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L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. | Abdelali 

Abdelali

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EL YAZAMI Amina
Abdelali-

1 On m'a demandé d'écrire un aperçu biographique sur mon frère Abdelali. Moi, je ne veux pas donner des dates qui tracent les grands traits de sa vie ; parce que tout simplement je ne m'en souviens pas avec exactitude. En plus, ces dates ne signifient rien pour moi. Je préfère parler de souvenirs ; de jolis souvenirs que je garde dans mon cœur et dans mon être. Je préfère parler de lui à travers les moments douloureux qui ont fait mon amour pour lui non seulement comme frère mai aussi comme être qui a choisi et œuvré pour son humanité par son militantisme.

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3 Le jour de sa naissance, un grand incendie a mis en cendres la Kisaria1 des tissus et parfums de la médina de Fès. Cet événement est resté gravé dans la mémoire des gens qui l'ont vécu au point de lui consacrer une plaque commémorative toujours existante.

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5 Abdelali était un enfant très maigre mais infatigable. Il passait le plus clair de son temps à jouer, courir, nager et lire des bandes dessinées. C'est pour cela que, à la fin de chaque année scolaire, toutes les personnes qui le connaissaient étaient toutes estomaquées quand elles apprenaient non seulement sa réussite mais aussi l'excellence de ses résultats.

6 Dans la maison où nous habitions avec notre oncle, tout le monde racontait les histoires de « Hdidane le rusé » ; et c'était le surnom dont ma tante avait affublé Abdelali et qu'il a gardé pendant de longues années.

7 Dans le quartier, tout le monde l'aimait pour sa gaieté et sa joie de vivre ; ses copains de jeu, apercevant de loin l'arrivée de notre mère, accouraient pour le lui dire et il s'éclipsait, regagnant la maison. C'est que notre mère avait prescrit, surtout pour lui, les heures de jeu. Elle préférait qu'il fasse comme notre aîné, Driss, qui passait ses journées à lire des livres et à étudier.

8 Le premier événement qui nous sortira tous de cette légèreté fascinante de l'enfance c'est son expulsion de l'établissement scolaire. Il a « osé » faire face à un enseignant qui voulait le gifler. C'était là son premier acte de défi et le premier pas contre la tyrannie. Bien entendu, la sanction excédait, et de loin, la faute. Mais l'administration de l'époque avait profité de l'occasion pour éloigner un élève qui appartenait au Syndicat National des Elèves.

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10 Je ne sais en quelle année Abdelali intègre l'École des instituteurs. Il y suit une formation de deux années. Des années où il reprend sa joie de vivre et où il se fait tant d'amis. Mais une relation particulière le liait à Hassan El Bou qui était un membre à part entière de la famille ; Hassan qui ne cessait de taquiner notre mère parce qu'elle tenait tant à ses enfants et suivait de très près leurs pas dans la vie.

11 C'était des moments de bonheur et de vie de famille douce, mais aussi des moments de débat et de polémique. À cet âge-là, j‘étais enfoncée dans mes lectures littéraires romantiques ; et voici que Abdelali inonde la maison de livres de Marx et Lénine et me demande de les lire ! Combien de soirées on a passées à débattre avec Hassan de ce qu'on a lu ?! Je ne saurai le dire !

12 Abdelali fut muté dans une petite bourgade près de Nador en tant qu'instituteur. Nous tenions une correspondance régulière et, chaque fois qu'il était de retour à la maison pendant les vacances, nous reprenions nos débats et polémiques.

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14 Un jour, c'était en 1976, il revint à la maison à une période inhabituelle. Il prit tous ses livres et disparut. (Il y reviendra quelques années plus tard !).

15 Le lendemain, des agents de la police secrète se sont présentés. Ils ont posé une infinité de questions sur Abdelali et Driss, puis ils ont pris notre père avec eux.

16 Après plusieurs mois de recherche, passés entre les différents commissariats de police, les prisons de Fès et de Meknès, une lettre nous parvint. Elle était d'Abdelali. Il nous informait qu'il était à la prison d'Ain Borja de Casablanca.

17 Une semaine après sa condamnation à vingt ans de prison, ma mère est décédée.

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19 Lors de mes visites régulières à la Prison Centrale de Kénitra, ma relation avec Abdelali et ses amis s'est affermie. Avant la prison, je connaissais son esprit d'ouverture, son intégrité, sa fidélité, son dévouement pour ceux qu'il aime et son engagement sans condition pour les causes auxquelles il croit. Il était possible que la prison et les conditions inhumaines dans lesquelles il vivait aient altéré toutes ces qualités ; il n'en était rien, bien au contraire : son humanisme n'a fait que s'approfondir et s'enraciner ; sa foi dans les valeurs auxquelles il croyait grandissait au point de transcender toutes les différences !

20 Durant mes visites, il me questionnait beaucoup sur mes études, mes préoccupations et mes relations avant de me parler de lui-même, de l'ambiance à l'intérieur de la prison, des débats en cours entre les camardes, de ses lectures, ses préoccupations, ses projets et ses rêves.

21 Durant toutes ces années, jamais Abdelali ne m'a dit du mal de l'un de ses codétenus ! Je ne connaissais les appartenances politiques d'aucun d'eux ! Il n'en parlait jamais. Et chaque fois que j'y pense, mon respect pour lui ne fait que grandir encore. Ce comportement a fait que j'ai porté la même affection et le même respect pour tous ces militants.

22 D'ailleurs, l'expérience militante de ce groupe a beaucoup participé à ancrer la culture du militantisme et de la défense des droits de l'Homme au Maroc. Une expérience formidable qui a tracé la voie aux générations suivantes. Elle a permis de mettre des milliers de jeunes sur la voie de la militance et de la lutte pour la dignité. Et nous, nous en avons profité sans subir les affres de la prison, de la torture et de la souffrance.

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24 Après huit ans Abdelali est sorti de prison. Il a pu poursuivre ses études supérieures après avoir obtenu son baccalauréat et sa Licence en littérature française durant son incarcération.

25 Il fait ses études à la Faculté des Lettres de Meknès ; et là il fait la connaissance de personnes avec qui il lie des relations d'amitié très fortes. Des amis tels que Said, Mahmoud, Jaafar, Boubekri, Youssef, Kamal 2 et d'autres encore ; des noms qui remplissaient mes rencontres avec Abdelali de joie dès qu'on les évoquait.

26 Abdelali a passé le plus clair de son temps à son travail d'enseignement et de recherche, à l'éducation de ses enfants Sarah, Nada et Khalil. Il s'occupait aussi beaucoup de sa femme Fatima.

27 Chaque fois que nous nous voyions, seuls ou en compagnie de Kamal Habib (mon époux), nous passions le temps à débattre de tout. Il nous parlait de son projet de traduire Montaigne, de la revue Alamat qu'il éditait avec quelques amis, de l'Association des Amis du Livre et de la Lecture qu'il a créée avec d'autres amis encore.

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29 Il a ensuite commencé à travailler sur sa thèse de Doctorat d'État qui portait sur la lecture et le lecteur au Maroc. Travail indissociable de son engagement comme enseignant, comme père de famille, comme citoyen et comme militant qui voyait en le savoir et la culture la voie privilégiée pour l'autonomie et l'épanouissement de la personne.

30 Abdelali fuyait les débats stériles et les petits calculs. Il préférait s'ouvrir au vaste champ du savoir pour y trouver, probablement, réponse à ses multiples questionnements.

31 En 2005, il présente sa thèse de Doctorat qu'il obtient avec la mention très bien.

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33 Pendant toutes ces années, nous n'avions pas vu venir le monstre qui s'approchait d'Abdelali à petits pas avant d'enfoncer ces griffes dans son corps déjà endolori.

34 Commence alors un autre combat.

35 Contre la maladie celui-ci. Un combat mené avec dignité.

36 Au début, nous étions confiants en la médecine. Nous croyions que la science l'emporterait sur la maladie. Mais un jour, après qu'il ait vu tant de médecins et séjourné dans tant de cliniques, et malgré sa résistance silencieuse dont les symptômes de plus en plus nombreux sur son corps étaient la trace, le verdict est tombé, tranchant comme une lame : son médecin m'a appris qu'il n'y avait plus aucun espoir et qu'il lui restait seulement quelques mois à vivre.

37 Nous ne lui avions rien dit, mais je suis sûre qu'il avait tout compris sur sa maladie et sa fin proche. Mais pas avec la rapidité que les médecins ont prévue. Nous avons donc pu, durant deux ans, défier le destin et en faire deux années d'adieux : parler du présent et du passé, débattre, rêver, évoquer avec plaisir les anecdotes de Kamal, méditer l'amitié de Said, Mustapha3, Abdellah4, Bichr5 ; admirer la résistance de Sarah, Nada, Khalil et Fatima ; admirer le dévouement de Driss.

38 Un jour du mois de juin Abdelali nous a quittés.


EL YAZAMI Amina

Notes

1Kisaria : groupement de commerces, généralement pratiquant la même marchandise : épices, parfums, tissus, cuivres, bijoux, etc. C'est une forme d'organisation du commerce dans les médinas du Maroc.
2Respectivement : Said Bengrade, Mahmoud Miri, Jaafar Akil, Mohammadin Boubekri, Youssef Timjerdine et Abderrahim Kamal
3Mustapha Miftah
4Abdellah Mesfioui
5Bichr Bennani
Mots-clés : Hommage | Abdelali El Yazami

Pour citer cet article :
EL YAZAMI, Amina, "Abdelali", in L'ombre du bagne. La littérature carcérale au Maroc et ailleurs. [isbn:9789954990551], pp.143-148


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