une rumeur de fête.
Les convives ont tous une couronne en tête
Tous un trône sous eux où leur orgueil s'assied,
Tous un sceptre à la main, tous une chaîne au pied;
Car il en est plus d'un qui voudrait fuir peut-être,
Et l'esclave le mieux attaché c'est le maître

13 La brusque interruption du festin rappelle de manière menaçante le destin de Louis XVI puis de Charles X : on pouvait y lire un avertissement prophétique destiné à Louis-Philippe. Hugo désigne les « rois » en général, guidés par une Conscience aux yeux crevés. Louis-Philippe, symbole d'une royauté qui se rassoit au festin, n'est pas exclu en principe de cette allégorie. Publié en 1832, le poème s'achève sur l'évocation des banquets brusquement interrompus par la mort ou par l'exil. « Les deux textes s'attachent à montrer la réversibilité de deux espaces politiquement opposés : Hugo voit le palais insensiblement métamorphosé en prison, Nerval, la prison insensiblement changée en palais. »13

14 Le mot « spectre » qui vient perturber la communauté en prison désigne de toute évidence dans le texte de Hugo la mort violente, le châtiment et la damnation pétrifiante. Ce peut être aussi l'exil. Dans le cas du narrateur nervalien, l'expulsion hors de la communauté chaleureuse des opposants politiques apparaît comme un bannissement. Sainte-Pélagie est bien une utopie, mais une utopie avec laquelle Nerval garde ses distances: tantôt elle stylise et reproduit en les grossissant les traits d'une société commandée par l'argent, tantôt elle propose au lecteur une alternative communautaire dont l'unité problématique se constitue autour d'une volonté d'opposition.

Emprisonnement finalement apprécié

15 On ne peut dans l'optique de ce travail omettre d'évoquer ici Aurélia, témoignage capital sur les séquestrations de l'auteur. L'ouvrage est annoncé dans la lettre- préface des Filles du Feu adressé par l'auteur à Alexandre Dumas, comme « l'histoire [d'une] « descente aux enfers » d'autant que de cette descente vont resurgir des élans propres à la création et à l'élucidation de bien des mystères. C'est dans le même ordre d'idées qu'il faut lire Jemmy l'une des nouvelles constitutives du dernier recueil de l'auteur : Les Filles du feu (1854).On peut aisément y lire que la leçon de récits nervaliens étroitement liés à la séquestration est ambivalente. Ainsi la jeune femme Jemmy, cinq ans après son enlèvement par les Indiens, réussit à échapper à ses ravisseurs et à revenir à la ferme qu'habite encore sa famille. Une déception cruelle l'y attend: sa place d'épouse et de mère est occupée par une autre femme. Comprenant qu'elle passera toujours, aux yeux des siens, pour une étrangère, Jemmy ne trouve d'autre solution que de retourner, définitivement, vivre avec ses ravisseurs: elle s'accommode de cette nouvelle existence, devient «l'oracle et la favorite » des Indiens; aussi Jemmy ne peut-elle que revenir vers le monde des morts, celui des Indiens. Elle retourne chez les Sauvages qu'elle va civiliser et se marie avec Tomahawk auquel elle donne des enfants dont la couleur de peau signifie la double appartenance, alliance et fusion de deux univers contradictoires. Jacques Toffel a deux femmes, Jemmy a deux maris, mais les enfants permettent l'union impossible. L'énergie de l'héroïne, qui en fait une Fille du Feu, lui a permis de traverser la mort, car elle revient vivante du monde des spectres, d'un univers carcéral. Les dernières lignes de la nouvelle montrent bien son triomphe, l'élève au rang de mythe d'autant qu'elle a pu convertir, bien qu'étant leur ravie, les Indiens aux habitudes occidentales. C'est dire que l'incarcération peut fournir des bienfaits paradoxalement peu attendus.

Précarité d'une utopie

16 Il faut noter que la publication de La Main de Gloire citée, coïncidait avec ne répression sournoise. Ce contexte pouvait autoriser le lecteur à interpréter ce récit historique comme la transposition d'une situation moderne. Elle était présente à l'esprit de Nerval, d'autant qu'il en avait lui-même souffert ; à cause de trop de « bousin » - de tapage - et il avait dû passer, à deux reprises, quelques jours en prison : « Nous concluons donc à deux séjours à Sainte-Pélagie, l'un pendant l'automne de 1831, l'autre en février 1832. La seconde fois, lui qui était républicain en 1830, il avait été arrêté comme légitimiste. »14

17 Toutes arbitraires qu'aient été ces arrestations selon des biographes, l'anecdote est significative de l'ambivalence politique de l'auteur, opposant rebelle à tout endoctrinement. Quelques années plus tard, Mémoires d'un Parisien revivifie le souvenir de cette époque agitée et festive pendant laquelle le mouvement bousingot15 se développe. Il fait place à la bohème du Doyenné à partir de 1835, moment où s'accroît la répression politique. Ce moment privilégie l'engagement artistique.

18 Paradoxalement et curieusement, la remémoration n'a pas ici un but nostalgique ou passéiste. Elle est au contraire la quête d'une continuité dans la voie du progrès démocratique, par-delà la rupture de 1830. L'utopie carcérale de La Main de Gloire fait retour dans Mémoires d'un Parisien, anticipant à dix ans de distance les circonstances de Contes et Facéties. A la permanence de la prison utopique, on mesure le désenchantement, l'amertume de l'auteur. Si la condition la plus enviable d'un citoyen est de vivre en prison, il n'en reste pas moins vrai qu'on peut être moins sûr du degré de réalisation des idéaux sociaux et politiques concrétisés par une poignée de militants emprisonnés. Mieux encore, l'apologie humoristique de Sainte-Pélagie, modèle d'harmonie, prouve ainsi par l'absurde l'inanité de la société ordinaire et la précarité de ses soubassements.

La prison : lieu de tension entre l'individu et la société

19 Il s'est ainsi avéré que la vie en prison met en jeu l'individu dans son rapport à la société et à la collectivité. Mieux, il sied de dire que l'espace carcéral est à même de traduire ce réseau de relations, mais aussi d'offrir un lieu où certains clivages peuvent se résorber.

Espace de méditation et de création

20 À l'époque romantique, la valeur qui est attestée à l'emprisonnement est bien rendue par les textes de Stendhal. Ainsi, Fabrice est enchanté par son incarcération dans la tour Farnèse, il ne s'évade qu'à contre-cœur et, une fois libre, garde la nostalgie de ce bonheur; les termes utilisés par l'auteur sont hautement significatis : « [Fabrice] était au désespoir d'être hors de prison ». Et on sait que la fin du récit évoquera le retour du héros entre quatre murs, cette fois dans une cellule de chartreux. De même, le séjour en prison est doté d'une valeur positive tout aussi exemplaire par Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir. C'est dans le même esprit qu'on peut lire le récit de Francesco Colonna mis en abyme dans Sylvie, l'une des nouvelles des Filles du feu. L'itinéraire nervalien s'articule autour de cette narration symbolique, dont l'importance structurelle a été soulignée par tous les commentateurs: c'est de sa cellule de moine et de religieux que Francesco s'échappait toutes les nuits en pensée pour se rejoindre dans l'empire mythologique, et c'est dans sa cellule qu'il écrivit Le Songe de Poliphile, grand roman d'amour qui transmet à la postérité le souvenir de ces nuits enchantées. C'est un récit dont l'imaginaire avait accompagné longtemps la rêverie nervalienne et nourri sa création. Dans Sylvie, lorsque le narrateur signe la lettre qu'il envoie de l'Allemagne à Aurélie « Un inconnu », il s'identifie ainsi au peintre Colonna amoureux de la belle Laura, le point commun étant que Laura et Adrienne étaient amenées à vivre selon un ordre religieux strict, c'est à dire dans un espace fermé et carcéral qui ne peut qu'offrir d'autres possibilités de fuite et de libération des carcans sociaux, fût-ce par la pensée et l'imagination.

La prison heureuse

21 Dans le cadre de ces bienfaits que confère l'espace carcéral, la perspective de la prison s'offre comme antidote à la fatigue, au dérangement d'esprit, et au désespoir. Si tout semble perdu en prison, une certaine euphorie se produit car quelqu'un ou quelque chose est retrouvé. En quelque douze vers profondément suggestifs, de la scène 3 de l'acte V du Roi Lear de Shakespeare, le personnage éponyme indique les raisons de son enchantement : la prison leur sera une cage merveilleuse; tels des oiseaux ils y pourront chanter leur poème de pardon, d'amour et d'innocence ; ils s'y sentiront libérés des servitudes du monde, doués d'une vue merveilleuse qui leur révélera le secret des choses :

Viens, allons en prison tous deux ensemble nous chanterons comme oiseaux en cage. Nous passerons la vie à prier, et à chanter, et à conter de vieux contes, et à rire aux papillons dorés, et entendre de pauvres hères causer des nouvelles de la cour... et causant avec eux-mêmes, nous dirons qui perd et qui gagne, et nous expliquerons les mystères des choses comme si nous étions les confidents des dieux.16

22 Cette réplique aux accents festifs, centrée sur le roi Lear et sa fille Cordelia, n'est pas sans faire penser à ce dédoublement nervalien évoqué aussi dans l'Histoire du calife Hakem intégrée au Voyage en Orient et qui reviendra dans Aurélia. Le lien de la vie et du rêve est mis en scène par le phénomène du miroir:

Spifame, devant un miroir ou dans le sommeil, se retrouvait et se jugeait à part, changeant de rôle et d'individualité tour à tour, être double et distinct pourtant, comme il arrive souvent qu'on se sent exister en rêve.17

23 Dans ce passage du Roi de Bicêtre, le roi ne mourra pas, peut-être parce qu'il se rachète en se conduisant avec bonté envers Spifame, le gardant près de lui dans son château. Plus étrange est cette démultiplication hautement significative: dans la prison où Spifame est d'abord jeté, se trouve un poète, Claude Vignet, qui est un double moral, comme le roi est un double physique. C'est dire qu'au sein de la prison s'effectue un déploiement imaginaire de l'être, le mettant à même de passer par des aléas et des avatars qui ne peuvent que lui faire transcender le vécu aliénant des murs carcéraux.

De la prison : subversion et excentricité.

24 Si pour Nerval, il est aisé de quitter le cadre étriqué de la prison à travers un dédoublement favorisé par une imagination libre, il n'en demeure pas moins vrai qu'il a célébré des auteurs vagabonds, capables de s'évader de la prison et de s'opposer au pouvoir avec désinvolture, et non sans audace. Le personnage historique de l'abbé de Bucquoy sert de prétexte à une réflexion sur le pouvoir qui enferme les marginaux. La liberté de pensée triomphe, puisque l'abbé réussit à s'évader plusieurs fois et finit ses jours à l'étranger ; En marge de sa double évasion du Fort-l'Evêque et de la Bastille, il a laissé des livres qui échappent totalement à ce pouvoir, ayant « tracé déjà tout un plan de république applicable à la France, qui donnait les moyens de supprimer la monarchie! »18 Il est qualifié d'excentrique car il est devenu chef de la ligue des Faux Saulniers, alors que son état le destinait à plus de sagesse. II apparaît, avec le recul du temps, comme un précurseur de la Révolution et, à ce titre, entre dans le projet des Illuminés. Il fait preuve d'un certain scepticisme à l'égard de la religion d'État et s'oppose aux philosophes matérialistes du temps. Cet excentrique qui a acquis sa notoriété en tant que fugitif invite ainsi à réfléchir sur les événements produits : la force des idées cristallisées chez un auteur non conformiste est telle qu'aucune forme d'emprisonnement ne peut en juguler la fulgurance. D'ailleurs, dans Les Faux Saulniers, les Illuminés et dans Angélique, l'auteur saisi par Nerval à travers le prisme d'une subjectivité littéraire iconoclaste est doté d'une valeur exemplaire et archétypale dans la mesure où il ne se laisse pas appréhender aisément : chercher à l'emprisonner relève d'une gageure littéraire, historique et ontologique.

25 Il sied de dire pour conclure que l'espace carcéral chez l'écrivain français Gérard de Nerval est à appréhender dans une perspective romantique : il peut être lu comme un lieu utopique où des valeurs alternatives peuvent émerger pour promouvoir une société et une communauté à venir. Nonobstant, ce peut être également un lieu où l'emprisonnement peut acquérir une ambivalence par laquelle on peut penser à des bienfaits, comme à des méfaits tributaires d'une liberté aliénée. Quoi qu'il en soit, la prison demeure un lieu de déploiement d'une imagination et d'une pensée, de nature à assurer une félicité et une fuite dignes d'âmes naturellement libres .C'est cette idée qui ressort de cette célèbre lettre de Zélis, l'une des femmes du harem d'Usbek dans les Lettres persanes de Montesquieu : « Dans la prison même où tu me retiens, je suis plus libre que toi. »19


EL MERABET Lahoucine

Bibliographie.


Gérard de Nerval, Aurélia, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1993.
Gérard de Nerval, Les Illuminés, Œuvres complètes, , Paris, Gallimard, La Pléiade, 1993.
Gérard de NERVAL, Mémoires d'un parisien, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1993.
Victor BROMBERT, La Prison romantique. Essai sur l'imaginaire, Paris, José Corti, 1975.
Victor HUGO, Les Chants du Crépuscule, Poésie 1, Robert Laffont, 1985.
Etienne de LA BOETIE, Discours de la servitude volontaire, (1548), Paris, GF, 2015.
MONTESQUIEU, Lettres persanes, (1721), Paris, GF, 2016.
Michel MOUNIÉ, Le Christianisme bogomile cathare, Lulu.com, 2012.
Claude PICHOIS et Michel BRIX, Gérard de Nerval, Paris, fayard, 1995.
Françoise SYLVOS, Nerval ou l'antimonde, Discours et figures de l'utopie, Paris, L'Harmattan, 1997.

Notes

1Etienne de LA BOETIE, Discours de la servitude volontaire, (1548), Paris, GF, 2015, p.151.

2Selon l'expression de Françoise SYLVOS, Nerval ou l'antimonde, Discours et figures de l'utopie, Paris, L'Harmattan, 1997. Selon l'auteur, mettre le monde à l'envers, c'est d'abord s'en prendre au langage et à ses collocations. « L'utopie s'attaque aux topos aux lieux communs. » Ainsi, antitopie et utopie représenteraient deux manières d'envisager d'autres façons de vivre dans un lieu où les valeurs communes ne sont pas forcément partagées.

3Gérard de NERVAL, Mémoires d'un parisien, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, p.746.
4Ibid.
5Sainte-Pélagie est une ancienne prison parisienne située entre l'actuel groupe d'immeubles portant le nᵒ 56 de la rue de la Clef avec la rue du Puits-de-l'Ermite dans le 5ᵉ arrondissement de Paris au niveau de l'ancienne place Sainte-Pélagie.
6Ibid., p.749.
7Ibid., p.745.
8Victor Brombert, La Prison romantique. Essai sur l'imaginaire, paris, José Corti, 1975.
9La franc-maçonnerie révèle, par le mythe d'Hiram (Adoniran), qu'elle souhaite rassembler les êtres humains quelles que soient leurs forces et leurs faiblesses. Par la méditation et la remise en cause perpétuelle, elle apprend aux Hommes à dominer leur nature. Nerval actualise la légende, non sans penser à la rattacher à ses aspirations humaines, ontologiques et créatrices.
10Gérard de Nerval, Aurélia, Œuvres complètes, op.cit. p.750.
11Ibid., p.783.
12Victor HUGO, Les Chants du Crépuscule, Poésie 1, Robert Laffont, 1985, p.702.
13Françoise SYLVOS, op.cit. p.73.
14Claude PICHOIS et Michel BRIX, Gérard de Nerval, Paris, fayard, 1995, p.83.
15Nom donné en France, après la révolution de 1830, à de jeunes écrivains et artistes romantiques qui affichaient des opinions très libérales.
16Cité par Michel Mounié, Le Christianisme bogomile cathare, Lulu.com, 2012, p.589.
17Gérard de Nerval, Les Illuminés, Œuvres complètes, op.cit. p.892
18Ibid., p.941.
19Montesquieu, Lettres persanes, (1721), Paris, GF, 2016, p.159.
Mots-clés : prison | littérature carcérale | nerval

Pour citer cet article :
EL MERABET, Lahoucine, "L’espace carcéral comme antimonde chez Gérard de Nerval", in L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. [isbn:9789954990551], pp.105-120


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