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L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. | Abdelali El Yazami : le triple enterrement 

Abdelali El Yazami : le triple enterrement

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KAMAL Abderrahim
Abdelali El Yazami : le triple enterrement-

1Le 15 juin 2006 Abdelali El Yazami décède à la suite d'une maladie qui ne lui a pas accordé beaucoup de temps. En 2008, je termine la saisie et la mise en pages de ses écrits. L'ouvrage devait s'intituler Cahiers de prison et devait être édité par Tarik Edition dirigée par Bichr Bennani, ami d'Abdelali qui a soutenu et partagé, hors geôles, l'action militante et engagée d'Abdelali et de quelques centaines de militant d'Ila Al Amam et de 23 mars. A la dernière minute, l'édition du livre est annulée pour des « raisons inexpliquées ».

2 A la suite de cette annulation, Abdelali aura eu trois enterrements : en prison, dans sa tombe et enfin par cette mise en silence de sa parole.

3 Le lecteur trouvera dans les pages qui suivent trois textes :

4 1-Le texte que j'avais écrit pour l'édition des écrits de Abdelali (circonstances du projet, contenus des écrits et leur répartition en genres : « Journal intime », « Poésies », « Récits et nouvelles »)

5 2-Un texte écrit par la sœur d'Abdelali, Amina El Yazami qui devait figurer dans l'édition et qui donne des éléments biographiques intimes sur Abdelali l'enfant, le frère, le militant et le citoyen. Le texte s'intitule tout simplement « Abdelali »

6 3- Une nouvelle écrite par Abdelali pendant son incarcération et qui s'intitule La nuit sera longue. Il faut noter que tous les noms des personnages réfèrent à des personnes qui ont réellement existé et partagé son vécu à la prison de Kénitra et dans d'autres prisons.

7 Je tiens, enfin, à remercier Messieurs Mohamed Semlali et Mohamed El Bouazzaoui, qui, par cette publication en hommage à Abdelali, lui rendent la parole, le temps d'un petit texte.

8 * * *

Cahiers de Prison : présentation

9 Abdelali aimait écrire sur les cahiers d'écolier.

10 Il aimait lire aussi. Tout lire, surtout le roman.

11 En février 2001 Abdelali venait de créer avec quelques amis l'Association des Amis du Livre et de la Lecture. Il était heureux de cet événement : « un petit grain de lumière dans cette cité … » me disait-il. Il avait plein de projets en vue. C'est à ce moment, je crois, qu'il m'a parlé de ses cahiers d'écolier.

12 Qu'il me les confie (ainsi que deux grosses liasses de lettres et de cartes postales) était pour moi une grande marque de confiance. Il était très discret sur ce qu'il écrivait et ce sur ses années passées en prison pour délit d'opinion.

13 Au bout de quelques mois, je terminai la saisie des huit cahiers qu'il m'avait confiés. Il en avait d'autres chez des proches et des amis avec qui il avait partagé les cellules de Kenitra. Il avait l'espoir de les récupérer et de les rajouter à ceux sur lesquels nous étions en train de travailler.

14 Les lettres, je n'ai pas eu le temps de les lire et d'en faire la saisie. Je les lui rendis pour qu'il fasse lui-même un tri. En 2002, les textes poétiques étaient sélectionnés et finalisés (il y avait de multiples versions d'un même poème). Le journal demandait plus de travail. Je m'y attelai pendant quelques mois puis, pris par d'autres travaux, j'ai dû laisser de côté le projet. Abdelali commençait lui-même à se sentir moins apte à mener à terme celui-ci. Nous étions en 2003 déjà.

15 Il continuait cependant à tenir son journal de temps en temps.

16 Il le reprendra de plus belle au moment où on lui annoncera sa maladie et durant toute sa bataille contre elle ; toujours sur des cahiers d'écolier qu'il ne me fera pas lire. Pudeur et discrétion. Après son séjour médical à Paris, il m'en parlera en quelques mots. C'est tout.

17 La maladie nous fera oublier le projet.

18 * * *

19 Le 15 Juin 2006 Abdelali décède.

20 On se dit alors « A quoi bon ! A quoi sert tout cela devant la disparition d'un ami ! »

21 Maintenant, deux ans après, il me semble que ça sert. Lui qui était mu par le devoir de mémoire (la mémoire de ceux qui sont morts pour des idées et des idéaux) envers ses amis, on lui doit au moins ça.

22 Quand j'ai repris le projet, ces cahiers, je les voulais publiés pour le deuxième anniversaire de sa disparition. Maintenant, peu importe l'occasion ; le devoir de mémoire se passe de délais. L'important est qu'on sache, qu'on lise, qu'on débatte, bref qu'on n'oublie pas.

23 * * *

24 Les cahiers d'Abdelali sont des cahiers de prison. Des cahiers écrits en prison. Écrits avec la même naïveté/sincérité d'un écolier qui porte en lui des rêves et des questions immenses dans le Maroc des années 60, 70 et 80 ; mais aussi avec une lucidité rare ; celle-là même qu'il reconnaît à l'écriture : « Il me semble, note-t-il dans son journal du 3 février 1984, que l'écriture nous fait découvrir ce que nous sommes incapables de voir (ce que nous devions voir)».

25 Au-delà du menu détail du vivre- dans- l'enfermement, au-delà du témoignage, il y a cette claire-voyance de l'écolier qui vit, rêve, voit et essaie de comprendre ce qui lui advient.

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27 Les huit cahiers que j'ai saisis contiennent plusieurs genres de textes : poésie, projets d'autobiographique, comptes rendus de lecture, brouillons de lettres, transcription de tables des matières de livres, essais, corpus de proverbes arabes, textes de chansons des Jbala ou de melhoun, journal bien entendu et bien d'autres types de textes. A ces cahiers il faudrait ajouter les centaines de lettres et de cartes postales reçues lors de son incarcération.

28 Pendant l'élaboration du livre, l'idée de joindre des textes écrits par les codétenus de Abdelali, ses amis, ses proches ou simplement de personnes qui ont partagé avec lui ses rêves d'un Maroc meilleur revenait avec insistance. En travaillant avec Abdelali sur le projet pendant plusieurs mois et avec le recul que permet sa disparition, il me semble maintenant que la meilleure façon de garder sa mémoire, c'est de garder sa voix pure, d'écouter ses paroles et de lire ses mots à lui.

29 De toute façon ce ne sont là que les premiers cahiers…


KAMAL Abderrahim

Mots-clés : Hommage | Abdelali El Yazami

Pour citer cet article :
KAMAL, Abderrahim, "Abdelali El Yazami : le triple enterrement", in L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. [isbn:9789954990551], pp.139-142


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